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Avorter en France : oui, mais discrètement

Trois femmes portent des panneaux représentant des corps de femmes inscrits de mentions pour le droit à disposer de leurs coprs
Manifestation en 2019 contre les atteintes au droit à l'avortement. Jeanne Menjoulet/Flickr, CC BY-NC-ND

Inscrire le droit à l’avortement dans la constitution ? Une telle mesure, réclamée par une partie de la classe politique – et récemment rejetée par le Sénat – pour empêcher un scénario à l’américaine, se heurte à la stigmatisation durable de l’avortement, acte médical toujours considéré comme « à part ».

En 1975, le vote de « la loi Veil » autorisait, sous d’étroites conditions, les femmes enceintes ne souhaitant pas poursuivre leur grossesse à avorter auprès de professionnel.les de santé compétent.es. Depuis le début des années 2000, ces conditions se sont faites moins contraignantes.

Outre un allongement du seuil légal d’IVG (10 semaines de grossesse en 1975, 12 en 2001 et 14 depuis mars 2022), la législation tend à autonomiser les choix procréatifs des femmes : la fin de l’obligation légale d’un entretien psychosocial pré-IVG pour les personnes majeures en 2001, la suppression de la mention d’une « situation de détresse » en 2014 et du délai de réflexion d’une semaine en 2016 pour accéder à l’IVG sont autant de décisions politiques qui facilitent l’accès au soin.

Pourtant, une clause de conscience spécifique à l’IVG, autorisant les médecins à refuser de prendre part à un avortement, maintient une distinction symbolique entre cet acte et les autres actes médicaux.

La désinformation en ligne est par ailleurs si importante qu’elle a mené, en 2017, à compléter le délit d’entrave à l’IVG, formulé au début des années 1990 pour lutter contre les actions agressives des anti-IVG, par un délit d’entrave numérique, quasi inapplicable en pratique.

Les démarches effectives restent opaques pour les premières concernées et chaque année, plusieurs milliers de femmes, enceintes au-delà du seuil légal d’IVG en France, se déplacent à l’étranger pour avorter.

Impossible de considérer l’IVG comme un acte médical comme les autres

Impossible, donc, de considérer l’IVG comme un acte médical comme les autres. Pour un certain nombre de praticien·ne·s, l’orthogénie (la pratique des IVG) n’est d’ailleurs pas envisagée comme partie intégrante de la gynécologie – obstétrique ou médicale – ou elle en constitue a minima l’aspect le moins valorisé et valorisant.

Malgré sa grande banalité statistique, puisqu’une femme sur trois en moyenne interrompt volontairement une ou plusieurs grossesse(s) au cours de sa vie féconde, l’IVG reste socialement perçue comme illégitime.

Les femmes qui avortent, leur conjoint éventuel, mais aussi les professionnel·le·s de santé, sont exposé·e·s à une stigmatisation protéiforme – allant du regard ou commentaire déplacé aux violences physiques et psychiques – dont les effets sont bien réels.

Concrètement, avorter demeure moins un droit qu’une concession faites aux femmes, dont on attend, outre l’expression d’une tristesse, voire d’une culpabilité, un minimum de discrétion.

Une prise en charge attentive à la confidentialité des usagères

Cette discrétion est d’abord repérable dans la prise en charge médicale de l’avortement, qui peut avoir lieu dans des services ou des étages dédiés et parfois isolés géographiquement du reste des établissements de santé.

Une attention spéciale est accordée à la confidentialité des usagères. Outre l’anonymat possible pour les mineures, de nombreux services d’orthogénie mettent en place des pratiques formelles ou informelles pour préserver l’intimité des femmes (pas de rappels de rendez-vous automatiques par message, pas de courrier au domicile…).

Ces pratiques, pensées comme protectrices, continuent paradoxalement de faire de l’avortement un acte médical invisible et particulier.

Des stratégies pour dissimuler la grossesse et son interruption

La discrétion est aussi de mise pour les personnes qui avortent : la pesanteur des démarches est redoublée par des stratégies pour dissimuler la grossesse et son interruption.

Avorter impose de se rendre disponible dans les délais les plus courts. Toutefois, l’IVG fait rarement suite au premier contact médical : il faut souvent en passer d’abord par une échographie de datation et une prise de sang. Les difficultés à se repérer dans le système de soin, les informations contradictoires en ligne, l’absence d’un·e professionnel·le de santé de confiance, sans compter les orientations fallacieuses de quelques médecins réticent·e·s voire ouvertement anti-IVG, peuvent retarder d’autant les prises en charge.

