Chlordécone et cancer : à qui profite le doute ?

La cancérogénicité du chlordécone chez l'Homme n'est plus à démonter scientifiquement, contrairement à ce que laissent penser les déclarations du chef de l'État, ici en visite à Saint-Pierre, en Martinique. Thomas SAMSON / AFP / POOL

Publiée le 20 mars dans la revue International Journal of Cancer, une nouvelle étude associant chercheurs de l’INSERM et cliniciens du CHU de la Guadeloupe renforce les connaissances sur la cancérogénicité du chlordécone, molécule organochlorée qui fut utilisée comme pesticide dans les bananeraies antillaises de 1972 à 1993 pour lutter contre le charançon noir.

Ces travaux montrent que l'exposition au chlordécone augmente jusqu'à trois fois le risque de récidive biochimique du cancer de la prostate après traitement chirurgical. Au sein de la communauté scientifique, la cancérogénicité du chlordécone ne fait plus débat depuis longtemps. On sait en effet depuis la fin des années 1970 que cette molécule dotée de propriétés hormonales est neurotoxique, reprotoxique et cancérigène.

Pourtant, le 27 septembre 2018, lors d’un déplacement en Martinique, le Président de la République Emmanuel Macron affirmait que

« L’état des connaissances scientifiques, qui est aujourd’hui le nôtre, permet de constater la présence de chlordécone dans le corps humain. Mais il ne permet pas de certifier que cette présence a un effet sur la santé humaine. »

Quelques mois plus tard, le 1er février 2019, dans le cadre du débat national avec les élus des outre-mer, il réitéra cette affirmation :

« il ne faut pas dire que le chlordécone est cancérigène […] parce qu’à la fois on dit quelque chose qui n’est pas vrai et on alimente les peurs. »

Bien que l’Élysée se défendit ensuite en évoquant un simple malentendu, cette production de doute quant à la nature cancérigène du chlordécone suscita incompréhension et colère de la part des Antillais.

Le politique invente-t-il une controverse scientifique pour minimiser la nature cancérigène du chlordécone ? Pour répondre à cette question, il faut revenir sur la façon dont se sont construites les connaissances sur cette molécule.

Une pollution durable des Antilles

L’usage à grande échelle du chlordécone a entraîné une contamination durable des écosystèmes de la Martinique et de la Guadeloupe, ainsi que de leurs habitants : de par sa très faible capacité à se dégrader dans les sols, on estime à près de six siècles le temps qui devra s’écouler pour que le chlordécone puisse être éliminé par lessivage. La pollution des sols et des eaux superficielles et profondes entraîne une contamination des aliments, des denrées animales et végétales ainsi que des produits issus de la mer.

Cette situation est perçue comme d’autant plus scandaleuse que l’État français a délivré des autorisations d’utilisation à une époque où des connaissances scientifiques sur la dangerosité du chlordécone, y compris en raison de son potentiel cancérigène, existaient déjà. Depuis 1999, l’État a d’ailleurs mis en place des mesures de protection des populations.

Une dangerosité connue de longue date

La formulation de la question « le chlordécone est-il cancérigène ? » n’appelle pour réponse qu’un « oui » ou un « non » sans équivoque. Or, ce faisant elle simplifie la façon dont les savoirs scientifiques se construisent, et tend à occulter l’ensemble des connaissances acquises depuis plus de 40 ans au sujet du chlordécone.

La question de la cancérogénicité du chlordécone se pose pour la première fois aux États-Unis, à Hopewell, dans l’État de Virginie. En 1975, le laisser-aller de l’entreprise qui produisait la molécule causa l’intoxication massive des ouvriers et la pollution des eaux et de la faune de la rivière James. Des travaux publiés entre 1976 et 1979, dont certains dans des revues prestigieuses comme PNAS USA, Science et The New England Journal of Medicine, établirent un diagnostic sans appel : le chlordécone est une substance neurotoxique, reprotoxique, cancérigène et présentant des propriétés hormonales, qui le placeront quelques années plus tard dans la catégorie des perturbateurs endocriniens avérés.

Dès 1976, les autorités américaines n’ont pas hésité à être explicites dans leurs messages de prévention adressés à la population, qualifiant le chlordécone de « probablement cancérigène pour les humains ». Leur mise en garde ne s’appuyait alors pourtant que sur des essais de cancérogenèse chez les rongeurs. En 1979, le Centre international de recherche sur le cancer précisait

« En l’absence de données sur les humains, il est raisonnable, à des fins pratiques, de traiter le chlordécone comme s’il présentait des risques pour les humains. »

Le chlordécone est associé au cancer de la prostate

L’acquisition des connaissances sur ce pesticide allait entrer dans une seconde phase à la fin des années 1990. La question du risque cancérogène est en effet devenu dès 1999 l’un des enjeux majeurs des recherches menées aux Antilles. Les propriétés cancérigènes et hormonales du chlordécone ont logiquement orienté les travaux des scientifiques vers le cancer de la prostate, une pathologie tumorale hormono-dépendante très fréquente aux Antilles.

