Brésil : fascisme moléculaire et nécropolitique

Des membres du groupe de musique Abronca brandissent un drapeau brésilien couvert de sang pour protester contre les brutalités policières. Rio de Janeiro, 27 septembre 2019. Daniel Ramalho/AFP

Parler de fascisme pour définir la situation politique et sociale du Brésil de Jair Bolsonaro peut sembler exagéré : les institutions politiques de l’État continuent de fonctionner, les masses ne défilent pas devant un leader charismatique, et l’on ne constate point d’emprisonnement des opposants politiques. Cette vision du fascisme, qui fait référence à des mouvements politiques parvenus au pouvoir dans un certain nombre de pays européens au siècle passé, est néanmoins datée.

Aujourd’hui, le fascisme circule d’une autre façon et travaille les sociétés à la fois sur les marges et en profondeur. Certes, ce type de fascisme se développe particulièrement sous le gouvernement Bolsonaro ; mais il tire ses racines des rapports sociaux qui structurent la société brésilienne.

La notion de « fascisme moléculaire » a été mise en avant pour la première fois par le philosophe français Félix Guattari lors d’une conférence en Italie en 1973, et détaillée par la suite dans un recueil d’essais intitulé Révolution moléculaire. Pour Guattari, « à côté du fascisme des camps de concentration » se développent de « nouvelles formes de fascisme moléculaire » qui naissent « dans le familialisme, dans l’école, dans le racisme, dans les ghettos de toute nature ». Ce fascisme vise à « capter le désir pour le mettre au service de l’économie du profit ». Le fascisme moléculaire agit donc sur les désirs individuels et collectifs afin de maintenir les rapports de domination. Cette grille de lecture est particulièrement utile concernant le Brésil.

Partisans de Jaïr Bolsonaro pendant une manifestation à Sao Paulo le 26 mai 2019. Nelson Almeida/AFP

Bolsonaro : la nécropolitique brésilienne à visage découvert

Penser que le gouvernement Bolsonaro menace la démocratie brésilienne et représente une rupture repose sur l’idée que le Brésil était (avant) une démocratie. Or cela n’a jamais été le cas, du moins si l’on considère que la démocratie implique que les citoyens sont égaux devant la loi et jouissent de certains droits fondamentaux.

La moitié de la population (active) brésilienne (c’est-à-dire 104 millions d’individus) gagne moins de 100 euros par mois (413 reais). Selon une étude récente, 50 millions de Brésilien·ne·s vivent dans des conditions impropres, 26 millions n’ont pas accès à l’eau potable, et 83 millions survivent en absence de traitement d’eaux usées.

Chaque année, depuis plus de dix ans, entre 50 et 60 000 personnes sont assassinées et plus de 85 000 individus « disparaissent » (une moyenne de plus de 200 par jour). À titre de comparaison, en 2018, il y eut plus d’homicides au Brésil que pendant la guerre civile en Syrie. La violence se trouve au cœur de la société brésilienne et, selon les dernières informations obtenues, elle ne va pas se résorber.

Ces crimes perpétrés contre la population brésilienne sont commis par les forces de l’ordre (police et armée) ; par des groupes d’extermination composés de policiers, de militaires et de membres de milieux criminels ; par des factions criminelles impliquées dans le trafic de drogue ; et surtout par des « milices » formées d’ex-policiers, d’ex-militaires et de fonctionnaires en poste et liées à certaines personnalités politiques (dont, apparemment, la famille Bolsonaro), qui sous couvert de lutter contre le trafic de drogue, extorquent et terrorisent les habitants des favelas. Le Brésil est un ainsi un cas exemplaire de ce que la philosophe française Elsa Dorlin identifie comme un non-monopole étatique de la violence (légitime) ciblant certaines populations.

