Cinéma, musique, littérature : quand les lycéens prennent la place du jury

Les dispositifs qui placent les élèves en position de jury se multiplient. (Ici, remise du Goncourt des lycéens 2018) Damien Meyer/AFP

Après le Prix Goncourt des lycéens, lancé en 1988, ou le Grand prix lycéen des compositeurs, qui sensibilise depuis 2010 les adolescents à la musique contemporaine, voici une nouvelle variété de récompense artistique décernée par des jeunes : le César des lycéens, avec une première édition prévue le 25 février 2019. Parmi les sept films nommés au César 2019 du « meilleur film », 2 000 élèves de terminale ont été invités à voter pour leur long-métrage préféré.

En les invitant à se pencher sur la même sélection que le jury des professionnels, il s’agit de leur permettre de « s’engager dans un événement culturel majeur », « se passionner pour la création cinématographique », ou encore « développer leur esprit critique et leur jugement », comme le note le ministère de l’Éducation nationale.

Les dispositifs qui placent les lycéens en position de jury se multiplient. Ils sont d’une efficacité redoutable quand il s’agit de faire découvrir aux jeunes des œuvres qu’ils n’auraient pas abordées par eux-mêmes. « Les profs de français constatent que certains élèves lisent plus, ou du moins lisent jusqu’au bout, grâce à ce prix », témoigne Isabel Contreras, journaliste à Livres Hebdo, sur Slate.fr.

Au passage, cela vérifie une certitude validée par certains travaux en neurosciences : on a plus d’appétit quand on a le choix et quand on doit formuler une préférence que lorsque tel ou tel plat nous est imposé.

Aimer ou classer

Si l’on use de connaissances en psychologie pour favoriser une consommation culturelle accrue chez les jeunes, ne pourrait-on pas alors parler de manipulation ? Le pire danger encouru par les prix lycéens serait alors que les profs influencent ou orientent l’avis de leurs élèves. Mais ce risque n’est en fait pas le plus préoccupant.

Se voir confier le choix d’un lauréat est certes responsabilisant pour des lycéens. La plupart du temps, les seules expériences de vote que les élèves ont pu avoir sont les élections des délégués de classe, ou l’envoi de SMS pour maintenir un candidat dans une émission de téléréalité.

Mais quel jeu fait-on jouer aux lycéens que l’on met en position de jury ? Derrière une procédure participative très efficacement engageante, fondée sur de nombreux échanges avec les auteurs et débats sur des questions esthétiques, la logique du prix oriente les jeunes générations vers une « culture de jury », et donc une représentation toujours très verticale de l’art et de la culture.

Dans la Critique de la raison dialectique, Jean‑Paul Sartre prend le Grand prix du disque aux États-Unis comme un parfait exemple de l’extéro-conditionnement. Au lieu de seulement créer du conformisme musical, « il faut fasciner chaque Autre par ce faux-semblant : la totalisation des altérités ». La curiosité pour la singularité d’une démarche artistique est petit à petit remplacée par le culte de la personnalité gagnante (quelle qu’elle soit, paradoxalement).

Autrement dit, même s’il enseigne que « chacun ses goûts », le modèle du jury demande à l’ensemble des élèves de rassembler leurs différents points de vue : faire jury, c’est assumer collectivement le vote final comme figure du consensus. Ces dispositifs ne sont donc pas déceptifs en tant qu’ils conditionneraient les élèves à aimer telle ou tel artiste. Ces prix décernés par les lycéens présentent plutôt le risque de reléguer l’expérience esthétique personnelle à des jeux de préférences plus ou moins bien représentés par un palmarès.

Exprimer un jugement

A l’occasion des « Victoires de la musique classique » de 2019, deux classes de collège (une de Puteaux, une autre de Rueil-Malmaison) ont assisté au concert des « Révélations », dans le cadre des actions éducatives du Conseil départemental des Hauts-de-Seine. Pour les préparer à cet événement, nous leur avons projeté des vidéos de prestations des interprètes pour lesquels ils allaient devoir voter, en les mettant littéralement en position de jury. Ils devaient s’exprimer au micro, comme s’ils parlaient à des candidats de The Voice.

Pour être à la hauteur de la situation créée par le plateau radio installé dans la classe, preuve de l’efficacité de ce type de jeux de rôles, les collégiens redoublaient d’attention au jeu musical des artistes nommés et s’adressaient virtuellement à eux : « jouer vite comme ça, on dirait que t’as fait ça toute ta vie », « tu joues mieux quand c’est un peu agressif », « les notes étaient très saccadées, le mouvement des mains était pas très très fluide ».

Mais pour créer une mise en perspective et développer un esprit critique sur l’exercice du jugement esthétique, nous les avons ensuite invités à se constituer en jury de jury et à présenter commentaires et conseils aux camarades qu’ils venaient d’écouter : « je trouve que le jury a bien expliqué ce qu’ils ressentaient », « vous avez un peu tout dit sur l’artiste, au niveau des émotions et de la performance ».

Réfléchir à l’évaluation

Pour les avoir sensibilisés à l’écart qu’ils pouvaient alors éprouver entre une évaluation technique des artistes et les émotions esthétiques que les prestations musicales étaient susceptibles de leur procurer, les collégiens se prêtaient à un jeu d’identification des sentiments exprimés : « tu jouais une mélodie triste, quelques parties joyeuses ». Et, quelquefois, ils arrivaient à pondérer la part de technique avec les affects : « tu étais très concentré, mais tu as quand même réussi à dégager une certaine émotion »

Diffusés dans Métaclassique (émission n°5), ces jeux d’appréciation des collégiens y sont commentés par la sociologue Annelies Fryberger : « On voit que c’est un exercice difficile. On apprend comment dialoguer, sur quoi dialoguer, mais aussi les noms propres qu’il faut pour pouvoir mettre des mots sur les choses. » Auteur de la thèse « De l’évaluation en musique contemporaine en France et aux États-Unis : jurys de pairs, commandes d’œuvres et médias sociaux », Annelies Fryberger relève alors : « On entend la manière dont eux-mêmes ont été évalué. »

Là où le lexique mobilisé semble insister sur le mérite personnel de l’interprète, au jeu de faire jury, les élèves sont souvent pris au dépourvu dans ce qu’ils peuvent dire, comme s’ils étaient appelés à des jeux de formulation dont il ne se sentent pas la légitimité (« on n’est pas des pros »).

Si chacun peut alors s’identifier au malaise rencontré, c’est que les élèves sont alors exposés à la double injonction du consommateur de bien culturel : éprouver une expérience esthétique inconditionnelle (suivant l’héritage des Lumières, qui marque l’irréductibilité de l’art à des calculs objectifs) et participer à des délibérations d’évaluation (suivant les procédures, à peine dissimulées, du new public management).

Même si l’exercice du vote et le prix lui-même ne sont jamais que des leviers éducatifs pour stimuler des argumentations à motifs artistiques et culturels, les prix baignent les élèves dans un imaginaire de distinction. Le jeu étant de désigner la ou le « meilleur », l’enjeu reste incrusté dans une culture de la prescription.