Marine Le Pen (RN) avant un discours lors de la « Fête du drapeau » le 23 septembre 2018à Mantes-la-Ville. Lucas BARIOULET / AFP

Bonnes feuilles : « Pour en finir avec la complainte nationaliste »

Nous publions un extrait de l’ouvrage de Laurent Mucchielli « La France telle qu’elle est, pour en finir avec la complainte nationaliste » qui vient de paraître aux éditions Fayard. En s’appuyant sur plus de trente ans de recherches aussi bien historiques que sociologiques, le chercheur décrypte, à partir notamment des affaires autour du « voile », la façon dont les discours réactionnaires, extrémistes et ultra-nationalistes se sont emparés de l’espace public français. Extraits choisis de l’introduction.


Panique sur le foulard des musulmanes

Le voile, et à travers lui l’islam, rend bel et bien « hystérique ».

La liste des exemples est sans fin. En réalité, il ne se passe pas une année sans qu’une polémique vienne raviver le feu allumé en 1989 à Creil (Oise), lorsque, à la rentrée scolaire de septembre dans un collège, trois adolescentes dont deux sœurs de 13 et 14 ans ont refusé d’enlever ce qu’on appelait souvent à l’époque un « tchador » (un grand foulard faisant le tour de la tête pour recouvrir l’ensemble des cheveux). Chaque année depuis se déroule un nouvel épisode de cette longue série qui pourrait s’intituler « Panique sur le foulard des musulmanes ».

Cela fait donc trente ans que le débat public français est empoisonné par cette question d’un choix vestimentaire opéré par certaines femmes de confession musulmane. C’est un premier constat.

Des femmes sans voix

Le second est que, bizarrement, la plupart des commentateurs fantasment les raisons qui motivent ces femmes mais ne leur ont jamais demandé leurs raisons. Ils parlent à leur place, donc.

Une jeune femme voilée, drapée dans un drapeau français, manifeste le 17 janvier 2004 à Paris, lors d’un rassemblement contre le projet de loi sur l’interdiction du voile à l’école. Joel Robine/AFP

Ils interprètent sans savoir, les explications leur paraissent aller de soi. Deux argumentations dominent, qui parfois se cumulent.

Les uns y voient une attaque fondamentale contre la laïcité, les autres un signe de la domination masculine et de l’oppression des femmes. Or, dans la réalité, les nombreux chercheurs qui ont pris la peine d’interroger les intéressées depuis vingt ans ont facilement montré que leurs motivations premièrement étaient diverses, deuxièmement ne relevaient fondamentalement d’aucune des deux explications proposées.

La réalité est que, en France, au tournant du XXe et du XXIe siècles, la décision de porter le voile pour une jeune femme se fait principalement dans un processus d’affirmation identitaire individuelle et/ou dans une quête spirituelle personnelle qui, en soi, n’impliquent ni hostilité envers les institutions françaises ni soumission à un quelconque pouvoir masculin.

Une passion française

Enfin, le troisième constat que l’honnêteté commande de faire est le suivant : il s’agit d’une passion spécifiquement française. Tous les épisodes que nous venons d’évoquer ont en effet provoqué la consternation dans la plupart des pays du monde, y compris les autres pays occidentaux.

À tel point que le Haut-Commissariat de l’ONU aux Droits de l’Homme était intervenu fin août 2016, après l’affaire du « burkini », estimant que

« ces décrets n’améliorent pas la situation sécuritaire ; ils tendent au contraire à alimenter l’intolérance religieuse et la stigmatisation des personnes de confession musulmane en France, en particulier les femmes. […] Les codes vestimentaires, tels que les décrets anti-burkini, affectent de manière disproportionnée les femmes et les filles et sapent leur autonomie en niant leur aptitude à prendre des décisions indépendantes sur leur manière de se vêtir ».

Emmanuel Macron pose avec des habitants du quartier de Bourtzwiller, à Mulhouse, le 18 février 2020. Peu après, il condamnera dans une conférence le « séparatisme islamique ». Sebastien Bozon/AFP

Pourquoi donc ce particularisme français ? Qu’est-ce qui se joue dans notre pays ? Pourquoi ce qui paraît banal et relevant de la liberté individuelle dans d’autres pays laïcs, est perçu en France comme une agression insupportable et une pratique à éradiquer ? D’où vient cette allergie à l’islam si répandue dans les élites françaises ? D’où viennent cette agressivité et parfois cette hystérie prêtes à se déclencher à la moindre apparition d’une femme voilée dans l’espace public ?

[…]

On peut imaginer plusieurs réponses à cette question, que je pose notamment à la fin de l’ouvrage.

Répondre à la nouvelle pensée nationaliste

Mais la première qui peut légitimement venir à l’esprit est la suivante : ces discours ont peut-être du succès pour la bonne et simple raison qu’ils proposeraient un diagnostic pertinent des problèmes de la société française.

Et si Renaud Camus n’était pas un vieux paranoïaque théorisant une hallucination dénommée « grand remplacement » mais un véritable visionnaire ? Et si son disciple Zemmour n’était pas un polémiste névrosé et une machine à fake news mais au contraire un véritable historien et un lanceur d’alerte valeureux et clairvoyant ? Qu’importe que son discours ressemble à s’y méprendre à celui des vieux antisémites du XIXe siècle.

Librairie antisémite à Paris en 1901.

S’il avait raison, cela justifierait tout. N’est-ce pas là le fond de l’affaire ? N’est-ce pas sur ce point précis qu’il faut porter le débat ? Les journalistes comme les hommes et les femmes politiques qui débattent tous les jours de ces questions ne prétendent-ils pas nous dire quelle est la vérité sur les problèmes de la société française ? La réponse ne fait aucun doute. Plus que jamais, on peut dire que « le problème de la vérité et de sa manipulation est aujourd’hui au cœur du débat sur l’immigration ».

Et telle est la raison d’être de ce livre : répondre sur le fond à cette « nouvelle » pensée nationaliste à la mode. D’abord en soumettant ses principaux arguments concrets à une sorte d’examen pédagogique de vérification, sur l’immigration, sur la religion, sur la délinquance, sur les motifs de la migration, sur la laïcité, etc. Ensuite en confrontant ses imaginaires historiques profonds (ceux qui déterminent l’idée qu’ils se font de « l’identité française », de la « nation française » ou de la « civilisation française ») à une analyse froide et lucide de l’histoire et de la situation sociale actuelle de notre pays.


Fayard

« La France telle qu’elle est, pour en finir avec la complainte nationaliste », paraît le 4 mars, aux éditions Fayard.

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