Bonnes feuilles : Le peuple est-il apte à gouverner ?

Photo prise près de la sortie de l'A7 à Sorgues, près d'Avignon, le 16 novembre 2019. CLEMENT MAHOUDEAU / AFP

Les citoyens sont-ils vraiment capables de prendre de bonnes décisions en politique ? Peut-on s’en remettre à la volonté populaire pour gérer une nation ? Dans son dernier ouvrage La question du référendum, paru ce 28 novembre aux Presses de Sciences Po, Laurence Morel décrypte les clichés et autres idées reçues qui brouillent ce concept de référendum, une revendication de nombreux citoyens. Elle analyse ainsi comment cet outil, à condition d’être conçu correctement, pourrait « mieux que tout autre procédé de démocratie participative, restaurer le lien de confiance des citoyens avec le système politique et rendre la démocratie plus consensuelle ». Extraits choisis par The Conversation.


Si beaucoup peut être fait pour garantir un niveau d’information et de compréhension des enjeux élevé aux référendums, cela ne signifie pas pour autant que le problème de la compétence doive être surestimé. Le pessimisme élitiste mérite quelques remarques finales, en forme de questions. La première, classique, invite à un retour sur l’affirmation de Montesquieu selon laquelle le peuple serait apte à choisir ses élus mais pas ses politiques :

« Il y avait un grand vice dans la plupart des anciennes républiques : c’est que le peuple avait droit d’y prendre des résolutions actives, et qui demandent quelque exécution ; chose dont il est entièrement incapable. Il ne doit entrer dans le gouvernement que pour choisir ses représentants ; ce qui est très à sa portée. Car, s’il y a peu de gens qui connaissent le degré précis de la capacité des hommes, chacun est pourtant capable de savoir, en général, si celui qu’il choisit est plus éclairé que la plupart des autres. »

Est-il vrai que le choix des gouvernants mobilise des compétences différentes, « inférieures », par rapport au choix des politiques, qui exigerait une expertise hors d’atteinte du citoyen ordinaire ?

Savoir d’usage et bon sens

Cette distinction est rejetée par les participationnistes, qui valorisent le « savoir d’usage » et le « bon sens », détenus par tout citoyen, dans l’aptitude à gouverner.

Certains vont même jusqu’à affirmer le contraire : il serait plus facile de choisir entre des politiques qu’entre des individus, qui peuvent toujours feindre d’être ce qu’ils ne sont pas. Les théories de l’intelligence collective, depuis Aristote, affirment, quant à elles, que par l’effet du nombre et des interactions, les décisions d’un large groupe de citoyens ordinaires sont meilleures que celles d’un petit groupe de personnes individuellement beaucoup plus compétentes.

Portrait d’après un original en bronze de Lysippe, Aristote, Louvre. Wikimedia, CC BY

La complexité du monde contemporain

Une seconde question, plus actuelle, est celle de savoir si le « métier de citoyen », en théorie à la portée de tous, n’est pas mis à l’épreuve par la complexité du monde contemporain, que soulignait déjà Schumpeter, et face à laquelle l’élévation du niveau d’instruction serait impuissante. Dahl renchérit sur ce point quelques décennies plus tard :

« Le niveau moyen d’éducation (et partant, peut-on supposer, de la capacité à comprendre les questions politiques) s’est accru dans tous les pays démocratiques, et continuera probablement à croître. Malheureusement, cependant, la difficulté à comprendre les affaires publiques a également augmenté et pourrait avoir dépassé les gains résultant de l’élévation du niveau d’instruction. »

Ainsi n’y aurait-il plus que des questions complexes, inaccessibles au commun des mortels. Pour autant, faut-il noter, la « crise de la compétence » frappe également les élus. Et l’élévation du niveau d’éducation, insuffisante face à la complexité du monde contemporain, n’en a pas moins réduit la distance cognitive entre ceux-ci et leurs électeurs.

Il y a donc moins de raisons qu’avant d’écarter ces derniers de la décision. En l’occurrence, qu’il s’agisse des citoyens ou des représentants, l’enjeu nous paraît être désormais de greffer l’expertise sur la décision.

Un improbable gouvernement des experts

Il va de soi que l’alternative qui consisterait à s’en remettre au « gouvernement des experts », ou à une improbable « épistocratie », n’en est pas une.

Dahl, qui a longuement réfléchi à ce problème, montrait bien que, contrairement aux philosophes de la Cité parfaite, les « spécialistes de politiques publiques », comme il les appelait, ne maîtrisent pas les fins (leur expertise concerne les moyens) et ne présentent aucune garantie éthique (a minima, ils ne sont jamais neutres).

Leçons pour le XXIᵉ siècle de Yuval Noah Harari, chronique de Thibault Lieurade (Xerfi Canal).

Le penseur américain n’a pas pu s’exprimer sur l’intelligence artificielle (IA), à laquelle certains attribuent les qualités qui manquent aux experts et qui rendrait aujourd’hui la démocratie obsolète. L’IA permettrait d’atteindre une sorte de perfection à la fois des politiques publiques et de l’expression de la volonté populaire, car elle connaîtrait l’individu mieux qu’il ne se connaît lui-même. Mais on peut imaginer qu’il lui aurait préféré l’intelligence collective. Ne serait-ce que parce que les décisions du peuple (ou de ses représentants) ont l’avantage de la légitimité.

Aussi l’expertise ne doit-elle pas gouverner mais assister ceux qui gouvernent et fournir une simplification « savante » des problèmes, dont il n’est pas interdit de penser qu’elle est presque toujours possible.

Presses de Sciences Po, 2019.

Autrement dit, la plupart des questions « complexes » peuvent être ramenées à des problèmes simples ou à des choix principaux. Cette simplification « savante » est même un enjeu fondamental de notre époque, face à la montée de la simplification « mensongère » de facture populiste. L’ère de l’expertise doit donc aussi être celle de la divulgation et de la dissémination de la recherche. Et l’implication des citoyens, aidés des experts ou de l’IA, dans les décisions collectives apparaît comme le moyen privilégié de créer une véritable « société de la connaissance », où existe encore la politique, c’est-à-dire la maîtrise du cours des choses.

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