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Bonnes feuilles : « Plastique, le grand emballement »

Jonathan Chng/Unsplash

Nous publions un extrait de l’ouvrage de Nathalie Gontard (avec Hélène Seingier), « Plastique, le grand emballement », paru le 7 octobre 2020 chez Stock. Dans ce passage, les autrices s’intéressent au traitement des déchets plastiques.


Chaque Français ou Française jette, à l’année, l’équivalent de son poids en plastique. Que deviennent ces monceaux de barquettes de frites, ballons de football ou tables de jardin une fois que nous ne les utilisons plus ? Entre un tiers et la moitié de ces déchets finiront dans la nature, dans un cours d’eau ou dans une forêt, où ils seront libres de se fragmenter puis de polluer là où le vent les portera. Les autres, ceux qu’une bonne âme aura déposés dans une poubelle, poursuivront leur existence dans une station d’enfouissement ou une usine d’incinération.

Dans la terre, l’eau ou le feu, voilà où finissent 86 % de nos déchets plastiques. Tout le monde s’en contentait jusqu’à présent mais avec l’explosion de la consommation, les cimetières de polymères débordent salement. Le plastique a conquis notre vie pour le meilleur. Aujourd’hui ses déchets l’envahissent pour le pire.

Face à nos angoisses montantes, la circularité enflamme notre imaginaire. Elle pourrait régénérer, en un tour de cycle, toute cette matière qui se dégrade. Le recyclage est officiellement déclaré « remède miracle » par nos autorités ! En parallèle, elles pointent du doigt les « plastiques à usage unique » et les interdisent. Mais ces mesures, nées d’un mélange d’optimisme volontaire et de déni de réalité, comportent des limites qui laissent encore pas mal de champs libres à un matériau aussi tentaculaire que le plastique.

Cache-cache dans nos décharges

J’ai un projet que peu de personnes sur Terre m’envient : j’aimerais partir en exploration souterraine dans les décharges et les stations d’enfouissement de déchets. Voilà des lieux où s’entassent, depuis les années 1950, tous les résidus de la consommation humaine, et notam – ment les plastiques. Une sorte de gisement géologique contenant, strate par strate, la mémoire de tous les objets que nous avons produits, achetés, consommés puis jetés : des vêtements, des appareils, des matériaux de construction… Un extraordinaire catalogue chronologique de nos modes de vie. Ou de ce qu’il en reste.

Les décharges constituent aussi une passionnante source de savoir sur le devenir des plastiques une fois en terre. Certes, l’âge des polymères enfouis ne dépasse guère une cinquantaine d’années mais nous pourrions tout de même en tirer des informations pour comprendre le comportement de la matière plastique dans ce lieu où elle repose une fois que nous cessons de l’utiliser.

J’ai ainsi un projet de recherche, que je souhaite faire financer par l’Union européenne : effectuer des carottages dans les stations d’enfouissement, prélever des échantillons en profondeur pour scruter l’état de dégradation des déchets plastiques en fonction de leur ancienneté. Je suis surprise que personne n’ait eu la curiosité de le faire à ce jour.

Ce qui est assurément le plus surprenant dans ces lieux mal aimés de notre mémoire matérielle, c’est que les déchets plastiques y sont stockés… dans du plastique. Lorsqu’une station d’enfouissement ouvre aujourd’hui, on creuse un grand trou, on le tapisse d’immenses bâches dites géotextiles, constituées d’un mélange de tissu et de plastique, puis on y entasse les déchets. Des drains évacuent les petits jus qui s’échappent du délicieux rassemblement d’ordures tandis que la partie solide, elle, attend que le temps passe.

Mais nous savons que le plastique vieillit inexorablement, se dégrade, se fragmente. Ce processus vaut pour les déchets mais aussi pour les fameuses bâches censées les retenir. Lorsque nos résidus plastiques seront réduits à l’échelle nanométrique, plus rien ne risque de les empê- cher de passer entre les mailles du filet, qui se sera lui-même lentement décomposé. Il n’y a objectivement aucune raison pour que tout ce petit monde de micro – et de nanoparticules de plastique, emballages ménagers et bâches géo – textiles, ne parte un jour se balader main dans la main dans les recoins environnants. Certes, il faut du temps pour que ces déchets plastiques soient réduits aux échelles micro et nanométriques, mais certains sont déjà stockés depuis plus de cin – quante ans et, à l’époque, les décharges n’avaient même pas le filet de la bâche géotextile pour les retenir. Je brûle de savoir ce qu’il est advenu de ces résidus entassés au cœur des sols.

Des industriels, des politiques mais aussi certaines fondations ou ONG reprochent aux décharges et stations d’enfouissement de représe -n- ter un gâchis : la valeur économique de la matière plastique y est perdue, déplorent-ils. Pourtant, rien ne nous empêcherait de trier et de retraiter les polymères qui dorment dans nos décharges si nous savions les recycler. Mais le talon d’Achille de l’en – fouissement, son véritable danger, est d’un autre ordre, bien plus inquiétant : pour stocker correcte – ment le plastique, il faudrait un matériau qui dure bien plus longtemps que lui, et qui soit capable de retenir des particules si minuscules qu’elles passent les barrières des organismes vivants.

Vous pouvez objecter que l’on stocke de dangereux déchets nucléaires dans des cocons métalliques enfouis bien loin sous nos pieds. Vous avez tout à fait raison. Mais si ces résidus sont plus toxiques que le plastique, leur volume, lui, est limité : 2 kg par an et par habitant, contre cinquante fois plus pour les plastiques dans nos contrées. Sans compter que l’homme n’a pas encore trouvé de solution qui garantisse à nos descendants l’innocuité de cet héritage empoisonné.

Les plastiques enfouis dans nos stations sont donc destinés, à terme, à rejoindre leurs contemporains qui ont fui directement dans la nature, pour contaminer nos eaux douces et nos océans, après avoir transité par nos sols.

Mais que deviendront nos innombrables tonnes de polymères usagés ? Les taux de mise en décharge sont devenus inférieurs à 2 % dans certains pays comme la Suisse ou la Norvège. Ils ont choisi d’autres options de fin de vie pour les plastiques, comme l’incinération.

Quoi qu’il se passe en 2025 ou plus tard, les décharges existantes constituent déjà un extraordinaire stock de matière plastique. La question de la destruction ou de la valorisation de ce stock reste ouverte, d’abord pour éliminer définitivement le risque qu’il représente, avant d’espérer en récupérer soit de l’énergie soit de la matière.

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