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Le Premier ministre canadien Justin Trudeau et le président chinois Xi Jinping
Le Premier ministre canadien Justin Trudeau et le président chinois Xi Jinping lors d'une session plénière au sommet du G20 à Osaka, au Japon, le 28 juin 2019. La Presse canadienne/Adrian Wyld

Chine, défense continentale, espionnage : les grands enjeux internationaux qui attendent le prochain gouvernement canadien

Traditionnellement, la politique étrangère n’est pas un domaine déterminant dans une élection fédérale. Cela s’explique en partie parce que la politique étrangère n’est pas une des principales priorités des Canadiens lors d’une élection.

Toutefois, cela ne signifie pas que les Canadiens se désintéressent de la politique étrangère, bien au bien au contraire. Un sondage montre notamment que les Canadiens ont une vision internationale de leur pays et sont largement favorables à un engagement mondial du Canada pour poursuivre ses objectifs.

Doctorant au Département de science politique de l’UQAM et chercheur au Réseau d’analyse stratégique, je suis spécialisé en études du renseignement, en politique de défense et de sécurité nationale des pays occidentaux ainsi qu’en sécurité internationale. Je propose ici d’identifier les grands dossiers en matière de défense et de sécurité nationale qui attendent le prochain gouvernement fédéral et qui sont souvent peu traités, quelle que soit l’issue de l’élection.

La modernisation du NORAD et l’enjeu du bouclier antimissile

Le 14 août, le Canada et les États-Unis ont publié une déclaration conjointe sur la modernisation du NORAD (le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord). Les deux pays affirment coopérer afin d’améliorer sa capacité face aux nouvelles menaces. Celles-ci proviennent surtout de la Chine et de la Russie dans le contexte de la réémergence des rivalités entre les grandes puissances. Elles sont le fruit d’avancées technologiques, notamment en matière de missiles hypersoniques, destinés à retarder la détection et ainsi contourner les défenses antimissiles.

Or, les infrastructures actuelles du NORAD ne sont pas suffisamment à jour pour offrir une défense adéquate face à ces menaces. Plusieurs sont donc d’avis qu’une modernisation du NORAD est à prévoir dans le court terme. Toutefois, on ignore quelles seront l’étendue et la nature de la contribution canadienne à sa modernisation.

On peut simplifier les fonctions du NORAD en deux grands volets. Le premier, offensif et souvent assimilé avec le bouclier antimissile, permet l’interception des missiles se dirigeant vers le territoire nord-américain. Avec la modernisation du NORAD et les avancées technologiques, le volet offensif de l’organisation s’étendra, notamment pour détruire les engins lanceurs de missiles sur leur propre territoire avant le lancement de missiles.

Le deuxième volet du NORAD, de nature défensive, consiste principalement en la capacité à détecter les menaces et à surveiller le territoire nord-américain. Traditionnellement, le Canada soutient davantage le volet défensif du NORAD et est plus réticent à participer à l’interception des missiles. Les programmes électoraux des principaux partis, notamment du Parti libéral, du Parti conservateur et du NPD sont relativement muets quant à l’étendue et la nature d’une contribution à la modernisation du NORAD.

Le Parti libéral et le Parti conservateur mentionnent toutefois la mise à niveau du Système d’alerte du Nord, faisant partie du volet défensif du NORAD, laissant penser qu’un consensus parmi les deux principaux partis existe, privilégiant une contribution défensive à sa modernisation.

La région Indopacifique

Avec l’accroissement des rivalités entre les grandes puissances, notamment entre les États-Unis et la Chine, les regards se tournent vers l’Indopacifique, qu’on appelle aussi Indo-Pacifique, et qui englobe, parmi d’autres, la Chine, le Japon, l’Inde, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, l’Indonésie, le Vietnam, la Malaisie ou encore le Pakistan.

La focalisation sur cette région est d’ailleurs, selon le président américain Joe Biden, l’un des facteurs expliquant la volonté du retrait rapide des forces armées en Afghanistan.

Ce n’est d’ailleurs pas une surprise que nos principaux alliés, les États-Unis, désirent maintenant se concentrer sur la « menace chinoise » et une future confrontation entre les grandes puissances. En effet, les États-Unis réfléchissent à une nouvelle planification stratégique et un possible affrontement avec la Chine. En tant qu’allié des États-Unis, il faudra sûrement s’attendre à ce que ces derniers demandent au Canada de contribuer, d’une façon ou d’une autre, à leurs efforts pour contrer l’influence chinoise grandissante dans la région.

