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Comment le racisme et l’antisémitisme s’alimentent aujourd’hui

Inauguration en juillet 2022 du musée de l’ancienne gare de Pithiviers, qui devient l’un des cinq lieux de mémoire constituant le Mémorial de la Shoah en France. Christophe Petit Tesson/AFP

Une grande marche civique contre l'antisémitisme a été organisée à Paris, dimanche 12 novembre, à l'appel des présidents de l'Assemblée nationale et du Sénat, Yaël Braun-Pivet et Gérard Larcher. Elle répond à la forte hausse du nombre d'actes hostiles aux personnes de confession juive, depuis les massacres du Hamas en Israël le 7 octobre et la riposte militaire qui a suivi. Dans ce cadre, nous republions ce texte de Michel Wieviorka, proposé dans le cadre d’une série de séminaires organisés à l’initiative de la Plateforme internationale sur le racisme et l’antisémitisme l'année dernière. Cette même plateforme se réunira également le 22 et 23 novembre prochains à la Maison de l'Amérique latine autour d'un colloque « Mémoire, histoire et politique »


Le racisme et la haine des juifs conjuguent constamment, mais sous des modalités changeantes, continuité et innovation. Les deux sont globaux, mais avec des spécificités nationales tenant à l’histoire, à la structure sociale ou à la culture politique de chaque pays. Jusqu’où faut-il les distinguer et quelle est leur réalité aujourd’hui ?

Une réponse élémentaire distingue deux perspectives, sociologique et historique. La haine des juifs, « la haine la plus longue » comme l’expliquait Robert Wistrich, remonte à l’Antiquité – je n’entre pas ici sur les débats d’historiens à propos d’un éventuel antijudaïsme antique. Unique, elle a été religieuse avant d’être raciale. Mais d’un point de vue sociologique, les mêmes outils permettent d’analyser les deux phénomènes, qui relèvent alors d’une même famille.

Une autre réponse, plus historique donc, passe par l’examen de l’action (raciste, antisémite), de la recherche sur cette action, et des modalités du combat antiraciste. Il arrive qu’un même acteur soit raciste et antisémite. Ou exclusivement l’un ou l’autre. Que la haine des juifs soit un étage supérieur du racisme, par exemple avec les suprémacistes blancs nord-américains. Ou encore que des Juifs fassent preuve de racisme, etc.

La fragmentation culturelle et sociale fabrique une grande diversité de possibles. Souvent, la recherche comme l’action antiraciste dissocient les deux registres. Encouragés par la tendance à l’hyperspécialisation de la recherche, les chercheurs et les laboratoires sont rarement à cheval sur les deux. Les études postcoloniales, dé-coloniales, ou consacrées à un groupe plus ou moins large, African-American studies, Jewish studies, etc., confortent l’image d’une dissociation.

Un racisme qui évolue

Depuis le mouvement des Noirs pour les droits civiques des années 1950-1960, et sans que les expressions classiques – coloniales, biologiques- aient disparu, le racisme peut sembler moins flagrant (« veiled »), logé dans des mécanismes échappant à la conscience des acteurs mais aussi systémique, institutionnel ou structurel. Il semble aussi différentialiste, culturel, tenant ses cibles pour inassimilables, incapables de rallier l’identité collective et ses « valeurs ».

Un portrait de Martin Luther King dans une rue de Washington DC. Jewel Samad/AFP

Puis, jusqu’aux années 2000, le racisme était perçu, analysé et combattu comme émanant du groupe dominant. Les Blancs.

Mais des demandes identitaires, dans de nombreux pays, se sont cristallisées, et parfois essentialisées, autour notamment de l’islam ou de « la race », portées par des acteurs oscillant entre ouverture et fermeture, tentés alors dans les cas extrêmes par la guerre des races. L’idée d’une « pensée blanche » renvoie chez les uns à un projet de guerre anti-Blancs tournant au racisme, et chez d’autres encourage le Blanc à ne plus être « enfermé dans sa blancheur ».

À l’origine invention à prétention scientifique, la « race », sous influence américaine, devient une construction sociale – ce qui rend la notion acceptable. Des victimes l’intériorisent, en même temps qu’elles affichent des demandes de reconnaissance, religieuses, culturelles plus ou moins naturalisées, racialisées.

