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Bonnes feuilles : « Les radios libres, une bataille oubliée »

Gérard Lemaire, pionnier des radios libres, en novembre 1983. Thierry Lefebvre, Author provided

Nous fêtions il y a moins d’un mois le centenaire de la diffusion des premières émissions radiophoniques depuis la tour Eiffel et les quarante ans de la « libération des ondes » : l’occasion de revenir sur une aventure méconnue, celle des radios libres.

En France, jusqu’à la seconde moitié des années 1970, la bande 87,5-108 MHz était restée particulièrement clairsemée. Hormis France Inter, France Musique, France Culture, FIP (ou ses déclinaisons de province : FIL, FIM, FIB, etc.), ainsi que quelques décrochages régionaux de FR3, on n’y trouvait pratiquement rien, là où nous dénombrons, de nos jours, par exemple à Paris, une cinquantaine de stations.

Le lancement de Radio Verte, le 13 mai 1977, déclencha une effervescence trop longtemps réfrénée. Des dizaines d’émetteurs illégaux en modulation de fréquence, à Nantes, Fessenheim, Béziers, Lille, Toulouse, Montpellier, etc., se mirent à narguer de concert le monopole d’État de la radiodiffusion. Ce fut le début de la « bataille des radios libres », qui se prolongea jusqu’en 1981 et même un peu au-delà.

« On frappe aux hertz »

Précisons cependant que cette « bataille » fut bien inoffensive : elle ne fit pas de victimes, car l’ensemble des belligérants avaient pris bien soin d’émousser leurs armes. Jean Ducarroir, une des grandes figures de ce mouvement de désobéissance civile, le rappelait en juin 1980 sur les ondes de Radio Paris 80 : « […] on n’est pas des terroristes […]. Nous, on frappe aux hertz, donc on fait mal avec des ondes ! ».

Cela n’empêcha pas l’État, blessé dans son amour-propre, de « rouler des mécaniques ». Dépassé par des événements qu’il n’avait pas su prévoir, il dut faire appel à un arsenal d’un autre âge : intimidations, radiogoniométrie, brouillages, saisies, interpellations, procès, amendes… Tout cela en définitive pour pas grand-chose, puisque ce qui devait arriver arriva : le 9 novembre 1981, la loi n° 81-994 « portant dérogation au monopole d’État de la radiodiffusion », marqua le début du détricotage d’un paysage radiophonique jusqu’alors beaucoup trop corseté.


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Les quatre années qui précédèrent ce grand chamboulement ne furent assurément pas un long fleuve tranquille. « Cela dura aussi longtemps que la Première Guerre mondiale », a l’habitude de dire, non sans humour, Antoine Lefébure, autre grande figure tutélaire du mouvement. Quatre années riches en coups d’éclat et en séquences d’agit-prop mémorables – Patrick Farbiaz, un des protagonistes les plus vibrionnants de cette « bataille », écrira, une douzaine d’années plus tard, un ouvrage bien informé, intitulé Comment manipuler les médias. Quatre années marquées par des échecs cuisants, des coups fourrés et des rebondissements de toute sorte.

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Malgré tous ces aléas, cette longue période d’illégalité fut « une histoire libre, pleine d’insouciance et d’optimisme », comme le prédisait, dès la fin 1977, une brochure éditée par la Radio Technique Compelec : « La Radio ? mais c’est le diable ! »

En effet, les contempteurs du monopole, pour la plupart non dépourvus de malice, s’en donnèrent à cœur joie, imaginant une foule de stratagèmes pour émettre coûte que coûte, et recourant plus d’une fois au système D. Certains, même, n’hésitèrent pas à bricoler leurs propres émetteurs artisanaux, chose absolument inconcevable dans la « bande FM » normalisée et aseptisée des années 2020.

Ces « Bob Morane » de la radiodiffusion furent des « explorateurs » et même des « découvreurs », au plein sens des deux termes. Il faut d’ailleurs veiller à ne pas les confondre, sauf pour de très rares exceptions, avec les astucieux « colons » qui, au lendemain de l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République, le 10 mai 1981, s’empressèrent de préempter, qui une portion du spectre hertzien (en émettant si possible plus puissamment que ses voisins), qui une association à l’objet radiophonique encore très vague (on parlait à l’époque de « projets papier », et certains surent néanmoins convaincre – on se demande bien pourquoi – les « sages » de la Haute Autorité de la communication audiovisuelle).

Plus de quarante années se sont écoulées depuis cette épopée réjouissante. La radio contemporaine lui doit beaucoup. Se replonger dans cette histoire, c’est aussi entretenir la flamme !


La première version de ce texte est parue dans « 100 ans de la radio en France. 40 ans de radio libre. Un siècle d’aventure », Brive, Éditions HF, 2021, p. 45.

Thierry Lefebvre est auteur de « La Bataille des radios libres » (Nouveau Monde/Ina, 2008), « Carbone 14 : Légende et histoire d’une radio pas comme les autres » (Ina Éditions, 2011), « François Mitterrand pirate des ondes. L’affaire Radio Riposte » (Le Square Éditeur, 2019) et plus récemment de « L’Aventurier des radios libres : Jean Ducarroir (1950-2003) » (Éditions Glyphe, 2021). À paraître à la rentrée : « Les Radios locales : histoires, territoires et réseaux » (L’Harmattan/Ina), codirigé avec Sébastien Poulain.

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