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Bonnes feuilles : « La main de l’innocent »

Entre Quillebeuf et Villequier, Joseph Mallord William Turner, 1832. C'est là que la fille de Victor Hugo, Léopoldine, se noya. Tate Gallery

Dans son essai littéraire « La Main de l’innocent » (Interstices éditions), Jean Viviès propose une réflexion sur l’innocence et la culpabilité en se penchant sur plusieurs affaires criminelles qui ont marqué la deuxième moitié du XXe siècle : affaires Ranucci, Dominici et Russier. Il mêle à sa réflexion l’invocation de nombreux écrivains de langue française : Victor Hugo, Jean Giono, Antonin Artaud, Patrick Modiano, Gilles Perrault, ou encore Roland Barthes. Au-delà de cette réflexion, son livre dessine le portrait d’une époque. Dans cet extrait, il sonde l’indicible et évoque la façon dont les auteurs traitent de la question de la perte et du deuil.


Les mots s’allient mal avec la perte, ils ne savent pas la dire. Ils sont d’ailleurs là pour cela, pour remplir un vide, pour conjurer la menace. Je m’en convaincs quand je vois Harold Pinter, et surtout l’entends, terrifiant de puissance vocale, à l’université de Cambridge, lire les répliques finales de sa pièce.

Parfois les mots sont impropres, comme si la mort ne s’accommodait pas bien du langage. Dans ses Entretiens avec Claude Bonnefoy, en 1966, Eugène Ionesco explique que le projet de sa pièce Les Chaises lui vint à partir d’une image :

« J’ai eu d’abord l’image de chaises, puis d’une personne apportant à toute vitesse des chaises sur le plateau vide. J’avais d’abord cette image initiale, mais je ne savais pas du tout ce que cela voulait dire […] Je me suis dit : “Voilà, c’est l’absence, c’est la viduité, c’est le néant. Les chaises sont demeurées vides parce qu’il n’y a personne” […] Le monde n’existe pas vraiment. Le thème de la pièce était le néant et non pas l’échec. »

« Viduité » est le mot qui vient dans la bouche de Ionesco. Bizarre, comme une cantatrice chauve. « Viduité » n’a pas ce sens, il désigne le fait d’être veuf ou veuve, non remarié. Vacuité serait un terme plus juste. La mort s’est comme déplacée dans le langage, le mot n’est pas resté à sa place.

« Mourir », verbe intransitif

Mourir, verbe intransitif. « Vivre » est de plus en plus transitif dans la langue contemporaine : vivre sa vie, vivre une expérience, je l’ai bien vécu, ils ont vécu cela de telle ou telle façon. Mais mourir… On meurt d’une fièvre, de mort lente, d’une belle mort. La mort dans notre langue a bien son article, le fameux article de la mort. Elle a aussi dans sa panoplie le danger, le silence, l’heure, mais son verbe n’a pas de complément d’objet direct. Comme le verbe « dormir », et Rimbaud ne démentirait pas le rapprochement, lui qui a associé les deux verbes dans le titre d’abord innocent de son poème (dormeur : dort/meurt).

En français, un enfant qui a perdu ses parents, ou l’un d’eux, est orphelin. Mais on a souvent remarqué que la langue française, comme beaucoup de langues (mais pas en sanskrit, semble-t-il) n’a pas de mots pour désigner un parent qui a perdu son enfant. On découvre une absence au cœur du lexique, un A noir, une place vide, une viduité du signifié privé de signifiant. La perte d’un enfant est innommable de façon directe. Elle échappe à la langue dans son emprise sur le monde. Or, la mort se joue des chronologies naturelles. Au fil des générations, nombreux furent les parents à vivre la mort ainsi. Cette perte se dit par périphrase, ou par le biais de la littérature.

« Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent »

L’exemple célèbre est, bien sûr, celui de Victor Hugo. L’écrivain croyait au « retour de Léopold », un fils aîné né le 16 juillet 1823 et décédé le 10 octobre, quand Adèle, son épouse, donna naissance à une fille le 28 août 1824, prénommée Léopoldine. On donnait fréquemment au XIXe siècle le même prénom que celui de l’enfant mort prématurément. « Didine » est son petit nom d’enfant, dont le père attendri aime tracer les lettres sur le sable devant l’océan.

Léopoldine a grandi. Elle vient de se marier avec Charles Vacquerie. Peu de temps après, le 4 septembre, survient l’accident, lors d’une sortie en bateau sur la Seine, à Villequier. Le jeune couple se noya. Charles plongea et replongea pendant plusieurs minutes mais il finira par se noyer avec sa jeune épouse. Je regarde la Seine à cet endroit précis, où ses boucles, larges, sont trompeuses. On peut visiter un petit musée, aménagé dans la maison de famille des armateurs Vacquerie, tel un mausolée empli de lettres, de manuscrits et de photographies, avec une large vue sur le fleuve. Le peintre anglais Turner a beaucoup peint la Seine, ses bateaux ocre et blancs, la transparence bleu-vert de ses berges. Son aquarelle Entre Quillebeuf et Villequier (c.1832) témoigne de la dangerosité de la Seine à cet endroit où le fleuve dessine son méandre le plus large. On voit même une petite balise rouge, dans le coin gauche du tableau, comme un rappel inaperçu.

Hugo apprend la nouvelle de ce double décès dans le journal Le Siècle le 9 septembre à Rochefort, sur le chemin de retour d’un voyage en Espagne. Il écrit le 10 septembre à Louise Bertin : « J’ai lu. C’est ainsi que j’ai appris que la moitié de ma vie et de mon cœur était morte. » Il ne se rendra sur la tombe de Léopoldine qu’en septembre 1846. Elle n’avait pas 20 ans.

Je sais que vous avez bien autre chose à faire
Que de nous plaindre tous,
Et qu’un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,
Ne vous fait rien, à vous !
Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue ;
Que l’oiseau perd sa plume et la fleur son parfum ;
Que la création est une grande roue
Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un ;
Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent,
Passent sous le ciel bleu ;
Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent ;
Je le sais, ô mon Dieu !
Villequier, 4 septembre 1847.

Ce texte est extrait de l’ouvrage de Jean Viviès, « La Main de l’innoncent ».

Le deuxième tome des Contemplations (1856) sera le livre qui pallie l’absence du mot. Le recueil de cent cinquante-huit poèmes s’organise en effet en deux parties, « Autrefois (1830-1843) » et « Aujourd’hui (1843-1855) ».

Avant/après l’irréparable césure, comme deux hémistiches de l’existence.

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