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Bonnes feuilles : « Le monde à la une »

Les crieurs de journaux, 1848. Musée Carnavalet

Dans l’ouvrage « Le monde à la une. Une histoire de la presse par ses rubriques » (sous la direction de Marie-Eve Thérenty et Sylvain Venayre), paru le 30 septembre aux éditions Anamosa en coédition avec la petite Égypte, les meilleurs spécialistes nous font parcourir près de deux siècles de presse française, tout en s’interrogeant sur la manière dont les supports informent leurs lectrices et lecteurs des événements du monde. Nous vous proposons ci-dessous deux extraits du livre : Nejma Omari se penche sur le « premier-Paris » du « Constitutionnel », en 1853, tandis que Sylvain Venayre analyse un article de la rubrique Environnement du « Monde », paru en janvier 2020.


« Paris, 5 janvier. La paix et la guerre », Le Constitutionnel, 5 janvier 1853

« Paris, 5 janvier. La paix et la guerre », Le Constitutionnel, 5 janvier 1853. BNF, Gallica, Fourni par l'auteur

Le « premier-Paris », c’est-à-dire le premier article de lourde et longue dissertation sur la politique intérieure ou extérieure de la France, est l’une des rubriques du journal les plus malaisées à fabriquer (et à lire) au XIXe siècle. C’est un véritable jargon ! Mais un jargon nécessaire. Car que seraient les feuilles politiques sans cette « tartine » liminaire, cette œuvre capitale de la presse parisienne où l’on déblatère contre et plaide pour, chaque jour avec la même force d’âme ?

Soupçonnées de complaisance envers l’ennemi politique, ou pire d’ignorance – la plus grave injure que l’on puisse faire aux feuilles politiques étant de douter qu’elles sachent tout –, elles perdraient sans doute la considération de l’abonné, irrité par ce criminel silence. « Il faut à l’abonné un premier-Paris comme il lui faut son café, son chocolat, ses pantoufles, ses lunettes, son déjeûner [sic] » (Le Figaro, 10 juillet 1832), voilà tout.

C’est donc en tête des journaux de la capitale que ce cher premier-Paris organise son siège, à la suite des « Nouvelles étrangères » ou avant elles, selon les époques et l’importance accordée aux sujets traités. Si sa place est quelque peu flottante jusqu’à la fin du Second Empire, vous le distinguerez aisément à sa phraséologie sonore et à son indication topo-chronologique : « Paris », centre des opérations et du monde (peut-on d’ailleurs seulement avoir une opinion politique extra-muros ?), suivi le plus souvent de la date de la veille, afin d’authentifier le sacro-saint moment de la rédaction.

Héritier des mercures, de la presse révolutionnaire et des discours publics, le premier-Paris se hisse à la tribune du journal pour y commenter l’événement politique du jour, avec plus ou moins de retenue en fonction du régime politique en place. Ce rhéteur hors pair, qui manie à la perfection l’ithos et le pathos, pérore à coups de métaphores et de prosopopées, multiplie les interjections et les questions oratoires et n’hésite pas à déployer si nécessaire son arsenal auxiliaire : la citation étrangère et la signature de député. La citation exotique, d’abord, confère au premier-Paris un cachet de vérité, un timbre de certitude, car si nul n’est prophète en son pays, le journal étranger se fait volontiers vaticinateur de la nation : Le Sun fait les réflexions suivantes […] :

« La chambre des pairs a triomphé, mais elle s’est suicidée par ce triomphe. […] d’après tout ce qui arrive aujourd’hui en France, un enfant pourrait annoncer le sort réservé à la dynastie d’Orléans. » (La Quotidienne, 22 décembre 1834)

En plus de donner du relief à ses opinions, la citation étrangère a l’avantage d’exister de toutes les couleurs politiques, pour les affections et les haines de toutes les nuances. La signature de député, quant à elle, vaut brevet d’éloquence et de science infuse, c’est à la fois une aubaine pour le journalisme – car il n’est pas rare qu’un tel article soit repris et commenté par la presse tout entière – et un honneur pour le lecteur, choisi comme dépositaire des sentiments politiques d’un législateur.

Mais les tournures argumentatives élaborées du premier-Paris, son vocabulaire technique et la profusion des figures de style qui le composent en font un objet rigide et poussiéreux, qui tranche, tant du point de vue du fond que de la forme, avec les innovations du journal. Ainsi, alors qu’Eugène Sue s’intéresse à la condition ouvrière et prêche pour l’organisation du travail dans son roman Le Juif errant, publié en feuilleton dans le rez-de-chaussée du Constitutionnel (1844-1845), le premier-Paris du même journal ne cesse de répéter l’absurdité de ces « théories inapplicables » qui causeraient « la ruine de la richesse nationale ».

