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Ce que la stratégie d’immunité de groupe britannique révèle du gouvernement Johnson

Boris Johnson lors d'une conférence de presse à Londres, le 12 mars 2020. Simon Dawson/Pool/AFP

Le Royaume-Uni a fini par rejoindre ses voisins européens le 23 mars en déclarant un confinement de sa population afin de la protéger du virus Covid-19. Cette décision est la conséquence d’un revirement politique, le confinement ayant été décrété deux ou trois semaines après la plupart des autres pays européens. Pourquoi le 10 Downing Street a-t-il choisi de faire figure d’exception pendant ces précieuses semaines ?

De longs atermoiements

Boris Johnson, premier ministre conservateur élu en décembre avec une confortable majorité, a déclaré dès le mois de février que contrairement à de nombreux pays dans le monde, le Royaume-Uni ferait cavalier seul en choisissant d’appliquer les consignes sanitaires visant à développer l’« immunité de groupe », littéralement en anglais l’immunité du troupeau (herd immunity). Il s’agit d’une théorie épidémiologique selon laquelle lorsqu’un certain pourcentage de la population contracte un virus, les autres seront immunisés puisque le virus ne trouvera plus suffisamment d’hôtes pour circuler. C’est le cas de la grippe saisonnière, par exemple. Or, pour l’instant, selon l’OMS, il n’est pas prouvé qu’un patient infecté développerait une immunité au Covid.

Début mars, alors que nombre de pays déclarent le confinement à la suite des déclarations des médecins italiens implorant leurs voisins de ne pas perdre de temps, Sir Patrick Vallance, le chef du SAGE (le conseil scientifique britannique en charge de la gestion de crises sanitaires), défend la stratégie britannique d’immunité de groupe dans un entretien à SkyNews le 13 mars.

Selon lui, il fallait attendre que 60 % de la population soit infectée par le virus. Un confinement serait contre-productif : le virus repartirait de plus belle dès le déconfinement prononcé. S’assurer de la contamination de la majorité des citoyens constituerait la meilleure réponse épidémiologique, et éviterait les coûts sociaux associés au confinement. Pour le chef du conseil scientifique, la stratégie britannique représenterait un moyen différent d’arriver aux mêmes fins qu’outre-Manche : éviter la saturation des systèmes de santé. À ces mots, le journaliste, visiblement inquiet, l’interrompit : « Mais cela signifie qu’énormément de personnes vont mourir ! » Et Vallance de répondre que pour la majorité des personnes, le virus serait quasi inoffensif, refusant d’admettre qu’une telle stratégie serait effectivement très coûteuse en vies. Pour préparer le terrain, la veille, à la manière de Churchill – son héros politique qui avait promis du sang, de la sueur et des larmes –, Johnson avait mis en scène un moment de vérité avec la nation, déclarant que « de nombreuses familles perdront des êtres chers » du fait du virus.

Cette stratégie ne convainc pas. Au fil des jours, la pression monte, le public s’interrogeant sur le choix du gouvernement. Des scientifiques de renom comme Richard Horton, éditeur du Lancet, ou Anthony Costello, ancien directeur de l’OMS, s’impatientent et critiquent ouvertement cette position. À chaque intervention visant à la justifier, les membres du gouvernement affirment pourtant s’appuyer sur les conclusions scientifiques du SAGE.

Ce n’est qu’après la publication d’un rapport indépendant de l’Imperial College le 16 mars, prédisant que 250 000 personnes décéderaient des suites du Covid en suivant l’approche de l’immunité de groupe qu’un premier basculement opère. Le jour même, Johnson recommande d’éviter les rassemblements, sans pour autant fermer les commerces ou restaurants. Le 20 mars, il ordonne la fermeture des établissements non essentiels, promettant de payer 80 % des salaires, dans la limite de £2 500 par mois. Le 23, sans utiliser cette expression, Johnson déclare le confinement et annonce cinq jours plus tard avoir lui-même contracté le virus.

Utilitarisme et darwinisme

À première vue, la stratégie scientifique britannique découle d’un utilitarisme brutal. Vouloir contaminer la population afin d’atteindre le plus rapidement l’immunité collective revient à accepter le sacrifice des personnes les plus vulnérables pour protéger le plus grand nombre, ce qui rappelle une lecture littérale de la théorie développée par Bentham selon laquelle la meilleure fin est le bonheur pour le plus grand nombre, sans pour autant offrir de protection pour les minorités. A contrario, les stratégies de confinement seraient davantage d’inspiration rawlsienne : toute prise de décision doit bénéficier à la majorité, sans pour autant décider de faire des perdants.