Une étude épidémiologique, soutenue financièrement par la puissance publique (notamment le ministère de la Santé dans le cadre du Plan National d’Action chlordécone) et par des associations de lutte contre le cancer, a été alors conduite par des chercheurs institutionnels. Les résultats de cette étude, publiée en 2010, révèlent que

« l’exposition au chlordécone est associée à un risque accru de survenue du cancer de la prostate. »

Sur la base de ces observations et en accord avec les connaissances sur les mécanismes biologiques hormonaux du chlordécone, les auteurs de ces travaux ont suggéré l’existence d’une relation de cause à effet entre l’exposition au chlordécone et le risque de cancer de la prostate.

Par ailleurs, en 2011, dans un texte intitulé « Des incertitudes, mais suffisamment de preuves pour guider l’action », le président du conseil scientifique chlordécone InVS-Inserm soulignait

« un effet cancérigène est probable et le niveau de preuve a été renforcé par les travaux épidémiologiques […] sur le cancer de la prostate. »

Les nouveaux travaux publiés le 20 mars confirment et renforcent, si besoin était, le potentiel cancérigène du chlordécone.

À ce jour, cette association, comme sa plausibilité biologique, ne sont disputées par aucune publication scientifique. Il n’y a donc pas de controverse scientifique ici, contrairement à d’autres cas, comme celui du glyphosate.

Le renversement politique de la preuve scientifique

Cette longue expérience de recherche sur le chlordécone a donc permis d’arriver à un résultat important : aux Antilles, l’exposition au chlordécone est associée à un risque accru de survenue du cancer de la prostate.

En revanche, en terme de méthodologie scientifique stricte, il est exact qu’il n’est pas possible d’établir rigoureusement et formellement la preuve d’une causalité. C’est sur ce point que s’est appuyé le Président de la République lorsqu’il a produit ses déclarations, qui ont pour effet de produire un renversement de la preuve scientifique.


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Plusieurs raisons expliquent cette absence de causalité univoque (qui concerne aussi d’autres facteurs de risque tels que radioactivité, perturbateurs endocriniens, etc.) : le fait, par exemple, que le processus menant à un cancer prenne plusieurs dizaines d’années et dépende de multiples facteurs individuels (exposition, bagage génétique, mode de vie…), ou le fait que chacun soit exposé, tout au long de sa vie, à de nombreuses substances potentiellement toxiques…

Toutefois, des études épidémiologiques comparant le risque de développer une maladie encouru par une population exposée à un agent donné au risque que court le reste de la population permettent de déterminer, comme dans le cas du chlordécone, une probabilité d’association. L’impossibilité d’attester pour l’instant d’une causalité univoque ne devrait donc pas être utilisée pour innocenter cette molécule face au cancer, ni faire de ladite causalité l’irréfutable alpha et oméga de l’action publique.

En d’autres termes, la question ne devrait pas être « le chlordécone est-il cancérigène ? », mais plutôt « que doit-on faire pour protéger les populations de ce risque cancérigène ? »

Une aspiration à la justice environnementale

Le chlordécone donc a été mis en cause de longue date, non seulement par des équipes scientifiques américaines et françaises mais aussi par des institutions nationales et internationales spécialisées dans la recherche sur le cancer, ainsi que par des associations médicales et écologistes antillaises. Dans ce contexte, la récente production politique d’un doute sur sa cancérogénécité pourrait révéler la tentation de mettre en place un processus de normalisation.

Ce doute tend en effet à présenter comme « normal » le rapport entre l’inquiétante incidence du cancer de la prostate aux Antilles et la longue exposition à un milieu de vie intensément et durablement contaminé. Or, les résultats des études épidémiologiques aux Antilles mettent en évidence que les influences des origines ethniques des populations, reconnues par ailleurs, ne sont pas les seuls facteurs explicatifs de cette surincidence : l’exposition au chlordécone y contribue également.

Ces déclarations sont d’autant plus incongrues que l’histoire du chlordécone en France, de son autorisation aux modalités de son interdiction, démontre un dédain de la santé des Antillais à la faveur d’intérêts économiques et financiers. C’est précisément en prétextant l’ignorance des alertes scientifiques et en invoquant l’argument fallacieux de l’absence d’une autre méthode de lutte contre le charançon, que des responsables gouvernementaux et des membres des services de l’État ont accordé des autorisations successives à l’utilisation du chlordécone aux Antilles.

L’incompréhension et l’indignation des populations antillaises a par ailleurs été renforcée par les atermoiements sur les limites maximales de résidus à implémenter dans les denrées alimentaires. Face à ce scandale, les Antillais aspirent à une justice environnementale. Il s’agit d’une part d’obtenir la reconnaissance de leur injuste exposition à une molécule dangereuse, inscrite à la liste des polluants organiques persistants de la convention de Stockholm du programme des Nations-Unies pour l’environnement, et d’autre part, de faire appliquer leur droit à vivre dans un environnement sain.

Dès 2006, des associations de Martinique et de Guadeloupe ont porté plainte et une instruction judiciaire est toujours en cours.

Le décalage avec l’attitude des autorités américaines dans les années 1970 est flagrant. Un an après l’incident de Hopewell, l’usine était fermée, la justice était rendue.

Le 27 septembre 2018, le président de la République a justement souligné la nécessité pour l’État « d’assumer sa part de responsabilité » et d’œuvrer à un « zéro chlordécone » dans les produits de consommations des Antillais. Plutôt que de générer une confusion qui n’a aujourd’hui plus lieu d’être d’un point de vue scientifique sur la cancérogénicité du chlordécone, ces deux objectifs, ainsi que celui de la dépollution des sols, nous semblent les plus importants.