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Ce que les destructions de monuments nous apprennent de la guerre en Ukraine

Un militaire ukrainien monte la garde devant une église endommagée dans la ville d’Irpin, au nord-ouest de Kiev, le 13 mars 2022. Dimitar Dilkoff/AFP

Alors que l'invasion russe de l'Ukraine, qui a déjà entraîné des milliers de morts et le déplacement de millions de personnes, continue son escalade, l'Unesco (Organisation des Nations unies pour la Science, la Culture et l'Éducation) a alerté l'opinion mondiale sur la menace que la guerre fait planer sur les monuments ukrainiens.

De nombreux exemples historiques nous rappellent la vulnérabilité des monuments pendant les guerres ; que l'on pense à la cathédrale de Reims incendiée par les troupes allemandes en 1914, ou, plus récemment, à la destruction du site de Palmyre en Syrie par le groupe État islamique en 2015. Ces destructions ont des conséquences importantes tant sur le déroulement du conflit – elles jouent sur le moral des populations, et représentent un coût symbolique – que sur la période post-conflit – apaisement des tensions, reconstruction du lien social et reconstructions matérielles.

Bien que ces destructions soient souvent présentées comme le résultat d'un comportement barbare ou comme des dommages collatéraux, une autre lecture peut être avancée, où la dévastation de monuments historiques apparaît comme une dimension à part entière des conflits armés. Du point de vue russe, détruire les monuments semble faire partie des objectifs de la guerre, tandis que du point de vue ukrainien, les protéger contre une éventuelle attaque est un moyen de préserver son patrimoine et une part de son identité.

S'ajoutent aux pertes humaines, civiles et militaires, des dommages au paysage culturel ukrainien particulièrement menacé par la violence armée. Des églises et bâtiments religieux, des statues de personnalités ukrainiennes (poètes, artistes, figures historiques), des musées ont été ciblés par les forces russes.

Le précédent de la Crimée

Cette invasion fait écho à un épisode récent, l'annexion par la Russie du territoire de Crimée en mars 2014.

L'intérêt russe pour la culture ukrainienne s'est manifesté dès le début de l'annexion par l'adoption d'une Loi sur les sites criméens de patrimoine culturel, considérant les objets et monuments criméens «partie intégrale de la richesse nationale et la propriété des peuples de la Fédération de Russie». Elle a conduit à l'appropriation de plus de 4000 objets culturels (œuvres d'art et objets archéologiques notamment) mais aussi à la destruction de nombreux monuments criméens, parfois remplacés par des monuments à la gloire de l'envahisseur. Ainsi, la ville de Livadia en Crimée a accueilli en 2014 une nouvelle statue de Catherine II de Russie, qui incidemment a annexé pour la première fois la Crimée en 1783. De même, un monument a été érigé dans la ville de Simferopol à la gloire des forces spéciales russes ayant conduit l'opération d'occupation puis d'annexion de la péninsule criméenne.

Ces mesures indiquent une stratégie d'appropriation et à plus grande échelle de remplacement est-elle vraiment claire et formalisée du patrimoine criméen, ukrainien, par la Russie, comme le relève un rapport rédigé par le Nordic Center for Cultural Heritage and Armed Conflict (CHAC) associé à l’OTAN.

Parmi les dommages et destructions recensés en 2014, on compte notamment le palais des empereurs de Crimée, le Hansaray à Bakhtchissaraï, lieu de résidence des empereurs tatars entre le XVIe et le XVIIIe siècle (comprenant un palais, plusieurs mosquées, un cimetière et des sites archéologiques). Le site a été récemment restauré sur une initiative russe, mais cette restauration a été effectuée par une entreprise n'ayant pas d'expérience en matière de restauration de bâtiments historiques, ce qui a abouti à un résultat dénoncé comme grossier, illégal et sans respect pour l'architecture et les décors originaux par l'Unesco et les autorités ukrainiennes. Cette restauration a été perçue comme une provocation directe contre l'identité ukrainienne et tatare.

