Ce que les hommes, aussi, doivent à Françoise Héritier

En février 2013, au Collège de France. Éric Feferberg/AFP

La disparition de Françoise Héritier est l’occasion de reprendre, bien modestement, les innombrables pistes de réflexion qu’elle a défrichées et qui parcourent beaucoup de champs des sciences sociales, bien au-delà de l’anthropologie.

Dans Une pensée en mouvement (Odile Jacob, 2009), Françoise Héritier écrivait :

« Le point aveugle de l’anthropologie se situe dans le questionnement du statut du masculin… et plus précisément du masculin adulte… la virilité adulte dont on ne parle pas ».

Souvent au cours de ces interventions, même si cela n’était pas souvent relevé, Françoise Héritier évoquait la nécessité de transformer la vision masculine, c’est-à-dire la vision que les hommes ont de la compréhension et de l’organisation du monde. Au risque d’en heurter beaucoup, elle pensait qu’il ne revenait pas qu’aux femmes de transformer les représentations et les injonctions dont elles étaient les victimes, mais que femmes et hommes devaient ensemble transformer la vision masculine du monde, voire qu’il fallait convaincre les hommes de s’attaquer par eux-mêmes aux représentations dont ils étaient tout à la fois les bénéficiaires et les victimes.

Selon Françoise Héritier, ce qui frappe dans toutes les tentatives d’explication de description, d’appréhension ou d’interprétation du réel depuis l’aube de l’humanité, des mythes aux sciences en passant par la littérature, c’est le caractère extrêmement tardif de la prise en compte critique des conséquences hiérarchisantes de la différence sexuée. De tout temps en effet, les sociétés humaines quelque ait été leur implantation géographique et leur moment d’historicité ont toutes pensé la différence des sexes comme justifiant les inégalités fondamentales entre les femmes et les hommes. Ce qu’elle avait appelé, d’une expression-valise, la valence différentielle des sexes.

Sur la valence différentielle des sexes. Valentin Riboule.

Rejets et résistances

L’égalité de genre suscite des réactions, soit de rejet violent, soit de résistances récurrentes dès lors que sont mises en lumière les inégalités que subissent les femmes, leurs assignations à des rôles, des fonctions et des statuts d’infériorité. Il en est de même dès lors que sont abordées ces mêmes inégalités au travers des hommes qui, de façon très majoritaire, les entretiennent et les justifient, consciemment ou non. Ces rejets et ces résistances ont, depuis quelques décennies fait l’objet d’analyses centrées sur les femmes tantôt considérées comme victimes d’un ordre patriarcal, tantôt comme actrices d’une remise en cause de cet ordre.

À la légitimité de ces démarches critiques, il convient d’en ajouter une autre, jusque-là beaucoup moins mise en œuvre, mais toujours soulignée par Françoise Héritier : la déconstruction des relations de pouvoir entre les genres ne pourra faire l’économie de l’implication des hommes eux-mêmes dans ce processus critique.

S’il y a de multiples raisons anthropologiques, sociologiques, historiques qui expliquent l’assimilation de l’agenda de l’égalité femmes-hommes à l’agenda des droits des femmes, il ne faut pas s’en tenir là, car pour justifiée qu’elle soit, elle reste méthodologiquement incomplète à en saisir tous les enjeux : c’est le « point aveugle » dont parle Françoise Héritier.

Les coûts de la domination masculine

Or, interroger la construction et la perpétuation de rapports sociaux de sexe, permet non seulement de rendre compte des privilèges liés au masculin, mais aussi d’analyser les coûts de « la domination masculine » ainsi que les risques en termes d’image et de carrière, liés à l’engagement de certains hommes pour une société plus égalitaire, pour la remise en cause des stéréotypes, des normes, des rôles et assignations de genre, pour la dénonciation des comportements sexistes et violents.

Dès lors, la question des masculinités requiert un investissement à la fois intellectuel et pratique afin d’accompagner l’engagement des hommes dans les changements sociaux en faveur de l’égalité femmes-hommes. Sans cela, les avancées politiques, économiques et sociétales des féminismes risquent d’être confrontées à des phénomènes de reflux radicaux, des manifestations de résistance, voire des contrecoups brutaux à cet agenda d’égalité.

En effet, ces risques, de plus en plus réels et concrets, remettent en cause les acquis de ces dernières décennies (accès à la contraception et à l’avortement, droits sexuels et reproductifs, violences verbales et physique de genre…) tout en bloquant les nécessaires évolutions en matière de parité, de gouvernance politique et dans les champs économiques, médiatiques et culturels.

