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Le 27 mai 2019 dans la ville de Maceio, un vendeur de rue propose des drapeaux brésiliens, des tshirts représentant Olavo de Carvalho et d’autres floqués au nom de Jair Bolsonaro. estevesf/Shutterstock

Brésil : que deviendra le bolsonarisme après la disparition de l’idéologue de l’extrême droite ?

Olavo de Carvalho, « accoucheur » de la nouvelle droite brésilienne, est décédé le 25 janvier dernier à l’âge de 74 ans.

Le président Jair Bolsonaro, avec qui il partageait une farouche opposition au communisme et au « marxisme culturel », a décrété une journée de deuil national en hommage à celui qui a souvent été présenté comme son mentor. À quelques mois de la présidentielle d’octobre prochain, quel impact la perte de l’un de ses principaux idéologues aura-t-elle sur le bolsonarisme ?

Un militant communiste devenu idéologue de la droite dure

« L’un des plus grands penseurs de l’histoire de notre pays, le philosophe et professeur Olavo Luiz Pimentel de Carvalho, nous quitte aujourd’hui », a tweeté Jair Bolsonaro en réaction au décès de l’une des figures les plus marquantes de son gouvernement, avant de compléter :

« Olavo était un géant de la lutte pour la liberté et un phare pour des millions de Brésiliens. Son exemple et ses enseignements nous marqueront à jamais. »

Né à Campinas, dans l’État de Sao Paulo, en 1947, l’essayiste et philosophe autodidacte Olavo de Carvalho avait dans sa jeunesse milité au Parti communiste brésilien (PCB). Il s’était alors opposé à la dictature militaire (1964-1985) avant de devenir dans les années 1990 l’un des principaux idéologues de la guerre contre « l’hégémonie culturelle de la gauche ».

Entre la fin des années 1970 et les années 1980, il se tourne vers l’astrologie et se rapproche de la tariqa (confrérie soufie) de Frithjof Schuon, métaphysicien et maître spirituel suisse lié à la pensée pérennialiste). Mais c’est surtout à partir des années 1990, après la redémocratisation brésilienne et la fin de la guerre froide, que Carvalho se dédie à la publication de ses écrits politiques, largement consacrés à la question du « marxisme culturel » et de la menace qu’il représente pour la civilisation occidentale.

Longtemps cantonné à des polémiques en tant que chroniqueur de journaux grand public et méprisé par la plupart des universitaires, Carvalho est devenu une figure incontournable de la pensée conservatrice brésilienne au cours de la dernière décennie. En témoigne la publication de son premier best-seller, Le minimum que vous devez savoir pour ne pas être un idiot (Record, 2013), par une grande maison d’édition de Rio de Janeiro. Le livre se trouvait sur le bureau de Bolsonaro lorsqu’il a enregistré le live célébrant le résultat de l’élection préidentielle qui venait de le porter au pouvoir en 2018.

Jair Bolsonaro lors de son live pour célébrer sa victoire et remercier les électeurs. Agência Brasil

L’idéologue de la guerre culturelle au Brésil

Carvalho voyait dans la transformation de la conscience populaire, dans le cadre d’une lutte pour l’hégémonie culturelle, une condition préalable à la transformation du système politique. L’auteur reprend cette idée des travaux du théoricien marxiste italien Antonio Gramsci (1891-1937), auquel il attribue la genèse d’un projet de destruction de la civilisation occidentale par la manipulation des esprits.

Le « marxisme culturel » serait ainsi à la racine des attaques menées sur plusieurs fronts par l’establishment progressiste, lequel aurait pris le contrôle des plus diverses institutions, allant des universités aux partis politiques, en passant par les médias et le monde des arts. Comme l’explique le politologue Luiz Felipe Miguel, « l’idée que la lutte politique a, pour moment central, la dispute autour de projets et de visions du monde », soutenue par Gramsci, est interprétée comme une stratégie « visant à saper les consensus qui permettent à la société de fonctionner ».

Afin de la combattre, Carvalho soutenait qu’il faut retourner leurs propres armes contre ces élites en reconquérant les espaces dont elles se sont emparées et, au bout du compte, en disputant ce qui est historiquement autorisé à se penser et à se dire. Inspirée par ses travaux, la remise en cause de ces régimes de vérité a bien souvent dérivé vers des théories radicales ou complotistes, allant jusqu’au déni du changement climatique et de la pandémie de Covid-19, ou encore le « terreplatisme », comme l’affirme l’anthropologue Rosana Pinheiro-Machado.

Étonnamment, la pensée de Carvalho prend de l’ampleur à une époque où le poids du communisme dans le système politique brésilien s’estompe : le PCB est électoralement affaibli et le Parti des travailleurs (PT), le grand parti de la gauche, représente un réformisme très modéré. Il n’en demeure pas moins que la peur de ce communisme diffus a servi de puissant repoussoir, jetant dans les bras de la nouvelle droite une partie importante des Brésiliens.

« L’accoucheur » de la nouvelle droite brésilienne

Cela a demandé du temps et un travail souterrain, impulsé par Internet. Après la fin de la dictature, la droite brésilienne est largement discréditée et ne trouve plus sa place dans le système structuré autour des deux grands partis qui ont dominé le paysage politique jusqu’à l’élection de Bolsonaro : le PT et le PSDB (Parti de la social-démocratie brésilienne, centre droit). Dans ce contexte, « Carvalho était considéré par ses admirateurs comme l’une des seules voix capables de rassembler les militants et sympathisants de droite qui ne se sentaient pas représentés institutionnellement », explique la politologue Camila Rocha.

