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Les deux sites de fouille : Ksar Akil (à gauche) et la Grotte Mandrin (à droite).
Les deux sites de fouille : Ksar Akil (à gauche) et la Grotte Mandrin (à droite). Reproduction photographique de Ksar Akil avec la permission du Peabody Museum, Harvard University, 998-27-40/14628.1.30., Author provided (no reuse)

Colonisation de l’Europe par Homo sapiens : une nouvelle étude rebat les cartes

L’annonce par mes équipes en 2022 de la découverte d’installations sapiens datées d’il y a 54 000 ans, et reculant de 12 millénaires les premières migrations de ces populations sur le continent européen, laissait entendre que des éléments fondamentaux de la première colonisation de l’Europe nous avaient échappés.

Je publie ce mercredi 3 mai une vaste étude dans la revue scientifique PlosOne qui expose une réécriture profonde de ce moment clef de l’histoire européenne en démontrant que la colonisation de l’Europe par sapiens se serait établie suivant 3 grandes vagues de peuplements entre les 54e et 42e millénaires avant aujourd’hui.

La vague du 42e millénaire qui fut longtemps considérée comme la première vague de colonisation du continent ne serait en réalité… que la dernière… L’ultime pulsation d’un processus bien plus ancien reliant l’Europe depuis l’Orient méditerranéen et dont la compréhension nous aurait totalement échappé, impactant profondément nos conceptions de la colonisation de ce continent et l’histoire des populations aborigènes néandertaliennes dont l’extinction semble coïncider assez précisément avec la troisième vague sapiens, marquant la fin d’un processus très long, s’étalant sur plus de 12 millénaires, et dont nous ne commençons qu’à entrevoir les grandes inflexions historiques.

Représentation des trois vagues de migration de sapiens vers l’Europe. Ludovic Slimak, Fourni par l'auteur

La première vague

Jusqu’en 2022 il semblait établi que les premières migrations sapiens vers l’Europe s’établissaient entre 45 et 42 000 ans, s’installant sur des territoires occupés exclusivement, et depuis des centaines de millénaires, par Néandertal. Mais notre article de 2022 révélait la présence de sapiens dès le 54e millénaire.

L’étude présentait l’analyse de neuf dents découvertes dans la Grotte Mandrin en vallée du Rhône, démontrant que toutes ces dents étaient néandertaliennes, mais que l’étonnante culture du Néronien, fondée sur l’obtention systématique de petites pointes de silex étonnamment standardisées devait être associée à des sapiens archaïques. J’avais reconnu ces traditions du Néronien dès 2004, notant leur caractère remarquablement moderne du point de vue des techniques, mais sans pouvoir alors en analyser l’origine précise ni qui de Néandertal ou sapiens pouvait en être l’auteur.

L’étude de 2022 relevait aussi de puissantes connexions dans les traditions artisanales entre ces populations sapiens du Néronien de la vallée du Rhône et l’Initial Upper Paleolithic (IUP, littéralement le Paléolithique Supérieur Initial) reconnu dans le Levant méditerranéen (Moyen-Orient).

Après un séjour d’étude de plusieurs mois sur Harvard en 2016 j’avais été confronté à ces fameuses collections de l’IUP de l’Est de la méditerranée. J’y étudiais l’immense séquence archéologique de Ksar Akil localisée sur les flancs du mont Liban qui, avec ses 22 mètres d’enregistrements archéologiques, représente l’enregistrement le plus complet d’Eurasie quant à la question des derniers néandertaliens et des premiers sapiens.

Dégagement des niveaux archéologiques à la Grotte Mandrin. Ludovic Slimak, Fourni par l'auteur

Confronté aux artisanats sapiens je découvrais avec stupéfaction leurs similarités techniques vis-à-vis de mon Néronien. Ma confrontation avec les traditions techniques de ces sapiens orientaux n’offrait qu’une conclusion possible ; le Néronien et l’IUP levantin représentent une unique tradition technique, marquant ici une avancée sapiens très ancienne vers l’Europe occidentale.

Je publiais cette conclusion dès mon retour de Harvard, en 2017 et 2019, cinq années avant que nous ne publions l’analyse de ces fameuses neuf dents découvertes à la Grotte Mandrin, mais surtout deux années avant que Clément Zanolli (chercheur CNRS UMR PACEA) n’ait la première de ces dents entre ses mains pour analyse. Les conclusions de l’anthropologie physique établies par ce chercheur rejoignaient alors, de manière totalement indépendante, celles de l’analyse comparée des systèmes techniques suivant le principe d’une analyse en double aveugle.

Cette proposition d’une présence sapiens très ancienne reposait ainsi à la fois sur la découverte remarquable de dents humaines anciennes, et sur une approche structurale, globale, croisant l’analyse des traditions artisanales néandertaliennes et sapiens à des études comparées transméditerranéennes.

Nous avons donc ici la première vague sapiens vers l’Europe, montrant l’existence de migrations anciennes qui atteignent l’ouest du continent dès le 54e millénaire.

La troisième vague

La troisième vague est reconnue depuis plusieurs décennies. Elle était jusqu’à peu considérée comme la première grande vague sapiens vers l’Europe. Nous sommes désormais quelque part autour du 42e millénaire. Cette vague concerne les traditions dites aurignaciennes dont les plus anciennes expressions sont communément distinguées sous l’appellation de Protoaurignacien.

Leur attribution ne repose à nouveau que sur une poignée de dents humaines mais le rattachement de ces traditions de l’Aurignacien à sapiens ne fait ici aussi guère de doute ces industries connaissant, comme pour le Néronien, des équivalents très précis dans le Levant méditerranéen où ces ensembles sont individualisés sous l’appellation d’Ahmarien ancien. Dans ce jeu de corrélations entre Orient et Occident les impressionnants enregistrements archéologiques de Ksar Akil jouent à nouveau un rôle important.