À cela s’ajoute la pesanteur organisationnelle de certains services qui, malgré les avancées légales, continuent d’espacer les rendez-vous pré-IVG de l’IVG elle-même d’une semaine et de rendre l’entretien avec une conseillère conjugale et/ou un·e psychologue systématique, sans compter le rendez-vous post-IVG deux à trois semaines après l’intervention.

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La somme de ces démarches impose aux femmes un bouleversement précipité de leur emploi du temps : absences professionnelles ou scolaires, réorganisation de la garde des enfants, annulation de rendez-vous, etc. Justifier cette indisponibilité soudaine suppose d’informer une partie de son entourage de sa situation ou d’en donner des explications alternatives.

En pratique, il n’est donc pas rare que les femmes préfèrent prendre sur leur temps libre ou leurs jours de congé pour accéder à l’avortement plutôt que demander un arrêt de travail, ou qu’elles invoquent un autre motif médical à leur absence – comme un kyste aux ovaires. D’une façon générale, c’est tout le discours autour de l’avortement qui fait l’objet d’un contrôle étroit.

Préservation de soi ou mise sous silence ?

De telles stratégies pour ne pas dire et montrer l’avortement signalent combien l’intériorisation du stigmate demeure puissante. Dès lors que les femmes – ou toute personne partie prenante d’une IVG – redoutent des réactions indésirables, elles choisissent bien souvent, plutôt que prendre le risque de s’exposer, de taire leur expérience abortive ou de la travestir.

Mais il n’est pas seulement question de préservation de soi : au fond, la discrétion attendue des femmes traduit moins un souci de les épargner qu’une forme de contrôle de leurs choix procréatifs. En cela, le silence autour de l’avortement est davantage une mise sous silence.

L’acceptation sociale de l’avortement semble en effet aller de pair avec sa relégation dans la sphère intime, privée, individuelle : avorter, d’accord, mais à bas bruit, avorter mais discrètement et sans fanfaronnade. Une telle mise sous silence, repérable dans d’autres aspects de la vie génésique et/ou sexuelle des femmes (fausses-couches, accouchements, post-partum, endométriose, violences sexuelles et/ou obstétricales…), reconduit l’ordre social dominant. Elle intime à une catégorie de personnes – les femmes, et à plus forte raison les femmes jeunes, précaires, racisées – de rester à sa place.

L’avortement dans les rapports de genre

L’injonction à la discrétion ne peut donc se comprendre indépendamment des rapports de force dans lesquels l’avortement s’inscrit. Une grossesse n’est jamais le fruit d’un hasard céleste : sauf cas particulier (PMA), elle résulte d’un rapport sexuel pénétratif avec un individu doté d’un pénis durant la brève période de fécondité du cycle menstruel. Or, cette participation des hommes aux rapports sexuels fécondants est trop souvent occultée, ralentissant de fait l’ouverture du débat sur les pratiques sexuelles – notamment sur « l’évidence » de la pénétration – et sur le partage de la charge contraceptive.

La focalisation médicale sur la fertilité féminine (discontinue) empêche ainsi un questionnement la fertilité masculine (continue). La remédicalisation de la contraception après l’avortement (pose d’implant ou de dispositif intra-utérin) renouvelle l’injonction faite aux femmes de prendre la responsabilité de la contraception et, par contraste, en dédouane les hommes.

De même, renvoyer l’avortement à un choix individuel ou conjugal empêche d’interroger les transformations des modèles de parentalité.

Désormais, la maternité doit être choisie, et choisie de préférence au sein d’un couple stable, où la parentalité est voulue à deux. Derrière cette symétrie dans la décision d’enfanter se cache pourtant l’asymétrie des rôles parentaux : une naissance augmente bien davantage le travail domestique des femmes que celui des hommes, elle entrave la vie professionnelle des mères et les réassigne de facto à la gestion du foyer, y compris avec un système de garde d’enfant accessible – ce qui est rarement le cas.

Interroger la mise sous silence de l’avortement, c’est donc se donner les moyens, collectivement, de repenser le rapport à la sexualité, à la contraception, à la parentalité, en envisageant un partage des tâches plus équilibré – c’est-à-dire une société plus juste et plus égalitaire.

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