L’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), alliance importante pour le Canada, se pose d’ailleurs la question d’un pivot asiatique de ses missions, plus traditionnellement tournées vers l’Europe de l’Est. En effet, face à la menace que représente la Chine, un groupe d’experts de l’OTAN recommandent que cette dernière contribue davantage à contrer l’influence régionale et internationale de la Chine. Mais il n’y aurait pas de consensus parmi les pays membres quant au rôle de l’OTAN en Indopacifique.

Deux approches différentes sur la Chine

La question chinoise en politique étrangère est d’un intérêt national évident pour le Canada, étant donnée la situation dramatique de l’emprisonnement de Michael Spavor et Michael Kovrig. D’ailleurs, la saga judiciaire impliquant la directrice financière de Huawei, Meng Wanzhou, qui a mené à l’arrestation des deux Canadiens selon Ottawa, est loin d’être terminée.

Le gouvernement libéral actuel a été relativement timide durant son mandat, et son programme électoral ne semble pas vouloir y changer grand-chose.

Un écran géant montre les photos de Michael Kovrig et de Michael Spavor
Un écran vidéo affiche des images des Canadiens Michael Kovrig et Michael Spavor lors d’un événement organisé dans le cadre de l’annonce de la sentence de Spavor à l’ambassade du Canada à Beijing, le 11 août 2021. Un tribunal chinois a condamné Spavor à 11 ans de prison pour espionnage. (AP Photo/Mark Schiefelbein)

Parmi les deux principaux partis, seul le Parti conservateur semble privilégier une ligne dure envers la Chine, en proposant de retirer le Canada de la Banque asiatique d’investissement, d’imposer des sanctions pour ceux qui contreviennent aux droits humains en Chine ou encore se rapprocher du Quad, un partenariat régional sur la sécurité réunissant les États-Unis, le Japon, l’Australie et l’Inde.

Si traditionnellement, le Canada n’est pas très présent stratégiquement en Indopacifique, le Parti conservateur semble vouloir remédier à la situation pour protéger la sécurité économique et nationale de la région de l’expansionnisme militaire chinois. Toutefois, l’adoption d’une telle position en Indopacifique et envers la Chine risque d’augmenter les tensions entre les deux pays.

Or, le risque de sanctions de la part de la Chine touche généralement plus durement les puissances moyennes comme le Canada. Par exemple, l’interdiction par la Chine d’importer du canola canadien serait une mesure de représailles contre le Canada, tout comme les amendes salées reçues il y a quelques jours par le fabricant canadien Canada Goose en Chine.


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Un des alliés du Canada, la Nouvelle-Zélande, a d’ailleurs choisi une position plus nuancée envers la Chine, craignant des représailles affectant le pays.

L’espionnage, l’ingérence étrangère et la désinformation

Enfin, le dernier enjeu sécuritaire que je souhaite aborder dans ce texte est la sécurité nationale, ébranlée par la croissance de l’espionnage, de l’ingérence étrangère et de la désinformation.

Le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) considère maintenant l’espionnage et l’ingérence étrangère comme les plus importantes menaces à la sécurité nationale du Canada. C’est d’ailleurs la Chine et la Russie qui ciblent de façon virulente le Canada, notamment pour recueillir secrètement des informations politiques, économiques, scientifiques et militaires sur le Canada. En plein cœur de la pandémie, le congédiement de deux scientifiques chinois d’un laboratoire à haute sécurité de Winnipeg pourrait être lié, selon certains, à un cas d’espionnage.

Le laboratoire national de microbiologie situé à Winnipeg est à la fine pointe en ce qui concerne la lutte contre les maladies virales. La Presse canadienne/John Woods

La désinformation, quant à elle, cherche notamment à déstabiliser les processus démocratiques du Canada et les valeurs canadiennes, à manipuler le public et à discréditer les régimes démocratiques.

Le Parti libéral s’engage notamment à continuer la lutte contre l’ingérence étrangère, tout en augmentant les ressources des agences de sécurité nationale et de renseignement et en collaborant avec les pays du G7 et de l’OTAN. Le Parti conservateur, quant à lui, semble se concentrer sur la lutte contre les opérations d’influence de la Chine au Canada.

Si les élections fédérales donnent souvent lieu à des débats virulents entre les principaux partis politiques, les enjeux de politiques étrangères et de sécurité nationale sont généralement peu ou pas traités. Pourtant, les trois soulevés dans ce texte sont au cœur des développements sécuritaires et stratégiques du Canada. Quelle que soit l’issue de l’élection fédérale, le prochain gouvernement devra se pencher sur ces enjeux.

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