La déconstruction des normes de genre ont mis en évidence la nécessité, sous peine d’en limiter les effets, d’aborder le thème des masculinités des points de vue à la fois théorique et sociologique, partant des masculinités dans un contexte patriarcal et posant des perspectives d’évolution vers l’égalité de genre (« nouvelles masculinités »). En effet, c’est en développant des actions visant les deux sexes que seront prise en compte, de façon adaptée et concertée, d’une part les relations inégales de pouvoir entre les hommes et les femmes et d’autre part, les structurations intrinsèques et les valeurs constitutives de chaque sexe définies, perçues et transmises comme telles.

Repositionner les masculinités

Faire comprendre, expliquer les enjeux de genre à partir des masculinités et valoriser le potentiel et les capacités et les initiatives des hommes ou des organisations revient alors à repositionner les masculinités, non plus exclusivement comme des blocages et des freins, mais comme pouvant contribuer à l’émancipation conjointe des femmes et des hommes.

Tout en gardant toujours à l’esprit, les déséquilibres systémiques au détriment des femmes, il ne faut pas s’empêcher de réfléchir à la nécessaire évolution des représentations et des aspirations des hommes comme parties prenantes de ces relations de pouvoirs et de leur nécessaire changement.

Cependant, questionner un rapport de pouvoir, fut-il très inégalitaire, revient à essayer de relever ce que les deux termes de ce rapport ont investi/produit respectivement. C’est ainsi que se sont fait jour les questionnements suivants : comment l’identité/les identités masculine(s) patriarcales sont-elles constituées ? Pourquoi et comment les rôles masculins, et les assignations qui vont avec, sont-ils assumés, revendiqués, imposés, subis ? Quels sont les bénéfices et les limites d’une conformité à des identités masculines patriarcales et aux rapports de pouvoirs qu’elles impliquent, en particulier sur les femmes ?

Conférence donnée dans le cadre du cycle « Quarante ans de recherche sur les femmes et le genre », Paris, 14 novembre 2009.

Le processus à mettre en œuvre est donc tout autant un mécanisme de lutte, de revendication sur le modèle historique féministe, qu’un processus de désappropriation des normes, processus d’autant plus difficile à mettre en œuvre que, dans un premier temps, il peut être ressenti comme accusateur et discriminatoire, et surtout, remettre en cause les situations acquises, le confort et les privilèges liés à toute position dominante.

De la complexité d’être un homme

La complexité d’un tel processus de désappropriation réside dans le fait qu’il faut avancer des raisons « positives » aux changements proposés aux hommes et reconnaître la complexité/difficulté d’être homme (injonction à la sexualité masculine et à des types de rôles sociaux, construction d’une identité, la violence masculine et de ses déclinaisons sociétales, conduites à risques et addictions), enfin de démontrer que des rapports de genre alternatifs peuvent exister, au travers notamment d’investissements novateurs dans les domaines du travail, des congés parentaux, de la parentalité domestique, des professionnels de santé sexuelle et reproductive, des programmations scolaires dans le domaine de l’éducation à la sexualité…

Il s’agit donc de faire tenir ensemble les deux composantes suivantes : une démarche de revendication – travail d’extériorisation, pour les femmes, où la difficulté principale est de s’imposer dans une société réticente aux changements ; et une démarche de « désappropriation » – travail d’intériorisation où la difficulté principale est d’accepter, de la part des hommes, de questionner au fonds l’ordre social patriarcal générateur d’inégalités de genre.

Un travail contre les discriminations liées au genre. Film de Mathilde Armand, Aurélien Brès, Samia Azzouz-Moes et Marie Guidetty, étudiants à l’Université Savoie Mont Blanc., CC BY

Positionner les masculinités dans le mouvement de l’égalité de genre revient à parcourir un cheminement qui fait passer les hommes de l’impensable, de ce qui ne peut pas être pensé à un moment donné, au pensable, à ce qui devient matière à évolution, pour poser les bases du possible, c’est-à-dire de ce qui peut être mis en œuvre politiquement et juridiquement, pour constituer les conditions de pratiques différentes et de comportements nouveaux.

Françoise Héritier le disait en des termes lumineux :

« Nous ne vivons pas la guerre des sexes, mais le fait que les deux sexes sont victimes d’un système de représentation vieux de bien des millénaires. Il est donc important que les deux sexes travaillent ensemble à changer ce système. L’oppression et la dévalorisation du féminin ne sont pas nécessairement un gain pour le masculin. Ainsi, lorsque les positions des sexes ne seront plus conçues en termes de supériorité et d’infériorité, l’homme gagnera des interlocuteurs : il parlera avec les femmes d’égal à égal. Alors, les hommes n’auront plus honte de leur part dite « féminine » où s’exprime, selon la norme socialement convenue, les émotions et les affects. Il n’est pas évident que l’égalité des personnes supprime entre elles le désir et l’amour ».

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