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Bélisaire, ou le destin du dernier grand défenseur de la romanité

La Mosaïque murale de la Basilique Saint-Vital de Ravenne représente Bélisaire (VIᵉ siècle). Petar Milošević/Wikipedia, CC BY-SA

Entre la célèbre mosaïque de l’abside de Saint-Vital de Ravenne qui représente Bélisaire triomphant à côté de l’empereur Justinien et l’archevêque Maximien, et le fameux tableau de Jacques-Louis David qui le dépeint demandant l’aumône, en passant par le roman de Jean‑François Marmontel qu’imagine les derniers jours du grand général, aveugle guidé par un adolescent, le travail de l’historien pour retrouver le « vrai » Bélisaire semble difficile.

Pourtant les sources historiques de l’époque protobyzantine nous informent sur la vie complexe de ce grand fonctionnaire de l’ère de Justinien. Sa folle aventure militaire s’est déroulée au milieu VIe siècle. Elle a eu pour théâtre l’Afrique du Nord, l’Italie, le Proche-Orient et l’Asie mineure ; c’est-à-dire le monde grouillant des cités de tradition romaine, morcelé par les invasions germaniques, unifié par le christianisme et la culture gréco-latine.

Les premiers pas vers la gloire

Bélisaire naît à Germania, aux confins de la Thrace et de l’Illyrie, dans les premières années du VIe siècle. Quittant très tôt de sa mère patrie, il passe sa jeunesse à Constantinople, la capitale de l’Empire romain d’Orient qui était à cette époque la plus grande cité du monde civilisé. En 526, il est affecté à l’armée d’Orient, où la guerre vient de reprendre contre les Sassanides après une trêve de deux décennies. Recommandé par l’héritier présomptif du trône romain, il reçoit immédiatement le commandement d’un détachement de cavalerie chargé d’un raid en Persarménie. Après la mort du général Timostrate, duc de Mésopotamie, Bélisaire est nommé à sa place. Et dès l’ascension de Justinien au pouvoir, après la mort de son oncle Justin Ier, il lui est ordonné de bâtir sur les frontières orientales de l’Empire une redoute pouvant servir d’avant-poste à la forteresse de Dara.

Quelques années après, Bélisaire se trouve à la tête de l’armée qui devait affronter l’avancement de l’ennemi perse. Après un combat acharné, les Romains sont vaincus et le général Coutzès fait prisonnier. Justinien envoie Constantiolus enquêter sur les causes de cette défaite et son rapport final semble avoir participé au remplacement immédiat de Bélisaire. Toutefois, Procope de Césarée, dans La Guerre perse, souvent laudateur à propos de Bélisaire, estime qu’il n’est pas responsable de cette défaite.

Il considère même que Justinien prévoit déjà de l’envoyer combattre les Vandales, ce qui expliquerait son départ du front oriental, mais cette hypothèse est fort improbable car le projet de conquête de l’Afrique du Nord ne semble alors pas encore à l’ordre du jour. En dépit de ce retrait du front d’Orient, Bélisaire semble préserver sa place de l’un des grands-officiers proches de l’empereur. En janvier 532, il joue un rôle décisif dans la répression de la sédition Nika, un mouvement populaire de protestation qui embrase Constantinople pendant plusieurs jours.

L’Arès de Justinien

Après son succès stratégico-militaire pour contrôler le désordre urbain et les excès de factions suite à la sédition de Nika, Bélisaire retrouve la confiance de l’empereur Justinien. Quelques mois après, il l’envoie à la tête d’une grande flotte destinée à la reconquête de l’Afrique du Nord alors sous domination vandale. À la tête d’une armée de 15 000 soldats, de 500 navires de transport et 92 vaisseaux de guerre, Bélisaire conduit prudemment sa flotte qui, après avoir multiplié les escales, n’accoste qu’en septembre 533 sur les plages du Sahel tunisien, à Caput Vada.

