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Bonnes feuilles : « Covid-19 et réchauffement climatique »

Parc solaire flottant de Huainan (Chine, 2017). STR / AFP

Nous publions un extrait du nouvel ouvrage de Christian de Perthuis, « Covid-19 et réchauffement climatique », à paraître ce mardi 13 octobre 2020 chez De Boeck supérieur. Dans ce passage, l’auteur s’intéresse à l’effet de la pandémie sur les émissions de gaz à effet de serre, et notamment à « l’effet rebond » (les émissions repartiraient de plus belle dès la fin de l’épidémie) qu’il juge dans ce cas très hypothétique.


Dans la mouvance écologiste, la chute historique des émissions de gaz à effet de serre n’a pas été accueillie comme une bonne nouvelle. Le risque d’un « effet rebond » effaçant dès 2021 le recul provoqué par la catastrophe sanitaire a immédiatement été pointé du doigt. N’était-ce pas ce qui s’était produit au lendemain de la crise financière de 2009 ?

Cette vision a été relayée en France par le Haut Conseil pour le climat, une instance indépendante créée par Emmanuel Macron au plus fort de la crise des « gilets jaunes ». On peut ainsi lire dès la première page de son rapport spécial sur la catastrophe sanitaire, que « la baisse radicale des émissions françaises en raison du confinement reste marginale et transitoire ». Et d’indiquer un peu plus loin :

« La probabilité d’un effet rebond est majeure. Après la crise financière de 2008, les émissions mondiales de CO2 liées à l’énergie et au ciment avaient baissé de 1,4 % en 2009 avant d’augmenter de 5,9 % en 201022 ».

Les informations que nous avons pu collecter et analyser conduisent à des conclusions différentes. Le risque d’un effet rebond comparable à celui de 2009 paraît quasi inexistant.

Bien sûr, certains paramètres vont faire remonter les émissions depuis le point bas atteint pendant le confinement. La faiblesse du prix des énergies fossiles stimule leur demande et renchérit les investissements dans l’énergie verte. La priorité à la revitalisation des économies risque d’envahir tout l’espace politique. Les gouvernements seront soumis à une pression redoublée de lobbies pour assouplir les contraintes environnementales. Le désir de renouer avec les rencontres et les multiples consommations qui s’y associent sera enfin insatiable au terme des périodes de rationnement imposées par les conditions sanitaires.

Pour autant, la baisse des émissions mondiales de 2020 n’a guère de chance d’être rattrapée en un an comme au lendemain de la crise financière. En premier lieu, le recul n’est pas comparable. L’AIE l’a estimé à 8 %, soit 5 fois celui de 2009. Corinne Le Quéré et ses coauteurs, dans la première étude académique sur le sujet, l’estiment à une fourchette de 4 à 7 % (2 à 13 % si on suit la fourchette large des auteurs). Pour notre part, nous avons construit deux jeux d’estimations possibles pour 2020 (voir le tableau ci-dessous). Le premier repose sur un scénario de sortie rapide du confinement, du type scénario en « V ». Le second, sur un scénario en « U » de sortie lente. Ces deux visions conduisent à une fourchette de réduction d’émission mondiale de 1 Gt (- 3 %) à 5 Gt (- 14 %).

Chaire Économie du climat, Information & Débats (no 63, avril 2020)/Université Paris Dauphine-PSL, CC BY-NC-ND

Au moment de l’élaboration de ces calculs (fin mars 2020), les informations en notre possession ne permettaient guère de trancher entre les deux scénarios. L’extension des foyers épidémiques et des mesures de confinement observées depuis ne laisse plus guère de doute. L’économie mondiale s’oriente vers le scénario en « U ». D’après nos calculs, on pourrait tendre vers une réduction d’émission de l’ordre de l’ordre de 5 Gt, soit 10 fois plus que lors de la crise financière de 2009.

En second lieu, le raccourci avec 2009 sous-estime les profondes transformations intervenues dans le système énergétique durant la décennie 2010. Il y a eu la montée en régime très rapide des investissements dans les énergies renouvelables et le stockage de l’électricité. Ce décollage a été accompagné par une bascule historique de l’échelle des coûts relatifs entre les énergies fossiles et les renouvelables. Le mouvement a toutes les chances de se poursuivre à moyen terme en dépit de la chute des cours pétroliers. Bref, la transition énergétique bas carbone a été amorcée dans nombre de pays, mais à un rythme bien trop lent au regard de la contrainte climatique.

Ce changement de donne est particulièrement important concernant la Chine, de loin le premier émetteur de CO2 au monde. À la fin des années 2000, le pays présentait une tendance d’accroissement des émissions de près de 10 % l’an. La crise financière l’avait juste infléchie. Le plan de relance avait alors réanimé une machine à émettre toujours plus de CO2. Si l’on retire la Chine des émissions mondiales, on constate que le rebond de 2010 a été relativement faible, en particulier parce que ni l’Union européenne ni les États-Unis n’ont jamais rattrapé le niveau de leurs émissions de 2008.

En 2020, la situation chinoise est tout autre. Durant la décennie 2010, la Chine a drastiquement réorienté sa trajectoire d’émission. Elle est devenue le premier investisseur mondial dans le solaire et l’éolien. D’après certaines études réalisées avant la crise sanitaire, le pays était proche de son pic d’émission avant le déclenchement de l’épidémie. Sauf hypothétique retour 10 ans en arrière, la sortie de la crise sanitaire ne devrait pas s’accompagner en Chine d’un rebond des émissions similaire à celui de 2009.

Éditions De Boeck supérieur, CC BY-NC-ND

En définitive, l’hypothèse d’un rattrapage du niveau des émissions mondiales de 2019 dès 2021 semble peu plausible. La question posée par la chute des émissions est plutôt celle de la réévaluation des objectifs climatiques des gouvernements, devenus obsolètes à la suite du choc sanitaire.

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