Ce que les manifestations publiques révèlent de notre rapport au monde en confinement

Le ténor français Stéphane Sénéchal chante depuis sa fenêtre à Paris. Philippe Lopez / AFP

Un tiers de la population mondiale est aujourd’hui confinée. Deux milliards et demi de personnes, entre quatre murs, pour la même raison. Ce qui a commencé comme une recommandation de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour stopper l’avancement de la pandémie de Covid-19, est devenu le mot d’ordre, mis en place avec plus ou moins de sévérité dans les différents pays alors qu’il y a des cas confirmés dans plus de 200 pays et territoires.

Cela nous place aujourd’hui dans cette situation inédite d’être « dans le même bateau » que deux milliards et demi d’autres personnes dans le monde.

Comme l’a déclaré le directeur général de l’OMS le 19 mars dernier :

« Le seul moyen de venir à bout de cette pandémie, comme nous l’avons toujours dit, est la solidarité. »

Rester chez soi pour contribuer à protéger les autres, et ne pas surcharger ainsi les professionnels de santé déjà débordés par la situation, tel semble être le paradoxe dans lequel l’humanité tout entière paraît être plongée. Tout se passant comme si un virus, une pandémie, nous obligeait finalement, et collectivement, à repenser ce qu’être ensemble – tout en étant chez soi – signifie vraiment.

Interrompre le silence de la solitude

Cette situation inédite a toutefois généré partout dans le monde des accès de convivialité inédits : des cris de soutien à la population depuis les hautes tours de la région du Wuhan aux débuts de l’épidémie, en passant par le Canto della Verbena chanté victorieusement en Italie jusqu’aux applaudissements de soutien destinés aux personnels soignant en Espagne et en France, les habitants de la planète ont curieusement transgressé à leur manière les règles du social distancing.

Les habitants de Wuhan criant et chantant depuis leurs fenêtres pour se remonter le moral (South China Morning Post, janvier 2020).

Partout, et non sans difficulté d’une part et humour de l’autre, l’humanité a comme inventé des manières originales de se retrouver, non programmées, joyeuses aussi, sous la forme de mobilisations éclair inattendues, de concerts improvisés ou d’aperitivi virtuels.

Maintenir la distance tout en favorisant la proximité, tel est bien le double mouvement d’isolement forcé et de lutte contre la mort sociale concomitante à laquelle on a assisté partout sur la planète.

Ombres des résidents confinés au sein d’un immeuble à Madrid, en Espagne, applaudissant en l’honneur du personnel soignant, le 21 mars. Pau Barrena/AFP

Alors que notre survie collective dépend de notre isolement, cette mesure préventive et la réaction de nos concitoyens, d’ici et d’ailleurs, ne peut que nous interroger sur le plan philosophique et anthropologique. Car que signifie l’émergence de ces espaces publics renouvelés à l’heure où le coronavirus vide les rues ? Que veulent dire ces sourires entrevus au coin d’un balcon, ces accès soudains de fièvre populaire aux alentours de 20h ?

S’agit-il seulement de célébrer nos héros en blouses blanches ? Et de faire ainsi un acte politique ? De procéder par mimétisme ? Ou de se donner du courage en montrant un signe de solidarité, que d’aucuns trouveront un peu trop facile ? Ou plus banalement encore, une manière de se divertir pour oublier la misère de notre condition ? C’est vers cette dernière thèse que nous voudrions nous tourner, avec l’aide du philosophe Blaise Pascal.

Avec le divertissement, il n’y a point de tristesse

La formule pascalienne est bien connue :

« J’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. »

Or, on risque d’en faire une interprétation pauvre qui consisterait à imaginer un Pascal zélateur du confinement ; alors qu’il se pourrait que ce soit en fait l’inverse qui soit vrai.

Blaise Pascal. CC BY

Pour Pascal, c’est en effet précisément parce que cette solution n’en est pas une, que nous recherchons sans cesse à nous en défaire grâce aux divertissements de l’existence. Se divertir, en tant que moyen d’atteindre le bonheur, apparaît comme un moindre mal, comme une solution éphémère et transitoire (car, faut-il aussi remarquer, les « maladies viennent », comme les virus par exemple).

Mais se renfermer en soi-même serait bien pire car cela reviendrait à faire preuve d’un orgueil vite rattrapé par toutes formes de dépressions.

Comme l’indique Laurent Thirouin, professeur de littérature française du XVIIe siècle, dans un épisode de Minute de Port-Royal, une série de vidéos réalisée à l’occasion de la crise sanitaire actuelle, Pascal n’est en rien « l’apôtre de la porte close ». Il est d’abord en effet un défenseur de la communication, comme le prouve son abandon des sciences abstraites, auxquelles il reprochait de ne permettre la discussion qu’avec les seuls spécialistes, au profit de la philosophie.

Il faut rappeler aussi que Pascal est à l’origine de la première expérience au monde de transport urbain, appelée carrosses à cinq sols, qui permit à partir de 1662 aux différents quartiers de Paris d’être reliés les uns aux autres.

Les carrosses à cinq sols, au temps de Louis XIV, préfiguraient le système que nous connaissons aujourd’hui dans les grandes villes en présentant trois principales caractéristiques, à savoir : un tarif relativement bas, des itinéraires fixes et des prises en charge régulières des passagers allant d’un endroit à un autre dans Paris (de la porte Saint-Antoine à la rue Dauphine, pour prendre exemple sur la première ligne créée en 1662).

« Les minutes de Port Royal. Confinés avec Pascal », par Laurent Thirouin, membre de la Société des amis de Port-Royal, professeur à l’Université Lumière Lyon 2.

Ressentir l’affectio societatis

Cette préoccupation pour communiquer n’est-elle pas aussi celle que nous partageons lorsque nous ouvrons nos fenêtres, comme lorsque nous partageons nos impressions de confinés sur les réseaux sociaux ? Ces actions de communication et de socialisation malgré (ou peut être un peu grâce à ?) la quarantaine apparaissent comme le signe d’une forme de co-appartenance entre les individus.

Selon le philosophe Michel Henry, cette autoaffection immanente qui nous caractérise en tant qu’individus vivants – et qui lui était venue lors de l’expérience de résistance pendant la Deuxième Guerre mondiale – nous la ressentons plus que jamais dans l’expérience du confinement et de l’isolement, comme la condition même de toute affectio societatis. Avec cette notion il s’agit de retrouver, malgré la singularité radicale de nos existences, notre co-appartenance à une même vie partagée.

Montrer son visage à la fenêtre, ressentir ainsi de l’affectio societatis, c’est reconnaître cet être-en-commun, cette relationalité entre moi, nous et le monde qu’on trouve dans les philosophies de l’affect en Europe ou ailleurs ; ce lien que nous avons avec le circuit des affects à partir duquel se façonne tout projet de société, et qui en un sens le précède.

Nous assistons là, finalement, à une sorte d’expérience métaphysique, dans laquelle l’humanité d’autrui nous apparaît par « résonance intérieure », c’est-à-dire par l’intermédiaire d’une expérience collectivement éprouvée – ce confinement étant le plus grand dénominateur commun actuel de l’humanité – dans laquelle s’accroît notre sentiment d’une même condition, et d’un même vivre.

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