Craignant un combat naval à cause de la réputation de la flotte vandale, il préfère faire débarquer son armée et remonter vers le nord en se présentant aux populations à majorité catholiques comme un libérateur des Vandales ariens. Les évêques nord-africains lui apportent un appui enthousiaste ainsi que la classe des grands propriétaires. Après quelques combats, le généralissime arrive à faire tomber la royauté vandale. La plus riche des provinces romaines d’Occident perdues il y a un siècle revient ainsi à l’Empire grâce à Bélisaire qui se glorifie d’avoir commandé cette grande réussite politico-militaire.

De retour à Constantinople, Bélisaire triomphe dans la rue principale de la ville, entre le forum de Constantin et le forum d’Augustin, où le Sénat vient se ranger immédiatement derrière le triomphateur, accueilli par la suite par l’empereur Justinien en personne et le Patriarche Eutychius qui l’attendent devant la cathédrale de Sainte-Sophie :

« Quand, avec Gélimer et les Vandales, Bélisaire fut parvenu à Byzance, il y fut jugé digne de recevoir des privilèges que véritablement, dans les temps antérieurs, on réservait aux généraux romains qui avaient remporté les plus grandes et les plus remarquables victoires […]. Bélisaire montra donc à toute la population, en pleine cité et à l’occasion d’une procession solennelle – les Romains appellent cela un triomphe – le butin qu’il avait pris à l’ennemi ainsi que les esclaves de guerre. Cette procession, néanmoins, ne respecta pas le cérémonial traditionnel : Bélisaire partit au contraire à pied de sa maison pour se rendre à l’Hippodrome, puis, des barrières de départ de celui-ci, continua ainsi jusqu’à l’endroit où se trouve le trône impérial. » (Procope, « La guerre contre les Vandales », II, 9, 1-4)

Après cette réussite, Bélisaire s’impose comme le plus grand stratège militaire de Justinien. Ce dernier lui confère le prestigieux titre de Consul pour l’année 535, puis il décide la frappe exceptionnelle de médailles d’or portant à l’avers l’effigie de son grand général. Cependant, la situation sécuritaire en Afrique du Nord se dégrade suite aux révoltes des princes maures. Justinien lève des troupes et ordonne de nouveau à son général d’en prendre la tête pour aller pacifier cette région. Le plan de Justinien pour restaurer la domination romaine sur la Méditerranée semble de plus en plus réalisable grâce aux avancées militaires sur le terrain.

Désireux d’exploiter au maximum l’Italie, à l’époque sous domination des Ostrogoths, le maître de Constantinople envoie fait à nouveau appel à Bélisaire mais cette fois pour contrôler Rome et détruire le royaume ostrogothique. En juin 535, à la tête de 10 000 hommes, Bélisaire part pour sa conquête militaire la plus prestigieuse. Après avoir contrôlé sans grand problème la ville de Syracuse en Sicile, l’armée byzantine parvient à Naples qui assiégée entre octobre et novembre 536. Cette bataille ouvre les portes de la conquête d’Italie qui va durer plusieurs mois. Le 9 décembre 536, Bélisaire entre à Rome sans combat.

Le départ du généralissime vers Constantinople après ses victoires italiennes recoupe avec la réorganisation des forces ostrogothiques qui veulent reprendre le contrôle de l’Italie. Les succès de Bélisaire qui était au début des années 540 en disgrâce pour des causes politiques finissent par convaincre Justinien de l’envoyer de nouveau en Italie pour rétablir l’unité. L’entreprise s’annonce extrêmement difficile : le nouveau roi des Ostrogoths Totila marche sur Rome. Les impériaux réagissent tardivement : Bélisaire attend longtemps les renforts, et lorsqu’ils arrivent, il ne parvient pas à s’entendre avec leur chef, Jean. Finalement, la ville de Rome est prise et la reconquête d’Italie achevée. Pressés par la peste, les Ostrogoths se rendent à Bélisaire mais sous condition de le voir devenir leur roi. L’affaire est un peu obscure, mais il semble que les chefs germaniques ont pensé que Bélisaire serait proclamé Empereur de la partie occidentale de l’Empire par ses troupes, comme c’était la tradition chez les Romains durant la période l’anarchie militaire du IIIe siècle.

(Author provided).