Cet exemple est particulièrement intéressant car l'identité tatare constitue un double ennemi pour la Russie. Ennemi historique d'abord, car les Tatars ont attaqué et défait les troupes russes à de nombreuses reprises, jusqu'à incendier Moscou en 1571 et exiger un tribut jusqu'en 1680. Ennemi culturel également car les Tatars sont un peuple musulman. Cette identité entre en contradiction avec la vision d'une Russie chrétienne orthodoxe promue par le président Vladimir Poutine. En effet, le président russe s'est appuyé sur l'institution religieuse orthodoxe pour mobiliser des soutiens sur le plan interne, mais aussi pour défendre les intérêts et la puissance russes à l'extérieur. D'un point de vue théorique, Olivier Schmitt note que les récits stratégiques du Kremlin se construisent sur des mythes politiques préexistants pour trouver un écho. Les monuments incarnent de manière tangible ces mythes politiques.

Pour le conflit actuel, ce précédent augure une volonté renouvelée d'effacer l'histoire et la culture ukrainiennes. Les destructions de monuments sont donc lourdes de sens tant pour l'attaquant que pour l'attaqué.

Les monuments détruits par la Russie

Le recensement des monuments ciblés est un travail long et minutieux. De nombreuses initiatives privées sur les réseaux sociaux tentent de constituer des archives à ce sujet au jour le jour.

À l'heure de la rédaction de cet article, une caractéristique ressort de ces destructions volontaires. Les monuments sont le reflet d'une identité ukrainienne propre, distincte de l'identité russe. Plusieurs exemples illustrent cette volonté de destruction.

Rappelons ici que les lois de la guerre (en particulier la Convention de La Haye de 1954 pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé, que la Russie a ratifiée) interdisent les destructions de monuments à caractère religieux ou artistique à l'exception d'objectifs militaires impérieux, ce qui n'était pas le cas des exemples suivants.

Visée le 2 mars 2022 par les forces russes, la Cathédrale de l'Assomption de Kharkiv, église de rite catholique latin, est rattachée à Rome et non à Moscou. En outre, de nombreux rapports ont signalé la destruction volontaire de mosquées. De telles attaques cristallisent la violence déployée contre des monuments ne correspondant pas à l'identité russe orthodoxe.

Incendié le 27 février, le musée d'histoire et d'art local d'Ivankiv concentrait de nombreuses œuvres d'art de peintres ukrainiens (notamment Maria Prymachenko) et objets historiques.

Selon les observateurs locaux, le musée a été le premier bâtiment de la ville attaqué par les forces russes. Cette attaque renforce l'idée que la destruction de la culture ukrainienne occupe une place importante dans la stratégie russe.

Le dernier exemple significatif de destruction culturelle lié à l'invasion russe est le bombardement de la place de la Liberté à Kharkiv et des bâtiments alentour comme ceux de l'université, des bâtiments administratifs (incluant le Derjprom, bâtiment de style moderniste datant de l'entre-deux-guerres) ainsi que de l'opéra. Pour le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, cette destruction est une attaque terroriste, notamment car il n'y avait pas de cible militaire sur la place. Ce bombardement est révélateur de la stratégie russe, car il détruit un lieu de rencontre pour les habitants de la ville d'une part, les bâtiments administratifs d'autre part. Au-delà des pierres, il s'agit de détruire la capacité de fonctionner de l'administration locale et régionale, et à plus grande échelle, de l'État ukrainien tout en détruisant la cohésion sociale de la population.

Les destructions de monuments nous révèlent donc de nombreux enjeux des conflits armés. Les destructions opérées en Crimée après 2014, au-delà des restaurations hasardeuses notamment du Hansaray, semblent indiquer une tendance à l'œuvre dans le conflit actuel. Elles répondent à une stratégie de long terme d'affirmer la domination russe d'un point de vue historique, culturel et religieux afin de renforcer la puissance et la légitimité de l'invasion sur le territoire ukrainien tout en détruisant la culture ukrainienne et ses manifestations. Tout cela indique donc que cette opération militaire vise bien à fragiliser l'identité ukrainienne afin de consolider l'ancrage russe sur ce territoire.

La place de la Liberté,à Kharkiv, touchée par un tir de missile russe le 1ᵉʳ mars 2022. The Straits Times/capture d'écran YouTube

A contrario, la protection des objets culturels représente un moyen de résistance pour les Ukrainiens ainsi qu'un moyen d'identifier leur patrimoine culturel et d'affirmer leur identité face à l'envahisseur.

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