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Au Chili, la gestion de la crise par le pouvoir nourrit la révolte populaire

23 mars 2020, Santiago : un homme portant un masque facial de précaution passe devant un hôpital sur lequel est peint un slogan annonçant le retour des manifestations pour le mois de mars. Celles-ci n'ont pu avoir lieu du fait de la crise sanitaire. Martin Bernetti/AFP

L’expansion planétaire du Covid-19 atteint le Chili à un moment décisif de son histoire récente. Depuis octobre, une révolte populaire inédite ébranle les fondements du modèle néolibéral instauré dès la dictature d’Augusto Pinochet (1974-1990). En cause, dans un premier temps, les fortes inégalités sociales qui se trouvent à la base du modèle et, dans un second temps, les violations des droits de l’homme commises par les forces de l’ordre lors de la révolte.

Contesté, le président Sebastián Piñera (droite, en poste depuis 2018 après un premier mandat effectué de 2010 à 2014) avait annoncé pour le 26 avril la tenue d’un référendum ouvrant la voie au remplacement de la Constitution de 1980, dont les principes et dispositions assurent l’ordre néolibéral. Mais la propagation du Covid-19 a contraint le repli de la protestation sociale et provoqué le report du référendum au mois d’octobre. En attendant, les réponses du gouvernement à la progression de la pandémie continuent d’alimenter les tensions à la base de la révolte.

Plus de 40 ans de néolibéralisme

Dès la fin des années 1970, la logique marchande se trouve au centre de la société chilienne. Outre les structures productive et financière, la privatisation radicale atteint très tôt les services sociaux, reléguant l’État à un rôle subsidiaire.

Depuis, une poignée de holdings nationales et transnationales contrôlent les fonds de pension, qui reposent sur la capitalisation individuelle, et les cotisations de santé du secteur privé, qui donnent accès à une prise en charge exclusive, face à un secteur public affaibli et débordé. La même logique se retrouve dans les domaines de l’éducation, du transport ou encore du logement, tous largement régis par la loi du marché.

Segmenté, l’accès des individus aux services dépend de leurs revenus, dont la distribution est très inégale. Le coefficient de Gini (un indice qui mesure l’inégalité des revenus : plus il est proche de 0, plus le pays est égalitaire, et plus il se rapproche de 1, plus il est inégalitaire) du Chili est de 0,45. C’est l’un des plus élevés de l’OCDE. La concentration de la richesse est extrême : 1 % de la population représente 33 % du revenu national, et 0,1 % en détient encore 19,5 %.

Des personnes portant des masques faciaux font la queue pour recevoir leurs indemnités chômage devant le siège de la Société d’administration des fonds de chômage à Santiago, le 6 avril 2020. Martin Bernetti/AFP

En revanche, 70 % de la force de travail vit avec un salaire mensuel inférieur à 586 € et 70 % des retraités reçoivent moins de 288 € par mois, alors que le seuil de pauvreté pour un foyer de 4 personnes est estimé à 480 €. Les femmes subissent l’inégalité salariale, effectuent de façon non rémunérée la grande majorité des tâches domestiques et perçoivent des retraites plus faibles que les hommes. Dans ce contexte, l’endettement devient structurel, absorbant 70 % des revenus annuels des foyers.

Si l’extrême concentration des richesses s’explique par les politiques de privatisation, les faibles revenus du travail reflètent l’énorme flexibilité de l’emploi dont profitent les employeurs, face à un syndicalisme fragmenté par de lourdes régulations qui remontent, pour l’essentiel, à 1979. Malgré quelques réformes, le droit de grève reste circonscrit à la procédure de négociation collective, laquelle est délimitée à chaque entreprise et peut être menée tant par des syndicats que par des regroupements circonstanciels de salariés. Flexibilité et fragmentation syndicale façonnent ainsi un monde du travail sous pression et dépourvu de références collectives.

Depuis octobre, c’est cette structure inégalitaire qui est contestée par une révolte massive mais désarticulée que la gestion du Covid-19 par les autorités ne fait qu’exacerber.

Le néolibéralisme en état d’exception

La pandémie progresse différemment en Amérique latine. Certains pays tardent à appliquer un confinement total, comme le Brésil de Bolsonaro, alors que d’autres l’ont mis en place plus tôt, tels l’Argentine, le Venezuela, le Pérou, entre autres. Les taux de contamination et de létalité varient d’un pays à l’autre. Certains médias saluent l’exemple du Chili, qui a opté pour un confinement progressif et où le nombre de décès est relativement bas. Cependant, la situation est loin d’être positive.