Faut-il toujours que ces socialistes « exagèrent la misère et [inventent] des calamités qui n’existent pas » ? (Le Constitutionnel, 15 janvier 1844.) Il y a donc bien conflit d’intérêts entre la politique sociale du feuilleton et celle d’un premier-Paris immobile et arriéré, morgué par son influent voisin du dessous. Et lorsque la doctrine défendue par le journal est opposée à celle du gouvernement, c’est à un antagoniste autrement plus redoutable que l’article de tête doit se confronter : la surveillance de la presse. Mais alors, comment le premier-Paris évolue-t-il en milieu hostile durant près d’un siècle ?

De 1815 à 1852, la polémique du premier-Paris de l’opposition est un mélange aigre-doux, une mixture de miel et de vinaigre savamment dosée pour éviter les ciseaux d’Anastasie. Si les débuts de la monarchie de Juillet permettent aux journaux de s’attaquer de manière très frontale au régime sans trop de représailles – les célèbres « Poires » de Philipon en sont témoins –, cette « campagne de l’irrespect », comme l’ont baptisée les historiens de la presse, prend fin avec la loi de 1835.

Le premier-Paris doit alors baisser sa voix et trouver des alternatives aux philippiques contre la monarchie. Heureusement, l’actualité diplomatique lui offre une source intarissable de discussions : la question belge, la question algérienne, la question italienne, la question portugaise, la question turque – et toutes espèces de questions cosmopolites que l’on peut imaginer débattre – sont dépecées, rongées, sucées jusqu’à l’os tous les matins et tous les soirs, sous toutes les bannières politiques.

Si les rédactions sont particulièrement pointilleuses quant à l’expertise des premiers-paristes en la matière – on raconte qu’aucun d’entre eux ne fut par exemple autorisé à disserter sur la question turque sans avoir lu le Bourgeois Gentilhomme –, les journalistes sont encouragés à prophétiser : « Nous allons évacuer Ancône ! », « Nous nous rendrons à Alger ! »… Ces Calchas en puissance disent la bonne aventure sans craindre le démenti des faits, puisque le premier-Paris vit au jour le jour. Alors que les devins des journaux ministériels prédisent quiétude et sérénité, les nécromanciens de l’opposition inventent des moulins à affronter, augurent l’anéantissement d’une nation frappée d’anathème.

Mais aussi passionnantes que soient ces excursions politico-géographiques, elles ne font pas le poids face à la matière législative, largement reproduite et commentée par les journaux. Les longs procès-verbaux de séance, les interminables débats sur le sens d’une adresse que chacun s’efforce de détourner à son profit ou encore les commentaires assaisonnés des dernières roueries électorales éclipsent les nouvelles à plus faible potentiel, désormais reléguées au second ou au troisième Paris.

Au début du Second Empire, la restriction brutale de la publicité des débats parlementaires est donc une perte incommensurable pour l’article de tête. Plus généralement, la mise sous tutelle de la presse – en particulier sous l’Empire autoritaire – l’empêche de s’opposer de front au régime, sous peine de suppression du titre. Pour le premier-Paris bonapartiste, ce musellement de l’opposition est une bénédiction ! À lui les sempiternels panégyriques sur la politique impériale et le prestige retrouvé de notre glorieuse Nation ! Ces éloges sans fin – à l’image de l’article ci-dessus, signé par le rédacteur en chef du Constitutionnel, Amédée de Césena – se succèdent sans rencontrer de véritable résistance.

Car le premier-Paris de l’opposition, phtisique à un degré presque incurable, est trop occupé à lutter pour sa survie et à trouver des subterfuges pour masquer le vide. Ex nihilo nihil fit : rien ne vient du néant, et surtout pas les abonnés !

Muselé en ce qui concerne la politique du gouvernement, le premier-Paris est condamné à se tourner vers le passé et à s’abandonner au recyclage : ce bon fripier publiciste rhabille deux ou trois vieilles idées, les drape d’une casaque à peu près actuelle et présente un décalque fidèle des impressions des années précédentes.