En effet, dans prés de 90 % de cas, les victimes sont des individus jeunes, noirs, métis ou indigènes, pauvres et habitants de favelas. La justice brésilienne ne se penche guère sur cette question centrale, ce qui lui a valu d’être sévèrement condamnée par la Cour Inter-Américaine des Droits de l’Homme

Un policier met en joue un habitant de la favela Borel, à Rio de Janeiro, après des émeutes consécutives à la mort de Gabriel Pereira Alves, 18 ans, tué d’une balle perdue lors d’un échange de tirs entre des policiers et des narcotrafiquants supposés. Mauro Pimentel/AFP

Les quatorze années au pouvoir du Parti des Travailleurs (Lula de 2003 à 2011, Dilma Rousseff de 2011 à 2016) ont permis une maigre redistribution des biens sociaux, mais n’ont en aucun cas renversé cette « nécropolitique », pour reprendre l’expression d’Achille Mbembe. Selon cet auteur, la gestion des populations ne passerait plus (seulement) par l’aménagement de leurs conditions d’existence (éducation, santé, emploi) mais aussi par leur « exposition permanente à la mort » : massacres, déportation, tortures, camps de réfugiés, déliquescence radicale de tous les acquis sociaux.

Vu l’ampleur de la nécropolitique brésilienne, qui a produit 553 000 morts en 11 ans (2007-2018), d’aucuns avancent qu’il s’agit d’un génocide perpétuel, dont la source est le racisme. Les rapports sociaux au Brésil sont, en effet, structurés autour de son passé colonial, esclavagiste et dictatorial. Le pays n’a aboli l’esclavage qu’en 1888 et a connu la dictature militaire la plus longue d’Amérique latine (1964-1985).

Le racisme à brasileira, comme le montre la philosophe brésilienne Djamila Ribeiro, se glisse sous l’apparente cordialité des rapports sociaux et continue de stigmatiser et de tuer les corps non blancs. Ce racisme structurel (qui guide l’action de l’État brésilien) est donc aussi moléculaire car il immunise l’élite blanche contre la souffrance des populations noires et indigènes. Bolsonaro n’a pas inauguré une nouvelle ère. Il a seulement révélé au grand jour et intensifié ce qui structure le Brésil : exploitation, inégalités, racisme et violence.

Le désir de haine

Cette constante exposition à la mort (aussi bien physique que sociale) de l’immense majorité de la population brésilienne fait en sorte que les individus qui la composent limitent leur existence à la survie. Étant donné la violence qui les guette en permanence, ils sont devenus des proies, et la simple survie est au Brésil une forme de résistance (politique) par excellence. Pour reprendre une nouvelle fois une expression d’Achille Mbembe, le Brésil est une « société d’inimitié » où la survie du plus grand nombre contraste avec l’aisance d’une infime minorité blanche qui jouit de tous les privilèges sociaux. Or, cette extrême injustice (que les individus des deux groupes ressentent) est sublimée et canalisée par un sentiment de haine à l’égard, en particulier, des gouvernements de gauche précédents. Ces derniers auraient pillé le pays (affaires de corruption) et mené le pays à sa perte (crise économique depuis 2015).

Manifestation contre la remise en liberté de l’ancien président Lula, Sao Paulo, 9 novembre 2019. Ari Ferreira/AFP

Le fascisme moléculaire au Brésil se nourrit de cette haine et de cette frustration, que le gouvernement actuel récupère afin d’attaquer tout ce qui aurait pu développer un possible « vivre ensemble » brésilien. Les biens publics sont privatisés à une allure sans précédent (aéroports, banques et entreprises publiques, lieux touristiques) et le peu de droits sociaux des Brésilien·ne·s sont encore plus émiettés (retraites, droit du travail). Les très maigres avancés de l’État-providence brésilien sont détruites, comme s’il fallait effacer au plus vite la possibilité même d’une existence plus digne et solidaire.

Comme le souligne le philosophe américain Jason Stanley dans son ouvrage (inédit en français) How Fascism Works, le ressentiment se trouve au cœur des mouvements fascistes (passés et contemporains), qui estiment devoir reprendre ce qui leur est dû. Au Brésil, les conflits sociaux et racistes au sein de la population sont sublimés par une haine partagée à l’égard d’un ennemi commun : le politicien et le fonctionnaire corrompus qui, au lieu de servir le pays, profitent grassement de leur position. Aujourd’hui, cette haine se matérialise par une volonté de purger l’administration publique, de réduire la présence de l’État et de précariser encore plus l’éducation et la santé. Il s’agit d’une haine qui est née d’un sentiment de frustration et qui dès aujourd’hui condamne – avec peut-être son consentement – la grande majorité de la population brésilienne.

