Le débat public autour de la Loi 21 sur la laïcité de l'État oppose deux camps qui n’ont pu s’entendre ni trouver de compromis. Shutterstock

Comment la philo peut nous aider à comprendre les opinions des autres… et les accepter

Laïcité, vaccins, environnement… Voici quelques-uns des grands enjeux de société qui polarisent l'opinion publique. Comment réconcilier des positions qui semblent irréconciliables? Les enseignements du philosophe français Maurice Merleau-Ponty peuvent nous éclairer.

Les questions de l'écoute et de la coexistence politiques sont omniprésentes dans les débats publics actuels, très polarisés. Lorsque des opinions politiques sont si opposées qu'aucun compromis ne semble possible, des relations véritablement humaines demeurent possibles, si nous agissons conformément à deux principes pour l'action proposés par Maurice Merleau-Ponty, né en 1908 et mort en 1961.

D’abord, l’universalité, qui commence par l’écoute. Elle suppose de comprendre les autres et de laisser notre perspective rejoindre la leur. Ensuite, la coexistence, qui signifie cesser de se privilégier soi-même, sa communauté, sa société, ses électeurs, pour plutôt tenir compte de la manière dont nos actions affectent les autres.

Ces idées ressortent de ma lecture de la philosophie politique de Merleau-Ponty, mais aussi de mes recherches sur l'immigration francophone et sur la Charte des valeurs.

Maurice Merleau Ponty. Wikipedia

Au fil de ces recherches sur des sujets à propos desquels chacun semble avoir son opinion, j'ai perçu la pertinence de développer les deux principes qu'a suggérés Merleau-Ponty. Voici comment ils peuvent nous aider à comprendre le débat autour de l'interdiction du port des signes religieux.

Loi 21 et coexistence impossible?

Le débat public autour du Projet de Loi sur la laïcité de l'État oppose deux camps qui n’ont pu s’entendre ni trouver de compromis. Le gouvernement du Québec a ainsi récemment adopté la Loi 21, qui interdit le port de signes religieux chez les employés de l’État en situation d'autorité.

Cette loi a été adoptée sous bâillon, afin de limiter le temps de discussion et de réflexion à son sujet. Par ailleurs, malgré ses consultations parlementaires, le gouvernement a été critiqué pour ne pas avoir consulté directement les femmes musulmanes qui portent le voile et sont l'objet de cette loi et pour avoir surreprésenté les groupes en faveur de la Loi.

Laissant de côté les questions de procédure politique, la position philosophique de Merleau-Ponty nous ramène à la question de la relation humaine entre les deux camps en question. Or, d’entrée de jeu, le débat sur ce qui a été nommé les « accommodements raisonnables » a généralement exclu l'écoute des musulmanes et musulmans en les transformant en objets de législation plutôt que de les voir comme citoyennes et citoyens.

La loi, et la manière dont elle a été adoptée, limitent les possibilités de coexistence en forçant hors du dialogue et hors de l’État celles qui désirent vivre leur foi de la manière dont elles l'entendent (sans qu'elles ne désirent en cela imposer un comportement aux autres).

La polarisation : complice du statu quo

Merleau-Ponty s'est préoccupé de ces questions de l’écoute et de la coexistence pendant les premières années de la Guerre froide. Face aux difficultés d’élaborer une position française entre l’Union soviétique et les États-Unis, il a tenté de délimiter les conditions d’une écoute et d’une coexistence entre des groupes qui refusaient de se parler… et qui pouvaient se détruire mutuellement en entraînant une bonne partie de l’humanité avec eux.

Sa stratégie consistait le plus souvent à montrer comment les positions les plus opposées sont en fait complices pour maintenir le statu quo.