La chute du généralissime

Après sa victoire sur les Ostrogoths, la popularité de Bélisaire ne cesse de croître. En effet, il est le seul général romain à avoir amené à la capitale impériale deux rois prisonniers (Gélimer, roi des Vandales et Vitigès, roi des Ostrogoths), le seul aussi qui ait donné au Trésor public les richesses de deux royaumes conquis. C’est pourquoi les Constantinopolitains donnent aux déplacements du général dans la ville l’apparence d’une marche triomphale :

« Pourtant, dans tous les commentaires il n’était question que de Bélisaire, puisqu’il s’était couronné de deux victoires – et des victoires comme celles-là, personne au monde n’en avait encore remporté – ; il avait amené en captivité à Byzance des rois, au nombre de deux, et dans ce butin extraordinaire qu’il donnait aux Romains figuraient les descendants et les richesses de Gisélic et de Théodoric, les plus illustres qui avaient jamais commandé aux Barbares ; il avait offert à l’État les richesses prises à l’ennemi et, en peu de temps, il avait redonné à l’Empire la moitié environ de ses terres et de sa mer. La population de Byzance prenait plaisir à voir Bélisaire gagner quotidiennement l’agora depuis son domicile ou en revenir, et personne ne se laissait de ce spectacle. Sa sortie publique extrêmement importante, puisqu’une foule de Vandales, de Goths, de Maures ne cessaient de le suivre. De plus, il était beau et grand physiquement et il avait, plus que tout homme au monde, beaucoup d’allure […]. Quant à l’amour que ne cessaient de lui vouer les soldats comme les paysans, il était devenu irrésistible. » (Procope, « Histoire des Goths », III, 1, 4-8)

Bélisaire demandant l’aumône de Jacques-Louis David (Palais des Beaux-Arts de Lille).

Décrit par Procope de Césarée comme grand de taille, aimé de la foule, attaché à ses soldats et généreux avec les pauvres de sa cité, il est présenté par ailleurs comblé d’honneurs et de richesses. Grand propriétaire qui possédait un terrain dans le faubourg de Panteichion, il est décrit comme un militaire discipliné, rigoureux et stratège. De Constantinople à la Mésopotamie, en passant par l’Afrique du Nord et l’Italie, le nom de Bélisaire fut toujours associé à l’armée et aux victoires. Il fut duc de Mésopotamie, le chef suprême des troupes impériales d’Orient (Magister militum per Orientem), consul et le général triomphateur.

Cette image colorée du généralissime s’oppose à celle négative dressée toujours par son secrétaire Procope dans ses Anekdota où on retrouve Bélisaire l’arriviste, le calculateur et le faible devant son épouse Antonina. L’historiographe n’épargne aucun trait de sa chute, il le montre participant à une rébellion qui vise le trône impérial. Les conséquences de ses ambitions politiques auraient été très lourdes pour le héros de la Romanitas. L’ancien conseiller militaire de Justinien est maintenant disgracié à cause de ses calculs. Déclinant, sans aucune influence, Bélisaire inspire les plumes qui veulent faire de lui une légende immortelle. Ce fut le cas par exemple de Jean‑François Marmontel qui instaure l’image légendaire de l’ancien général aveugle, mendiant dans les rues de Constantinople.

« On croyait voir dans Bélisaire un juge inexorable, un dieu terrible et menaçant ; il fut modeste comme dans sa disgrâce ; il ne voulut connaître aucun de ses accusateurs ; et honoré jusqu’à sa mort de la confiance de son maître, il ne lui inspira jamais que l’indulgence pour le passé, la vigilance sur le présent, et une sévérité imposante pour tous les crimes à venir. Mais il vécut trop peu pour le bonheur du monde, et pour la gloire de Justinien. Ce vieillard faible et découragé se contenta de lui donner des larmes ; et les conseils de Bélisaire furent oubliés avec lui. » (Jean‑François Marmontel, « Bélisaire », XVI)

Mais malgré cette triste fin imaginée par Marmontel, l’histoire garde le souvenir d’un grand général qui semble bien resté attaché à l’idéal impérial et à la grandeur et la supériorité de la romanité. On pourrait facilement affirmer, en juxtaposant nos sources, que Bélisaire fut le produit ce cette Antiquité tardive, dernière grande figure du monde romain en déclin et en même temps l’une des premières figures marquantes du monde byzantin naissant.

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