Lors de mes recherches sur Harvard au Peabody Museum en 2016 j’étudiais l’ensemble de ces collections. À nouveau, stupéfaction. Les corrélations établies depuis une vingtaine d’années entre Orient et Occident, entre Protoaurignacien et Ahmarien ancien de Ksar Akil, étaient clairement erronées.

Ces connexions avaient été établies principalement sur des bases bibliographiques et avec peu de retours directs sur ces collections. Ce que je voyais à Ksar Akil ne ressemblait en rien au Protoaurignacien européen. Toutefois, à Ksar Akil, un Protoaurignacien très classique pouvait effectivement être reconnu mais dans des niveaux archéologiques bien plus récents que ceux envisagés jusqu’alors par notre communauté scientifique. Bien. Admettons. Nous n’aurions ici qu’un recadrage des connexions pressenties entre Europe et Levant.

Mais quelque chose de bien plus intéressant se dessinait. À Ksar Akil, entre l’Initial Upper Paleolithic, le Néronien levantin donc, et l’équivalent du Protoaurignacien, il y a quelque chose. Ce ne sont pas moins de 8 niveaux archéologiques qui séparent l’IUP (ma première vague) de Ksar Akil des éléments archéologiques correspondant à ma troisième vague. Dans cette séquence archéologique, des chronologies très fines sont rarement accessibles du fait d’une moindre qualité de préservation des vestiges osseux dans ces régions climatiquement chaudes, mais ces huit niveaux archéologiques ont ici tout lieu de concerner une temporalité de plusieurs millénaires.

Et ces collections-là nous offrent un regard inattendu sur ce qui semble bien correspondre aux traditions culturelles d’une seconde vague sapiens vers le continent européen.

La deuxième vague

À Ksar Akil, entre l’IUP et l’équivalent du Protoaurignacien, des milliers de silex nous montrent des artisanats fondés sur la production de « pointes à dos abattu ». Ces niveaux archéologiques levantins appelés Early Upper Paleolithic (EUP, littéralement Paléolithique Supérieur Ancien) de Ksar Akil, avec leurs pointes à dos abattu, évoquent techniquement, très précisément, et de manière remarquable, ce que nous appelons en Europe occidentale le Châtelperronien, des traditions bien attestées de la Bourgogne à l’Espagne et généralement attribuées… à Néandertal.

Similarités des silex entre les sites de Mandrin et de Ksar Akil. Dessins Laure Metz et Ludovic Slimak. Ludovic Slimak, Fourni par l'auteur

Le Châtelperronien est l’une de ces industries dites « de transition » qui marqueraient l’entrée dans la modernité des populations néandertaliennes, avec lames, lamelles et parures d’os ou d’ivoire. Mais les restes humains ici aussi sont rares et différents chercheurs ont déjà relevé que cette attribution néandertalienne était incertaine, sans pouvoir en explorer l’origine précise (sapiens ? populations métisses ?) et sans être en mesure d’établir des connexions techniques, géographiques ou culturelles précises entre le Châtelperronien et les traditions sapiens reconnues ailleurs en Eurasie.

La confrontation aux données levantines du gisement de Ksar Akil crée pour la première fois ce pont très précis entre Châtelperronien et sapiens replaçant ces industries dans un contexte culturel bien défini et propre aux populations sapiens de l’orient méditerranéen. La proximité entre le Châtelperronien européen et l’EUP de Ksar Akil permet finalement de proposer une origine culturelle et géographique bien circonscrite, et en rien néandertalienne, au Châtelperronien européen.

Nous avons ici, avec le Châtelperronien, notre deuxième vague sapiens.

Repenser la structure des basculements d’humanité en Europe

Cette distinction de trois vagues sapiens vers l’Europe affecte l’ensemble de nos cadres interprétatifs raffinés à travers le XXe siècle mais dont la structure historique assez simple (Néandertal, puis sapiens avec une phase supposée d’acculturation néandertalienne entre les deux) était restée inchangée dans son ossature depuis le début du XXe siècle.

Cette étude de PlosOne montre aussi que sur le Levant ces 3 traditions artisanales levantines passent très progressivement, à travers les millénaires, de l’IUP à l’EUP et enfin à l’équivalent du Protoaurignacien, nous confrontant ici aux évolutions graduelles d’un même groupe culturel.

Les trois pulsations migratoires vers l’Europe représenteraient donc des mouvements de sapiens à partir d’un unique substrat culturel levantin.

Quant à Néandertal la proposition de réattribution du Châtelperronien à certaines populations sapiens dont les traditions sont bien définies et de racines levantines impacte profondément notre regard même sur l’organisation des sociétés néandertaliennes au moment de l’arrivée de sapiens en Europe. C’est ici aussi une réécriture profonde de nos schémas et de notre compréhension de ces populations humaines fossiles. Peut-être que, finalement, les néandertaliens disparurent sans ne jamais rien changer, fondamentalement, à ce que furent leurs manières ancestrales d’être au monde.

Nous vivons un moment enthousiasmant de remodelage profond des connaissances permettant non seulement de repenser des moments clefs de l’histoire de notre continent mais aussi, plus profondément, de nous confronter à ce que signifie être humain face à la longue histoire des humanités autres, et désormais éteintes.


Pour aller plus loin :
● Ludovic Slimak, « Néandertal nu, comprendre la créature humaine », Odile Jacob, 2022.
● Ludovic Slimak, « Le dernier néandertalien, comprendre comment meurent les hommes », Odile Jacob, 2023.

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