Ce que notre rapport aux insectes dit de notre rapport à la nature

L’insecte toléré… pour peu qu’il n’entre pas dans les maisons. Shutterstock

Le déclin alarmant des insectes dans le monde, mis en évidence par plusieurs études récentes, a trouvé un écho considérable dans les médias et suscité l’émotion du public. Mais les espèces d’insectes généralement choisies pour illustrer cette extinction de masse sont principalement « esthétiques » (libellules, papillons, etc.) ou d’utilité reconnue (pollinisateurs ou coccinelles par exemple).

Bref, des espèces qui disposent d’un fort capital de sympathie, et qui restent à leur place, c’est-à-dire dehors : nous sommes prêts à leur offrir l’hôtel, mais dans le jardin, pas à la maison.

Cette prise de conscience de l’insecte comme ayant droit de la biodiversité ne s’accompagne pas d’un changement de son statut. Le moins que l’on puisse dire est que notre perception des « arthropodes » – très grand groupe qui contient notamment les insectes, les araignées, les scorpions et les scolopendres – est ambiguë.

Espèces invasives ou envahissantes ?

On voit souvent les rassemblements de coccinelles asiatiques ou de punaises diaboliques dans nos maisons en automne comme des invasions menaçantes. À ce propos, la coccinelle « bénéficie » d’un double statut : bête à bon dieu de notre enfance ou indésirable venue d’ailleurs.

Mais « invasif » n’a pas du tout la même signification pour l’écologue et le grand public. Pour le premier, l’adjectif désigne des espèces introduites dont les populations connaissent un développement rapide et qui entrent en compétition avec les espèces locales comme le ver « Obama ». Le grand public, quant à lui, y associe tout organisme qui envahit nos lieux de vie, en provoquant des nuisances d’un degré très différent.

La pyrale du buis, espèce invasive de papillon colonisateur à prolifération rapide, touche la France, la Suisse, l’Angleterre, les Pays-Bas et l’Autriche. Michel Renou

La recrudescence des punaises de lit est ainsi souvent qualifiée d’invasion alors que l’espèce était déjà présente depuis longtemps en France et bien contrôlée : seule une dégradation des conditions d’hygiène permet sa résurgence.

La remontée des chenilles processionnaires du Pin dans des régions septentrionales de la France est une mauvaise nouvelle, mais la processionnaire est une espèce native.

À l’inverse, la pyrale du buis – papillon nocturne venu d’Asie – est à la fois une espèce invasive qui compromet la survie des buis sauvages et ornementaux, et envahissante lorsque, attirée par la lumière, elle vient perturber un dîner sur la terrasse.


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Une aversion parfois légitime

Ce simple problème de vocabulaire traduit une méconnaissance des phénomènes biologiques. Comment expliquer ce rejet des insectes et autres arthropodes « domestiques » ?

Petits, ils pénètrent facilement dans l’intimité de nos maisons, et se reproduisent rapidement, quitte à devenir très envahissants. Des compétiteurs à prendre au sérieux, qui détruisent ou souillent une part significative de nos stocks alimentaires.

Les espèces hématophages, comme les puces, les moustiques ou les punaises, propagent des pathologies graves. La crainte de nous laisser déborder par leur croissance incontrôlée est donc légitime. À son paroxysme, elle peut s’exprimer sous forme de phobies qui posent à ceux qui en sont victimes de réels problèmes.

Mais ceci ne concerne en définitive qu’une petite partie des espèces : notre vision globale des arthropodes reflète une relation à la nature impliquant sa totale maîtrise.

Insecticides ou insect inside

Grâce aux progrès en hygiène, en techniques d’habitat et au contrôle chimique, nous nous sommes habitués à débarrasser nos espaces domestiques de tous les organismes non invités : pas de vivant hors du pot de fleurs, de la cage ou de l’aquarium. La présence d’insectes ou d’autres arthropodes familiers, comme les araignées ou les scutigères par exemple, est assimilée à une absence de propreté.

Les matériaux contemporains utilisés, polystyrène pour l’isolation, agglomérés pour le mobilier, sont peu propices à la vie. Les pesticides chimiques éliminent quant à eux sans distinction insectes rampants et insectes volants.

La blatte Ectobius est attirée par les matières organiques en décomposition et l’humidité, mais résiste peu aux environnements secs. Michel Renou

Parallèlement, pesticides et matériaux plastiques font désormais l’objet d’un très large rejet. Mais sommes-nous pour autant prêts à admettre toutes les implications de l’« organique » ? L’utilisation de matériaux biodégradables, paille ou textiles recyclés pour l’isolation par exemple, va s’accroître. Et par définition, ces matériaux métabolisables par le vivant offriront des « niches » à toute une microflore et une microfaune.

Comment protéger ces matériaux de manière respectueuse de l’environnement et de la santé ? Comment concilier des demandes contradictoires et nous préparer à la cohabitation ?

Apprendre à distinguer les nuisances

Il existe déjà des moyens simples et efficaces : exposer au froid du congélateur les petits objets pour les débarrasser des insectes du bois, conserver les denrées alimentaires dans des boîtes bien fermées, utiliser des répulsifs basés sur des huiles essentielles… De nouvelles méthodes, basées sur des biopesticides plus spécifiques verront le jour.

Mais le contrôle total est-il possible et souhaitable ?

Il s’agira de décider plus rationnellement des traitements curatifs et de savoir évaluer les risques. Nous devrons apprendre à distinguer nuisances légères et risques sanitaires ou économiques avérés. L’agriculture connaît depuis longtemps le concept de seuil d’intervention. Plutôt que de traiter à titre préventif, ou au premier signe de présence, il faudra utiliser de manière raisonnée les moyens à notre disposition.

Le renoncement à l’éradication demande des « compétences » spécifiques et un changement d’attitude qui ne pourront s’acquérir que par une meilleure éducation. La tolérance d’organismes dont la présence n’est pas totalement planifiée passe par une meilleure connaissance de formes de vies qui nous sont peu familières.

Mouche des éviers. Michel Renou

Mieux connaître pour moins craindre

En dépit de la vulgarisation scientifique, notre capacité à décrire les « choses de la nature » a fortement diminué comme le constate le philosophe Romain Bertrand. Souvent interrogés en été par un public anxieux, les entomologistes peinent à convaincre que la présence de blattes des jardins dans le salon ne pose aucun problème, ce visiteur occasionnel ne s’installant jamais à demeure contrairement aux autres blattes et cafards.

Des termes « repoussoirs » comme « punaise » font immédiatement penser aux détestables punaises des lits alors que la capacité de nuisance d’une punaise phytophage (que l’on trouve dans le jardin ou la forêt) est très faible.

Par opposition à la nomenclature scientifique, très rigoureuse, les « noms communs » sont en effet terriblement ambigus. Comment concevoir que le tigre des platanes n’est qu’un petit insecte de quelques millimètres purement végétarien ? Contrairement aux francophones, les Anglais sont plus précis dans leur terminologie. Ils appellent d’ailleurs ce petit insecte « punaise dentelle ».

Beaucoup d’arthropodes, prédateurs d’autres espèces, sont objectivement nos alliés. Mais l’on n’est pas encore prêt à considérer leur présence comme un signe de bonne santé de nos écosystèmes domestiques. Une éducation à l’entomologie, ni naïvement anecdotique, ni purement utilitaire et prophylactique, est nécessaire à ce changement culturel.

Un bon début car les insectes, par leur proximité et leur diversité, sont un excellent révélateur de notre attitude face à la nature.