Boris Johnson est-il le nouveau Disraeli ?

Boris Johnson lors d'une conférence de presse tenue à Londres le 13 décembre 2019, au lendemain de la victoire des conservateurs aux élections législatives. Ben Stansall/AFP

Il voulait être un grand premier ministre, qui marquerait l’histoire du Royaume-Uni, à la manière d’un Churchill ou d’un Disraeli. Aujourd’hui, Boris Johnson rend cette ambition possible en héritant de la plus grande majorité conservatrice depuis les années Tchatcher.

Le triomphe des conservateurs

Non seulement cette élection lui apporte une confortable majorité de 80 sièges à la Chambre des Communes, mais le parti conservateur a également réussi un pari incroyable, celui de décrocher des circonscriptions traditionnellement acquises au parti travailliste. Son fameux « mur rouge », qui s’étendait du pays de Galles aux terres minières du Nord-Est victimes de la rigueur du thatchérisme, a cédé, brisé par une large vague conservatrice qui s’est engouffrée jusqu’aux quelques îlots travaillistes ayant tenu le choc, principalement Londres et les grandes villes.

À la surprise générale, des circonscriptions hautement symboliques sont tombées aux mains des Tories, comme Blyth Valley, qui porte pour la première fois depuis 70 ans un député conservateur à sa tête. Ce déferlement conservateur s’explique en partie par le référendum sur le Brexit. Les circonscriptions ayant voté pour sortir de l’UE ont plébiscité Johnson puisqu’il promettait de « faire le Brexit » (« get Brexit done »), slogan répété à l’envi pendant la campagne. La position confuse du parti travailliste et la personnalité clivante de Jeremy Corbyn ont convaincu ces électeurs des terres travaillistes de changer de camp. À Blyth, ville minière, touchée par le chômage et la pauvreté, 6 électeurs sur 10 avaient voté en faveur d’une sortie de l’UE. Certes, les conservateurs ne l’emportent qu’avec une majorité de 712 voix ; le coup n’en est pas moins historique.

Boris Johnson a déclaré au lendemain de son écrasante victoire devoir « reconnaître l’incroyable réalité (de parler) maintenant en tant que Parti conservateur « one nation », littéralement pour tout le monde, de Woking à Workington, de Kensington à Clwyd South ». Johnson fait ici référence à la doctrine du conservatisme « one nation » popularisée par celui qu’il cite souvent comme son modèle et qui a renversé l’échiquier politique en son temps, Benjamin Disraeli (premier ministre brièvement en 1868, puis à nouveau de 1874 à 1880).

Benjamin Disraeli en 1878. Cornelius Jabez Hughes/Wikimedia

Disraeli et le conservatisme social

C’est à Disraeli qu’on doit cette idée d’un conservatisme qui s’adresserait à toute la nation, une thèse qui bouleverse à l’époque la droite britannique. Celle-ci avait en effet historiquement soutenu la monarchie contre le Parlement. Au XVIIIe siècle, le parti Tory consent à une montée de l’influence du Parlement, mais continue de défendre les intérêts des propriétaires terriens et du clergé. Ce parti est dissous en 1834, tirant les conséquences de son incapacité à s’opposer à la première réforme électorale depuis les Tudor, qui donne le droit de vote aux villes industrielles du Nord. Il est alors remplacé par le parti conservateur, qui accepte l’idée d’une réforme des institutions. L’étiquette « tory » continue néanmoins à être utilisée et devient synonyme de conservateur.

Ce parti aurait rapidement pu sombrer dans les oubliettes de l’histoire sans le génie politique de Disraeli. Premier ministre excentrique, écrivain à ses heures perdues, favori de la reine Victoria, Disraeli est le premier à comprendre que la classe ouvrière pourrait massivement voter à droite, à condition d’un changement radical de cap. Il propose une politique sociale, notamment en matière de santé. Le parti se présente comme défenseur de la nation tout entière et non plus comme celui d’une caste. Il remporte les élections en 1867 et Disraeli devient premier ministre en 1868, et reste dans l’histoire de la Grande-Bretagne comme l’un des plus grands hommes politiques.

Johnson n’a cessé de se référer à Disraeli depuis ses débuts en politique, promettant de renouveler cette promesse d’un conservatisme social. Va-t-il le faire à présent qu’il dispose d’une large majorité ? Son premier discours après l’annonce partielle des résultats peut le laisser penser. En effet, il déclare qu’une fois qu’il aura mené à bien le Brexit, il pourra enfin se concentrer sur le sort du service national de santé (NHS) qui, dit-il, est « la priorité de ce gouvernement conservateur one-nation ». Pour donner des gages à ce positionnement « one nation », il s’est engagé, une semaine après les résultats, à augmenter le budget du NHS de 34 milliards de livres sterling durant son mandat.

Boris Johnson boit dans une tasse sur laquelle est inscrit le slogan « I love NHS » lors d’une visite à l’hôpital général de Watford, le 7 octobre 2019. Peter Summers/AFP

Alors qu’il s’est appuyé pendant toute sa campagne sur l’aile droite du parti conservateur, les europhobes du European Research Group, partisans d’un Brexit sans accord, Johnson pourrait désormais s’affranchir de leur soutien et remplir sa promesse d’un conservatisme social. Le chancelier de l’Échiquier Sajid Javid a d’ailleurs déclaré au lendemain des résultats que la perspective d’un no-deal était maintenant exclue.

Véritable conviction ou simple posture ?

On peut néanmoins douter de la volonté de Johnson d’adopter ce conservatisme « one nation ». En effet, il s’est entouré de conseillers politiques fortement ancrés à droite, comme le sulfureux Dominic Cummings réputé pour ses méthodes musclées, ou Jacob Rees-Mogg, architecte ultra-libéral de la suspension du Parlement de septembre 2019. De plus, les députés conservateurs s’identifiant le plus à l’idéologie « one nation » ont été exclus du parti par Johnson en septembre ou ont démissionné avant la campagne, comme Amber Rudd ou l’ancien chancelier de l’Échiquier Philip Hammond. On pourrait penser dès lors penser que se présenter comme conservateur « one nation » n’est qu’une façade, et que Johnson continuera à appliquer la politique d’austérité entamée par David Cameron dès 2010.

Effigies de Boris Johnson et du leader de la Chambre des Communes Jacob Rees-Mogg promenées à travers Londres lors de la fête de la « Nuit de Guy Fawkes », le 5 octobre 2019. Ben Stansall/AFP

Si l’on en croit l’ancien speaker de la Chambre des communes, John Bercow, qui a déclaré au lendemain des résultats sur Sky News que la seule boussole politique de Johnson était sa propre ambition, alors le premier ministre se montrera surtout pragmatique, quitte à revenir sur ses promesses de campagne. Au fond, comment pourrait-il se montrer plus fidèle à Disraeli, qui avait si bien su d’adapter à l’opinion publique ? Qu’il gouverne au centre ou qu’il continue une politique droitière dictée par les marges de son parti, Johnson marchera donc bel et bien dans les pas de son illustre prédécesseur…

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