Aussi, on ne compte plus, durant l’année 1853, le nombre d’articles consacrés aux formes de gouvernement précédentes. Mais une fois ce regrattage épuisé, la matière ressassée et retournée, le premier-Paris, au désespoir, est forcé de se rendre à l’évidence, il doit demander de l’aide à la littérature, ou bien accepter son triste sort, en attendant des jours meilleurs. Si certains journaux d’opinion, trop fiers pour céder, se bornent à conserver tant bien que mal leur colonne politique en l’alimentant de reproductions du Moniteur, de discussions creuses et de commentaires stériles, d’autres renoncent à cette tribune pour lui préférer la chronique ou le feuilleton, espaces où peuvent éventuellement se glisser, sous le masque de l’ironie, des attaques discrètes contre la politique impériale.

Dans l’avant-propos de son premier numéro, Le Petit Journal assume ce parti pris et confirme son intérêt pour « tout ce qui est de nature à satisfaire la curiosité et à nourrir l’intelligence » en dehors des considérations politiques :

« Le Petit Journal ne saurait concevoir de hautes prétentions, aussi se hâte-t-il d’avouer qu’il n’aspire ni à modifier l’ordre social, ni même à donner des leçons au pouvoir, assez d’autres s’imposent cette tâche ingrate. » (Le Petit Journal, 31 janvier 1863)

Sous la IIIe République, les journaux d’information et la presse populaire font eux aussi le choix de l’éclectisme et du divertissement en proposant une pléthore de formes et de sujets dans leur première colonne : interviews, chroniques parisiennes ou scientifiques, billets d’humeur, tout est bon pour séduire, fédérer et accrocher les lecteurs. Ainsi peut-on retrouver en tête de L’Écho de Paris une lettre de Zola (1er décembre 1887), une interview de Frédéric Febvre par Mirbeau (septembre 1891), ou encore des chroniques amusantes signées Lepelletier sur « les pipes de porcelaine » (12 septembre 1887) ou « la bigamie » (20 novembre 1887). C’est qu’il peut finalement être plaisant, ce cher premier-Paris !

Mais l’atmosphère est tout autre dans les journaux d’opinion qui profitent de la libéralisation de la presse pour faire de leur article de tête le lieu de l’invective sanglante et de l’éreintement. Ce premier-Paris à l’âme belliqueuse, qui porte la moustache et se plaît à la fusillade, abandonne des années de froide éloquence et de discours raisonnés pour fustiger l’ennemi politique. Le polémiste Henri Rochefort, connu pour ses opinions radicales, s’illustre notamment dans ce registre en multipliant les attaques contre le gouvernement :

« De quoi diable peuvent bien se plaindre les opportunistes ? Ils sont au pouvoir ; à eux les places, les honneurs et même les pots-de-vin. Ils règnent, gouvernent et encaissent. » (L’Intransigeant, 26 septembre 1883)

Finalement, au XXe siècle, le premier-Paris est supplanté par une forme qui nous est familière et qui tente de synthétiser les visées argumentatives et phatiques de son prédécesseur : l’éditorial, court article-vitrine dans lequel le directeur de publication expose la position du journal sur une question d’actualité. La tartine a donc été grignotée par les exigences d’un journalisme qui vise désormais la brièveté et l’efficacité, pris dans une course effrénée à l’actualité chaude.

Nejma Omari

Rubrique Environnement : « 2019, deuxième année la plus chaude de l’histoire », Le Monde, 15 janvier 2020

Dans la rubrique « Planète » du Monde le 15 janvier 2020. Le Monde, Fourni par l'auteur

Au milieu d’une plaine caillouteuse, qui est en fait un lac asséché au Chili, une vache beige et blanche fixe l’objectif du photographe. Emprunté à l’agence Reuters, le cliché pris un an plus tôt illustre l’article consacré par Le Monde à cette information du 15 janvier 2020 : l’année 2019 a été la deuxième plus chaude de l’histoire.

En France métropolitaine, souligne le journal, 2019 se place au troisième rang, derrière 2018 et 2014. Les lecteurs sont d’ailleurs invités à se rappeler les terribles canicules de l’été précédent. Le 28 juin, un record absolu de chaleur n’a-t-il pas été établi à Vérargues, dans l’Hérault, avec 46 °C ?

À l’échelle du monde, c’est donc encore pire. L’Australie a enregistré des pics de chaleur à 50 °C. Depuis plusieurs semaines, les « mégafeux » qui la ravagent font l’objet d’innombrables articles. D’immenses incendies ont également été déplorés en Amérique du Sud, en Indonésie, en Sibérie, en Alaska. En Afrique du Sud, les longues sécheresses ont fait que 12,5 millions de personnes sont en insécurité alimentaire. Dans les océans, les dix dernières années ont été les plus chaudes jamais enregistrées. Et ces phénomènes n’épuisent pas les conséquences du réchauffement planétaire. D’importantes inondations ont dévasté l’Iran, l’Argentine et l’Uruguay, cependant que l’hémisphère Nord enregistrait en six mois 66 cyclones tropicaux, soit 10 de plus que la moyenne habituelle. Une partie des Bahamas a été détruite, le Japon, le Mozambique, le Malawi, le Zimbabwe, sévèrement touchés. À cause de ces catastrophes, on estime que, pendant le premier semestre 2019, 7 millions de personnes ont dû être déplacées.