Avec ce confinement tardif, le Royaume-Uni caracole désormais en tête du triste classement du nombre de morts par pays en Europe, avec plus de 40 000 morts le 13 mai. Selon l’office nationale des statistiques, ces décès concernent de manière disproportionnée les plus précaires socialement : les plus démunis risquent deux fois plus d’attraper le virus. De plus, selon un audit des urgences nationales, les minorités ethniques seraient surreprésentées, avec 35 % de malades en soins intensifs. L’utilitarisme prend ici des airs de darwinisme social.

Clark Kent au secours du libre-échange

En deuxième lieu, la stratégie britannique procédait d’une défense exaltée du libre-échange. Dans un discours pour le moins surprenant pour qui ne connaîtrait pas le style Johnson, le premier ministre déclare le 3 février que, face à l’hystérie médicale ambiante qui cherche à ériger des barrières au libre-échange, il faut un pays à l’image de Clark Kent, qui ose ôter ses lunettes dans une cabine téléphonique pour se transformer en Superman protecteur de l’économie, contre les restrictions médicales liberticides.

Selon le Times, Johnson aurait également évoqué le « droit inaliénable du peuple anglais à aller au pub ». Pour un peuple chérissant ses libertés fondamentales acquises dès la Grande Charte, une assignation à résidence serait difficilement acceptable, affirme-t-il. En cela, Johnson est fidèle à son idéologie libérale teintée de libertarianisme, pour qui le paternalisme d’un « État-nounou » représente le mal absolu.

Ce qu’il ne dit pas, c’est que l’économie britannique est particulièrement mal préparée à affronter un confinement. La société britannique connaît une situation de précarité grandissante, du fait notamment de la politique d’austérité, des contrats à zéro-heure, et autres types d’emploi à la tâche qui se sont multipliés au cours des années 2010. Sachant que 1,6 million de repas sont distribués par les banques alimentaires chaque année, il apparaît que les conséquences sociales d’un confinement seront désastreuses.

L’arbre qui cache le Brexit

Mais, en troisième lieu, il semble de plus en plus évident que la doctrine de l’immunité collective a été le fruit non pas d’une délibération entre scientifiques indépendants, mais le produit d’un noyautage politique.

Curieusement, la composition du SAGE n’est pas connue du public. Dans un article du 24 avril, The Guardian révèle que Dominic Cummings, le sulfureux directeur de cabinet de Johnson, perçu comme tête pensante du Brexit et n’ayant aucune formation scientifique, a participé aux réunions SAGE.

Cummings, qui est connu pour ses méthodes musclées et sa vision politique radicale, sorte de souverainisme mâtiné de libertarianisme de droite, aurait influencé la décision du SAGE de ne pas ordonner un confinement début mars. Présentée comme le fruit d’un consensus scientifique impartial, la doctrine de l’immunité collective serait en réalité le résultat d’une idéologie politique, façonnée par les agents du Brexit.

Sous couvert de vouloir protéger les libertés individuelles contre une disposition liberticide, il s’agissait en réalité de ne pas brider l’économie, au détriment de la protection des plus vulnérables. Selon le Sunday Times, Cummings aurait résumé la situation ainsi :

« On va défendre l’immunité de groupe, et si cela veut dire que quelques retraités vont mourir, alors tant pis. »

Acculé par ce scandale, le gouvernement a publié le 4 mai la liste des participants. Le nom de Cummings n’y figure pas, mais deux participants ont refusé d’être nommés. À l’instar du « shadow cabinet » de l’opposition, un groupe « rival SAGE », composé de chercheurs dissidents vient de se former, dans le but d’éclairer le public de manière neutre, et de servir de contrepoint au SAGE officiel.

Il serait illusoire de penser qu’il existerait un consensus scientifique sur la question du Covid, ou que l’opinion scientifique majoritaire ne serait pas sujette à évolution. La science tâtonne et évolue au gré de ses avancées. On pourrait de surcroît penser que la participation – secrète – d’un conseilleur politique au conseil scientifique ne pose pas de problème déontologique particulier puisque décider d’un confinement est une décision éminemment politique. Un conseil scientifique n’a qu’un rôle de recommandation.

Néanmoins, une information scientifique non biaisée paraît essentielle au bon déroulement d’une prise de décision, pour que l’exécutif puisse décider en connaissance de cause d’une part, et de l’autre, pour que le public soit informé. Il semblerait que Johnson n’ait pas souhaité laisser les scientifiques s’exprimer librement, préférant imposer une solution connue par avance. Déjà lors du Brexit, quand les experts avaient prédit une crise économique si le Royaume-Uni sortait de l’UE, Michael Gove, ministre central du gouvernement actuel, avait déclaré que l’Angleterre en avait « plus qu’assez des experts ». On retrouve ici les mêmes mécanismes à l’œuvre : le politique muselant la science, au détriment d’une réflexion éclairée nécessaire à une décision démocratique.

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