Même sans avoir complété de formation universitaire, Carvalho dispensait depuis 2009 son cours en ligne de philosophie à des milliers d’étudiants et était très actif sur les réseaux sociaux. En remettant en cause les consensus de la société libérale, l’auteur a donné à la droite la possibilité de « sortir du placard ». C’est en ce sens qu’il se définissait comme « l’accoucheur » de la nouvelle droite brésilienne. Selon le politologue Marcos Paulo Quadros, Carvalho a été un précurseur dans la structuration « d’une culture conservatrice qui dépasserait la conscience populaire et fissurerait le récit progressiste tant répandu depuis la redémocratisation ».

Un manifestant brandit un panneau « Dilma Dehors » lors d’un rassemblement à Sao Paulo contre le gouvernement de la présidente brésilienne de gauche Dilma Rousseff le 12 avril 2015. Nelson Almeida/AFP

Mais c’est surtout à partir de 2013, avec les manifestations qui déstabilisent le gouvernement de Dilma Rousseff (2011-2016), qu’une fenêtre d’opportunité s’ouvre pour cette nouvelle droite. La délégitimation du gouvernement du PT est progressivement étendue à l’ensemble de la classe politique, favorisant la réception des idées de Carvalho. Aux côtés de nostalgiques de la dictature, de défenseurs du libéralisme économique et des représentants des Églises évangéliques, il infuse de nouvelles idées dans le débat public, offrant aux Brésiliens une nouvelle grille de lecture pour la crise qui éclatait devant leurs yeux – et ouvrant la voie à l’élection de Bolsonaro.

L’éminence grise du clan Bolsonaro

Bolsonaro n’est pas exactement une création de Carvalho ou de la nouvelle droite. Son élection a certainement été favorisée par le climat politico-culturel qu’ils ont créé. Mais Bolsonaro était déjà l’un des rares politiciens se revendiquant ouvertement de droite après la fin de la dictature. L’ancien capitaine avait été influencé par son parcours militaire et apportait avec lui l’anticommunisme de la guerre froide. Ce que Carvalho lui a donné, ce sont les fondements d’un anticommunisme adapté au XXIe siècle, dissolvant la menace en une entité fantasmagorique qui hante toutes les sphères de la vie sociale.

Jair Bolsonaro et Olavo de Carvalho (assis à sa droite) lors d'un dîner à la résidence officielle de l'ambassadeur du Brésil à Washington (États-Unis), en 2019. CC BY

Misant sur son attrait populaire, Bolsonaro était le pari sûr de Carvalho pour mettre en pratique sa vision du monde. L’auteur affirmait qu’il se souciait moins de la politique professionnelle que de la lutte pour la conscience populaire. Malgré cela, son influence a été particulièrement intense au début du mandat de Bolsonaro. Des postes clés, tels que ceux de ministre des Affaires étrangères et de l’Éducation, ont été confiés à des « olavetes », qui ont mené une politique d’opposition au « globalisme » et à « l’endoctrinement » dans les écoles et les universités.

Carvalho a profondément marqué le noyau dur du clan Bolsonaro, composé par le président lui-même et ses trois fils aînés. Cependant, son influence a succombé à la conjoncture et aux alliances que Bolsonaro a été amené à conclure pour se maintenir au pouvoir. Avec les militaires, les libéraux et les évangéliques, Carvalho et ses disciples se sont trouvé un ennemi commun : la gauche. Mais cela n’a pas suffi à établir un consensus durable. Des alliés ont été éjectés au fur et à mesure, laissant un cercle chaque fois plus restreint dans la formulation des grandes lignes du gouvernement.

Le monde d’après

Dans ces conditions, Carvalho et ses disciples se sont heurtés à plusieurs reprises à des membres du gouvernement, en particulier les militaires, ce qui a rendu son influence sur Brasilia impraticable. Cela ne sous-entend pas que ses idées ont été complètement purgées du gouvernement, et encore moins du clan Bolsonaro. D’une part, c’est parce que le président lui-même a été affaibli par l’exercice du pouvoir que la position de Carvalho a pu être restreinte par les alliances tissées pour préserver son mandat. D’autre part, les idées de l’auteur ont produit un effet difficilement réversible, étant donné l’ampleur qu’a prise la nouvelle droite brésilienne.

Carvalho a fourni à Bolsonaro et à son entourage immédiat les armes idéologiques nécessaires pour créer l’ennemi commun qui leur a permis de dominer les réseaux de la droite brésilienne. Ces idées déterminent largement la manière dont ce groupe perçoit le système politique et cherche à le modifier. Cependant, la guerre contre le « marxisme culturel » s’est révélée bien moins efficace pour garder le pouvoir entre les mains de Bolsonaro que pour le faire élire. En pleine pandémie et face aux enquêtes qui se rapprochaient du noyau dur de son clan, les querelles entre son éminence grise et les principaux membres du gouvernement sont devenues insupportables.

Alors qu’approchent les élections qui définiront le destin politique de Jair Bolsonaro, il sera important d’observer la direction que prendra sa campagne. Carvalho déclarait, malgré tout, qu’il soutiendrait le président actuel dans l’élection « par manque d’alternatives ». Face à l’ancien président de gauche Lula (en tête des sondages) et après quatre ans de mandat, il est peu probable que le chef de l’État actuel retrouve les mêmes conditions qu’en 2018. Avec ou sans lui après 2022, un retour au Brésil d’avant Bolsonaro (et Carvalho) semble difficile à réaliser, et le vide laissé derrière eux devrait être vite rempli par d’autres forces.

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