Divers acteurs, dont le Collège des médecins et l’Association de maires, exigent plus d’informations sur l’avancée de la pandémie et un confinement plus conséquent, face à un gouvernement qui demeure fort contesté – son taux d’approbation est de 6 %, le niveau le plus bas depuis 1990 – et qui inclut un ministre de la Santé ayant déclaré en novembre que le système de santé chilien était « l’un des meilleurs de la planète » et, plus récemment, que le virus pouvait devenir « sympathique ».

Au-delà de cette manifestation d’arrogance, les mesures appliquées approfondissent les inégalités sociales, la rationalité néolibérale profitant des conditions inédites apportées par l’état d’exception instauré le 18 mars. Avec la fermeture des frontières, les forces armées sont à nouveau appelées à contrôler l’ordre public, et ont rapidement établi un couvre-feu.

Des militaires contrôlent un carrefour à Santiago, le 30 mars 2020. Martin Bernetti/AFP

Les mesures de confinement, on l’a dit, sont appliquées progressivement, selon le nombre de cas confirmés. À Santiago sont confinées les communes les plus privilégiées, ainsi que la commune centrale de la capitale et épicentre de la révolte. La majorité de la population est appelée à rester chez elle mais, à l’exception de la faible proportion qui peut télétravailler, beaucoup continuent à se déplacer dans des transports en commun saturés où la distanciation sociale est impraticable.

Du fait du confinement progressif, l’inégalité sociale se double donc d’une inégale exposition au virus. Cette situation s’approfondit dans un système de santé déjà ségrégatif : les personnes qui s’adressent aux hôpitaux publics attendent des jours pour être testées et pour recevoir leurs résultats, avec des conséquences parfois fatales ; en revanche, celles qui peuvent se permettre de s’adresser au secteur privé bénéficient d’une application – payante – de test à domicile, et sont informées des résultats quelques heures après.

Cependant, au lieu de renforcer directement le système public de santé ou d’utiliser gratuitement des sites à des fins sanitaires grâce à l’état d’exception, le gouvernement décide de louer un espace de conventions pour la prise en charge de malades. L’état d’exception apparaît avant tout comme une mesure de contrôle de la population, la loi du marché – et avec elle la propriété privée – reste hors de toute remise en question, elle est même approfondie.

Sur le plan économique, les mesures de « protection de l’emploi » réduisent encore les revenus du travail. Ces modifications permettent de « sauvegarder l’emploi » tout en admettant la suspension des rémunérations. Les salariés concernés pourront avoir recours à l’assurance chômage en vidant progressivement leurs comptes individuels avant de passer aux fonds solidaires. D’autres aménagements sont possibles mais dépendent, en l’absence de représentation syndicale, d’imaginaires accords employeurs-salariés qui révèlent rapidement le pouvoir patronal.

En fait, des milliers de salariés sont déjà licenciés ou sous contrat suspendu. Les indépendants, qui représentent 38,9 % de la force de travail, pourront bénéficier du remboursement anticipé des impôts sur les revenus, alors que la population la plus vulnérable recevra une allocation ponctuelle nettement inférieure au seuil de pauvreté.

Des soldats devant un centre médical à Concepcion, le 19 mars 2020. Guillermo Salgado/AFP

Un second plan économique vient d’être annoncé le 8 avril, qui comprend la création d’un fonds de 2 milliards de dollars pour la protection des revenus des travailleurs informels, dont les mécanismes d’attribution ne sont pas encore clarifiés, et une aide aux entreprises, qui se fera sous la forme de crédits octroyés sous garantie de l’État à hauteur de 3 milliards de dollars, mais gérés par des banques privées.

La gestion néolibérale de l’essor du Covid-19 renforce ainsi, dans la quasi-totalité de ses aspects, une logique marchande qui ne fait qu’approfondir les inégalités entre capital et travail et, plus largement, entre les plus riches et la majorité de la population, vouée à développer des stratégies de survie face à la pandémie et à la crise économique qu’elle annonce.

Après la pandémie ?

Au 7 avril, il y avait 5 546 cas confirmés et 48 décès au Chili. Le système de santé commence à montrer des signes de saturation au sud du pays.

Le gouvernement campe sur ses positions et se montre même bravache : le 3 avril, Sebastián Piñera se prend en photo sur la Place d’Italie, à Santiago – rebaptisée « Place de la dignité » depuis octobre par le mouvement contestataire qui fait de la dignité l’horizon normatif de ses demandes.

Une négligence pour certains, une provocation pour la plupart, car le président occupe l’épicentre de la révolte, repeint au lendemain du couvre-feu, vidé par le confinement décrété et où des centaines de milliers de personnes exigeaient sa démission il y a quelque temps.

Les manifestations se sont, certes, dissipées, mais les raisons de la colère continuent à se multiplier au sein de la société chilienne.

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