Le désir de faux

Si la vie humaine n’a aucune valeur au Brésil, il est plus facile de comprendre l’« inertie » de tous les gouvernements successifs, dont l’actuel, en matière de protection de la faune et de la flore de la forêt amazonienne, mais aussi leur indifférence à l’égard de l’état des infrastructures publiques et privées – une indifférence qui a causé, en particulier, plusieurs ruptures de barrages (Bento Rodrigues en 2015, Brumadinho en 2019). Il ne s’agit pas ici de défaillances ou de manque de ressources. Le Brésil fait partie des dix premières économies mondiales et possède les moyens économiques de protéger aussi bien sa population que sa biosphère.

Vue aérienne d’un pont détruit par la coulée de boue consécutive à l’effondrement du barrage de Brumadinho, le 25 janvier 2019. La catastrophe a fait plus de 200 morts. Douglas Magno/AFP

Le gouvernement nie les véritables causes de cette grave réalité (le mépris de la vie sous toutes ses formes) et de la névrose sociale qui la soutient. Cela est parfaitement illustré dans le cas des incendies de la forêt amazonienne : l’exécutif affirme que les responsables sont… les pompiers volontaires luttant contre ces feux.

Le fascisme moléculaire repose ainsi sur un désir de faux, permettant d’établir une nouvelle écriture du présent et de trouver normale une nécropolitique du quotidien. Paulo Freire, l’un des plus grands penseurs brésiliens, a très bien souligné comment les couches sociales supérieures brésiliennes sont « nécrophiles » et empêchent le reste de la population d’accéder à une éducation de base, la maintenant délibérément dans un état d’ignorance et de manipulation.

Afin d’illustrer ce propos, citons quatre contre-vérités répandues au Brésil et exacerbées par le gouvernement actuel :

  • il y a une épidémie de drogue au Brésil et elle touche les plus pauvres ;

  • afin de lutter contre la criminalité, les policiers doivent avoir un permis de tuer ;

  • les droits de l’homme ne servent qu’à garantir l’impunité des délinquants ;

  • les Indiens occupent illégalement des terres de la forêt amazonienne et sont manipulés par des ONG internationales.

La première proposition a été contredite par une étude du plus prestigieux centre de recherche brésilien dans le domaine de la santé. Dans la mesure où elle contredit la position du gouvernement actuel, ce dernier a essayé de la censurer. La seconde proposition ne sert qu’à justifier la nécropolitique brésilienne : la baisse de la criminalité ne dépend pas de l’extension des conditions de légitime défense des forces de l’ordre ; au contraire, la violence policière contribue à la hausse de la criminalité. La troisième proposition considère que le système pénal brésilien est trop laxiste ; or le Brésil possède la troisième population carcérale avec 812 000 détenu·e·s. Enfin, la quatrième proposition vise à nier les droits autochtones des peuples indigènes qui sont reconnus constitutionnellement (art. 231 de la Constitution brésilienne). Elle se fonde sur des théories de la conspiration, selon lesquelles des puissances étrangères veulent bloquer le développement économique du Brésil. Ces dernières mettraient en avant la protection de la forêt amazonienne et de ses habitants afin d’empêcher l’exploitation de ressources naturelles prometteuses…

Le fascisme moléculaire au Brésil se nourrit de ce désir de faux (bien antérieur aux fake news) et sert à masquer, tout en les justifiant, les véritables causes de la nécropolitique brésilienne. Il circule aussi, comme nous l’avons vu, par le truchement d’un désir de haine, aggravant les rapports racistes et d’inimitié qui constituent le cœur des rapports sociaux au Brésil. Mais tout n’est pas perdu : face à lui, une partie de la société civile se mobilise et, tout en essayant de survivre au quotidien, met en œuvre des stratégies de résistance. Paraphrasant Michel Foucault (à la fin de Surveiller et Punir), dans cette population brésilienne dont sont niées l’humanité et l’existence, « il faut entendre le grondement de la bataille ».