Une telle actualité, résolument mondiale, a envahi toutes les rubriques des journaux. Si elle n’était pas aussi cruellement à propos, la métaphore du raz-de-marée s’imposerait. De l’éditorial à la météo en passant par les reportages, les lettres ouvertes et toutes les formes de l’illustration, les préoccupations environnementales submergent en effet le journal, d’un bout à l’autre de ses pages, au fur et à mesure que les questions écologiques gagnent en importance dans le débat public. Certains diront qu’en rendant compte de phénomènes dont les conséquences n’ont jamais été aussi graves, la presse fait son travail. D’autres diront qu’en s’accordant aux angoisses de l’opinion publique, elle cherche à vendre du papier. La polémique pourrait ainsi redoubler celle qui oppose, depuis une vingtaine d’années, les partisans et les adversaires de la thèse du changement climatique anthropique.

L’histoire de la rubrique « Environnement » (que le Monde appelle « Planète ») permet de mesurer exactement les enjeux de cette controverse désormais plus médiatique que scientifique. La rubrique est récente. En France, Les Échos ont été en 1998 le premier quotidien à désigner un journaliste spécialiste de l’environnement. Quatre ans plus tard, Le Point a été le premier hebdomadaire à mettre en place une rubrique consacrée à la question. Les grands quotidiens emboîtèrent le pas, Libération en 2003, puis Le Monde en 2005. Trente ans après la création du premier ministère de la Protection de la nature et de l’environnement français (1971), il était devenu évident que les nouvelles de l’environnement pouvaient nourrir une rubrique quotidienne.

Ce triomphe est pourtant extraordinairement ambigu. Au sein des rédactions, les journalistes qui travaillent sur l’environnement ont le vif sentiment d’être dominés. Fait significatif, ce sont souvent – comme dans l’exemple que j’ai retenu – des femmes. En 2007, elles représentaient 55 % du total des journalistes « environnement », contre 43 % pour l’ensemble de la profession (la moitié d’entre elles travaillant du reste pour la presse magazine). Or les vieilles lois de la sociologie demeurent en grande partie vraies : la féminisation d’une activité révèle souvent son moindre prestige social. On n’embrasse pas la profession de journaliste avec l’ambition de se spécialiser dans la rubrique « Environnement ». Résultat : les hommes ne s’y attardent pas.

Surtout, un soupçon plane sur la rubrique. Celles et ceux qui la font ne seraient-ils pas d’abord des militants ? Depuis la fin des années 1960, les journalistes qui se sont intéressés à l’environnement ont été animés par le souci de l’écologie. Créée en 1969, l’Association des journalistes-écrivains pour la nature et l’écologie était liée à la Fédération française des sociétés de protection de la nature. En 1974, elle a participé activement à la campagne du premier candidat écologiste à l’élection présidentielle, René Dumont. Les choses ont certes un peu changé depuis. En 1989, la création du magazine Reporterre manifestait le désir d’un engagement respectueux des règles du journalisme. Depuis 1994, la nouvelle Association des journalistes de l’environnement exige que ses membres soient titulaires d’une carte de presse.

Il n’empêche que la rubrique demeure suspecte de faire passer l’engagement politique avant l’exactitude des informations. À Libération, rapporte Jean‑Baptiste Comby, qui a étudié la question, la page « Terre » nouvellement créée était surnommée « la page des ONG ». Dans les couloirs du Monde, le titulaire de la rubrique (ancien fondateur de Reporterre) était surnommé « l’ayatollah vert ». Longtemps, leurs sujets ont semblé moins rigoureusement construits que ceux des titulaires des autres rubriques – et tout particulièrement de la rubrique qui semblait se rapprocher le plus de leurs préoccupations : la rubrique scientifique.