Il s’efforçait de refuser toute dualité et à définir une autre position qui permettrait de dépasser le débat pour le faire avancer. Là où la discussion semble impossible, écrit-il, nous devons «accomplir notre liberté de penser en liberté de comprendre »

Faux consensus et véritable pluralité

Au Québec, la dualité dépasse l’arène politique, où règne une apparence de consensus autour du bien-fondé de légiférer sur les symboles religieux. Or, ce consensus repose sur une dualité plus large qui suppose que le port du voile est en soi un signe d'inégalité entre hommes et femmes. Il y aurait donc d'une part une société québécoise égalitaire et, d'autre part, des communautés musulmanes inégalitaires qui opprimeraient les femmes.

Toutefois, l'opposition au consensus révèle que derrière cette dualité apparente se trouve une pluralité de positions. Ainsi certaines s'opposent en tant que femmes musulmanes, d'autres le font en leur nom et d'autres encore au nom des valeurs québécoises.

Des gens manifestent contre le projet de loi 21 du gouvernement du Québec à Montréal, le 17 juin. Pour les uns, le port du voile est un droit, pour les autres, un symbole de soumission de la femme. La Presse Canadienne/Graham Hughes

Des commissions scolaires aux universitaires, d’Amnistie internationale aux juristes, ou de la Ligue des droits et libertés à la Fédération des femmes du Québec ou à des groupes et organismes religieux, il existe autant de raisons et de manières de s'opposer à la Loi 21.

L’une de ces positions a été incarnée par la Coalition Inclusion Québec. Invitée aux consultations du gouvernement, elle a consulté des femmes musulmanes qui portent le voile afin de porter leur voix et leur donner un temps pour s'exprimer. Ne serait-ce qu’un moment, cette Coalition a ainsi réussi à faire entrer ces femmes musulmanes dans le jeu politique et à établir des liens avec elles – à mettre en œuvre l’universalité et la coexistence.

Une telle attitude suppose d’écouter les personnes et surtout les femmes musulmanes qui sont visées par cette loi et par l'opinion selon laquelle le port du voile serait une menace pour la société québécoise.

Ce sont elles qui, du fait de leur position minoritaire, doivent s’ajuster, chercher à comprendre, écouter, mais aussi négocier leur relation tant avec la société majoritaire québécoise qu’avec leurs familles et communautés. Comme les autres personnes visées par la Loi 21, celles qui travaillent au sein de l'État québécois et s'adaptent à ses normes démontrent de ce fait une volonté de coexistence. Elles font aussi preuve d'écoute, comme le fait le Conseil canadien des femmes musulmanes qui s'adresse à l'État en parlant des soucis qui lui sont propres, à savoir l'emploi et les dangers de radicalisation.

Enfin, les femmes musulmanes représentent en elles-mêmes une pluralité : parmi elles, certaines portent le voile, d’autres le refusent et le combattent. Les hommes dans leurs vies adoptent aussi des positions diverses, toujours liées à des parcours, des contextes et des valeurs différents.

L'harmonie sociale : un rêve impossible

Merleau-Ponty nous enjoint de nous rapprocher ainsi des personnes qui nous semblent les plus éloignées, afin de trouver comment ce que nous désirons pourrait coïncider avec leurs propres objectifs. Plutôt que de nous mettre à leur place, nous devrions saisir le sens de leurs mots, de leurs gestes, de leurs conduites. Cette écoute favorise la coexistence : contre la peur des autres – la peur de se faire convertir? – et contre les motifs assumés, il reste les mots et les gestes qui démontrent une volonté de vivre en paix.

Nous rappelant que des conflits d’opinion et de comportement auront toujours lieu et que l’harmonie sociale est un rêve impossible, Merleau-Ponty met l’accent sur l’inclusion de toutes et tous dans les processus politiques. Nul ne peut être libre seul, puisque toutes les vies sont déjà entrelacées, et nous gagnons tous à la rencontre des autres personnes. L’échange, même à travers un conflit, nous présente toujours de nouvelles manières de vivre et nourrit notre créativité.

Ainsi il s’agit de comprendre : l'idée centrale de la philosophie politique de Merleau-Ponty tient en ce qu’une véritable liberté « prend les autres où ils sont, cherche à pénétrer les doctrines mêmes qui la nient et ne se permet pas de juger avant d’avoir compris » .