Bidonvilles : les failles du discours Nord-Sud

Bidonville en France, sous le Pont des Poissonniers, Paris XVIIIᵉ, mars 2017. André Feigeles/Wikimedia, CC BY-NC-SA

Cet article a été publié en collaboration avec le Réseau français des instituts des études avancées (RFIEA) dans le numéro 31 du bimensuel Fellows intitulé « Mégalopoles, villes-musées, bidonvilles : la ville au XXIᵉ siècle ».


Le quotidien français Le Monde a récemment publié un article intitulé « Ces 570 bidonvilles que la France ne veut pas voir » attirant l’attention sur le sort de 571 camps illicites en France (113 rien qu’en région parisienne) où 16 000 habitants vivent dans la marginalité et la précarité.

En France, les expulsions ne sont pas autorisées pendant les rudes mois d’hiver, de novembre à mars. Cela induit une course à l’élimination des campements de squatters à travers le pays juste avant la période de suspension, et déclenche donc un processus d’exclusion encore plus grave.

Le reportage du Monde, très instructif, peut troubler une partie de la population française qui n’a pas conscience de cette réalité. Selon le chercheur en sciences politiques Thomas Aguilera, il joue également sur un récit de l’état français qui assimile la pauvreté à l’appartenance ethnique et aux migrations, comme si la pauvreté ne pouvait pas être le fait de « Français ». Ainsi, même si l’article utilise indifféremment les termes bidonvilles et campements illicites, la première dénomination a été soigneusement évitée par les autorités françaises qui emploient à la place la terminologie campements et squats pour tenter de déconnecter le bidonville de sa portée politique.

Le propos n’est pour autant pas de nous intéresser au terme « bidonville », contestable et péjoratif, qui aplatit les subtilités d’une nomenclature riche à travers le monde. Il s’agit plutôt du fait qu’un journal de premier plan considère que ce terrain émergent de la pauvreté en France, qui se révèle être plus qu’une manifestation empirique passagère d’un changement structurel plus large, est assez importante pour mériter une analyse approfondie.

Dans quelle mesure les bidonvilles peuvent-ils être considérés comme une dimension constitutive de l’urbanisation ? On ne peut nier que le bidonville, quelle que soit sa forme, soit un phénomène de plus en plus répandu au Nord et au Sud de la planète. Or, les débats académiques sont très nuancés sur ce point.

Une géographie mondiale du squat

Certes, ce qui est vécu comme dépossession et déplacement dans l’hémisphère nord doit sans doute plutôt être relié aux nouvelles logiques d’expulsions qui se produisent à la lisière du système, comme l’a montré la grande sociologue américaine Saskia Sassen. De plus, le phénomène est loin de l’ampleur de ce qui se passe dans les villes de l’hémisphère sud. Il existe toutefois une vulnérabilité chronique liée à la pauvreté urbaine qui dépasse cette division Nord/Sud et dont le caractère substantiel impose une déconstruction précise. Alex Vasudevan, spécialiste de géographie humaine à Oxford, souligne ainsi l’émergence d’une géographie mondiale du squat. Celle-ci se révèle hétérogène et exige une grille de lecture appropriée, respectueuse des constructions politico-théoriques du Nord et du Sud.

Pour comprendre à nouveaux frais ce phénomène mondial de précarité urbaine, il est nécessaire d’adopter une approche relationnelle plutôt qu’absolue ; les situations et les typologies urbaines du Sud permettant d’alimenter la compréhension de celles du Nord. Pour la chercheuse en études urbaines Jane Jacobs, le type de coproduction de connaissances attendu doit oser placer côte à côte des géographies urbaines radicalement différentes et même incompatibles, vivant non pas en relation les unes avec les autres mais dans des univers parallèles.

Dharavi, le célèbre « bidonville » de Mumbai est également l’une de ses plus prospères zones économiques (formelle et informelle). Deepti KC and Mudita Tiwari/Flickr, CC BY-NC-ND

Ainsi, bien que l’étude de la généalogie des campements illicites dans les villes européennes puisse être un projet utile, une option plus radicale serait de les confronter au phénomène de squat dans des villes d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, d’établir des connexions à travers ces mondes discursifs prétendument séparés, et de fournir une mesure de la pauvreté et de l’inégalité à l’échelle mondiale.

En provoquant cette rupture, nous avons l’opportunité d’éviter de produire une nouvelle étude prosaïque des bidonvilles et de refondre certains préjugés attachés à l’épistémè des bidonvilles, notamment l’omission du fait que si un nombre considérable de citadins pauvres vivent dans des bidonvilles, tous les habitants des bidonvilles ne sont pas pauvres et, plus important encore, qu’une proportion significative des citadins pauvres ne vit pas dans les bidonvilles.

Villes cosmopolites ou mégalopoles ?

En dépit du virage postcolonial des études urbaines, une dichotomie développementaliste persiste, opposant péjorativement les megacities (mégapoles) du monde du Sud, associées au sous-développement, à la normativité superlative de la global city (ville moderne et cosmopolite) du Nord.

Plus récemment, l’émergence d’un discours provincialisé mettant l’accent sur le caractère multi-site de l’urbanisme mondial rend les megacities et les global cities étrangement familières les unes aux autres.

L’artiste Sudhir Patwardhan, célèbre pour son travail sur le tissu social de la ville indienne (notamment Mumbai) s’exprime devant la Lalit Kala Academi, Chandigarh, 2013.

Nous pouvons affirmer sans difficulté que Mumbai est une global city du Sud et pas seulement une ville du global South, l’incluant dans un répertoire de villes telles qu’Istanbul, Mexico, Sao Paulo et autres cités qui s’immiscent dans la liste conventionnelle des villes euro-américaines.

Cette ouverture offre une meilleure compréhension du champ des possibles et invite à relever de nouveaux défis, en parallèle du programme d’urbanisme mondial dominant élaboré par les décideurs politiques internationaux. Ces deux façons d’aborder le problème urbain doivent encore se rencontrer et risquent pour l’instant d’entrer en contradiction.

En octobre 2016, ONU-HABITAT a lancé son ambitieux Nouvel agenda urbain lors de la conférence Habitat III, dans un contexte post-développement très prometteur où, comme l’a évoqué Susan Parnell, professeur de géographie urbaine à l’université du Cap (Afrique du Sud), il existe une réelle possibilité de dépasser les importantes différences épistémologiques entre études urbaines et de développement qui ont jusqu’à présent eu pour conséquence un traitement restreint des bidonvilles et de la pauvreté.

« Shantytown » à Soweto, Afrique du Sud, 2006. Matt-80/Wikimedia, CC BY-SA

En cherchant à réconcilier ces deux épistémologies, les questions urbaines pourraient émerger par et pour elles-mêmes au lieu d’être conçues comme des objectifs de développement limités par des frontières sectorielles.

Les premières réactions à cette charte ont été prudentes : pour que cet effort se traduise par un résultat significatif, en particulier repenser d’importants défis urbains tel que les bidonvilles et les megacities, il faut qu’il y ait une forte résonance entre l’urbanisme mondial porté par les études urbaines et l’agenda urbain mondial conçu au niveau politique (par l’ONU, la Banque mondiale et d’autres organisations internationales), et cela sans compromettre – ce qui est une gageure – l’utile hétérodoxie de ces arguments émergents.


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Cet article a été traduit par Aurélie Louchart (RFIEA).

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