Pour lutter contre ce soupçon, les journalistes « environnement » ont donc multiplié les références aux travaux les plus savants. Dans le cas présent, Audrey Garric rappelle que les chiffres qu’elle donne proviennent de l’Organisation météorologique mondiale, dirigée par le Finlandais Petteri Taalas – et qu’ils n’ont de sens que depuis qu’existent les premiers relevés, c’est-à-dire 1850. Elle cite une étude de la revue savante Advances in Atmospheric Sciences. Elle explique dans un encadré de quelle façon la NASA, l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique et les services météorologiques britanniques mesurent la température globale de la Terre. Elle invite le directeur adjoint du très sérieux Institut Pierre-Simon-Laplace à détailler leurs calculs pour les lecteurs français.

La rubrique environnementale tend ainsi à se rapprocher des critères de la rubrique scientifique, parée de l’auréole de l’objectivité savante. D’ailleurs, certains journalistes passent désormais d’un espace rédactionnel à l’autre (d’autant plus volontiers que la crise de la presse les contraint à être des spécialistes successifs). On pourrait croire que c’est une bonne chose, que les pages « Environnement » des journaux sont en train de devenir cette utile chambre d’écho des anxiétés les plus aiguës du monde actuel, le lieu où l’on pourrait faire connaître des solutions pour l’avenir.

Ce serait trop simple. Bien sûr, les journalistes des rubriques « Environnement » ont contribué à lutter victorieusement contre les « climatosceptiques », pour qui les causes du réchauffement planétaire ne seraient pas d’origine humaine. En se réclamant des travaux scientifiques, à commencer par ceux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), créé en 1988, ils ont progressivement diffusé les preuves du changement climatique anthropique. Ils ont multiplié à ce propos les fact-checkings (comme lorsqu’il s’est agi de réfuter l’idée selon laquelle les « mégafeux » australiens de 2020 seraient moins graves que les incendies de 1974-1975 dans le même pays). Nul ne peut plus prétendre, à la lecture des rubriques « Environnement » des grands journaux, que le réchauffement climatique anthropique n’existe pas. Le discours climatosceptique a été relégué dans d’autres espaces du journal, à commencer par les pages politiques, où l’on commente les propos souvent ahurissants sur la question des présidents états-unien et brésilien ou du Premier ministre australien.

Mais justement : pour échapper à la tradition militante de la rubrique et pour se rapprocher de l’objectivité revendiquée de la rubrique scientifique, les journalistes hésitent maintenant à charger la rubrique « Environnement » d’un contenu social et politique trop marqué. Ils imputent certes la responsabilité du réchauffement climatique aux activités humaines, mais les causes économiques et politiques de ces activités sont souvent passées sous silence. Lorsqu’elle évoque « le pire des scénarios, celui d’une croissance économique rapide alimentée par des énergies fossiles », la journaliste du Monde sous-entend que l’avenir de la planète dépend des décisions collectives à venir – mais l’examen de ces décisions relève rarement des rubriques « Environnement ».

Au contraire, ces dernières détaillent volontiers les modestes initiatives individuelles susceptibles de lutter contre le réchauffement, selon une logique qui rappelle le mot d’ordre de la « chasse au gaspi », consécutif au choc pétrolier des années 1970. En mettant l’accent sur la responsabilité de chacun, elles tendent à évacuer la question pourtant centrale de la responsabilité des acteurs politiques et économiques – et aussi celle de l’inégalité sociale devant les conséquences du changement climatique.

Pourquoi ? Le fait que cela concerne de la même façon l’ensemble des journaux, quelles que soient leurs opinions politiques, invite à regarder ce problème comme les historiens du fait divers ont considéré le succès médiatique des récits de crimes. Ces récits communs à l’ensemble de la presse pouvaient être horribles, ils n’en étaient pas moins profondément moraux, célébrant l’ordre social (et même, jusqu’à une date récente, la peine de mort) et s’abstenant de poser le problème des causes sociales de la délinquance et de la criminalité (résumées à des figures folkloriques, tels les « apaches » de la Belle Époque).

« Le monde à la une » est sorti le 30 septembre 2021 aux éditions anamosa, en coédition avec la petite Egypte. Editions Anamosa

Au fond, les atteintes à l’environnement font l’objet d’un traitement semblable : en célébrant une consommation verte, respectueuse tout à la fois de la nature et du capitalisme (ce dont se félicitent les annonceurs, de plus en plus soucieux de « green washing »), les articles sur l’environnement s’adressent à la communauté la plus étendue possible, celle des humains de bonne volonté, par-delà les clivages politiques et sociaux. Par ce geste intéressé, permettant de toucher le plus large lectorat, ils nous invitent moins à réagir collectivement qu’à suivre chaque jour, en spectateurs sidérés, le récit haletant mais lointain du crime contre la planète.

Sylvain Venayre

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