Au racisme culturel qui reproche à ses cibles de ne pas s’intégrer aux valeurs du groupe dominant, elles répondent en affichant les leurs. Dès lors, l’antiracisme se déchire entre universalisme et un relativisme qui finalement voit des « races » partout. Les dérives se démultiplient. Des intellectuels, des journalistes, des acteurs politiques s’en prennent à la cancel culture, au wokisme, à l’islamo-gauchisme en jetant le bébé avec l’eau du bain : les mobilisations antiracistes respectables, les excès et intolérances ; les études sérieuses, postcoloniales par exemple, et les idéologies délirantes.

L’antisémitisme et Israël

Au départ, la haine des juifs est indissociable de l’essor du christianisme, il vaut mieux parler d’anti-judaïsme, les juifs sont perçus et traités comme un peuple « déicide » refusant d’accepter la nouvelle religion. L’antisémitisme fait des juifs une race au sens biologique, sans que disparaisse le vieil anti-judaïsme. Il trouve certaines de ses sources dans l’Espagne à partir de la « Reconquista » à la fin du XVe siècle, avec le thème de la “pureté du sang” et se développe dans l’Europe moderne de la seconde moitié du XIXe siècle.

A la fin des années 70, l’antisémitisme s’alimente du négationnisme. Identification à la cause palestinienne, idée que l’État d’Israël n’a pas sa place en terre d’islam, et, plutôt à gauche, antisionisme parfois consubstantiellement antisémite : l’existence et la politique de l’État d’Israël ont pesé lourdement sur les préjugés et la haine antisémites à partir du début des années 1980.

Plus l’antisémitisme est attribué au monde arabo-musulman et à l’« islamo-gauchisme », plus prospère l’équation : antisionisme=antisémitisme. Or, l’antisémitisme existe aussi chez les Skinheads, les néonazis, dans des secteurs catholiques rejetant les conclusions de Vatican II, chez des complotistes, par exemple « anti-vax » et « anti-passe » exprimant en 2021 leur haine sur divers réseaux sociaux et parfois dans la rue.

De nouveau, un combat universel

Aux États-Unis, après la participation de juifs démocrates au mouvement pour les droits civiques, les eaux s’étaient séparées. Mais depuis 2013, dans le contexte de l’apparition du mouvement Black Lives Matter, des juifs s’engagent à nouveau aux côtés de Noirs.

Une des nombreuses manifestations du mouvement Black Lives Matter devant la Maison Blanche, lors de l’administration Trump. Olivier Douliery/AFP

Plus le combat est universel, contre le racisme ou l’antisémitisme sans exclusive, plus les deux phénomènes ne font qu’un. Franz Fanon, haute figure de l’action émancipatrice anticoloniale, évoque pour le faire comprendre le propos d’un de ses anciens professeurs s’adressant à ses élèves antillais : « Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous ».

Plusieurs éléments nouveaux doivent encore être soulignés. Le changement technologique (Internet, réseaux sociaux, intelligence artificielle, algorithmes…) ouvre ainsi d’autres horizons au racisme et à l’antisémitisme d’un côté, à la recherche sur ces phénomènes et à l’action antiraciste de l’autre. L’évolution ici est globale, appelant des réponses juridiques, économiques -vis-vis notamment des GAFAM –, politiques ou militantes non moins globales.

Des prises de position récentes ramènent également à la distinction entre antisémitisme et racisme et à leur enchevêtrement. La première, venue des États-Unis, accuse les juifs d’avoir joué un rôle central dans la traite négrière – une thématique rapidement abandonnée ou presque grâce notamment à l’intervention de grands intellectuels noirs étasuniens.

Autre affirmation, que résume la formule « deux poids, deux mesures » : les juifs bénéficieraient d’un traitement privilégié, contrairement à d’autres, noirs, musulmans notamment. Ainsi, en France, ils seraient avantagés puisqu’il est possible de blasphémer (avec les caricatures du prophète Mohammed), mais interdit de plaisanter à propos des chambres à gaz, ou d’en contester l’existence.

Enfin, un thème progresse, notamment au sein de minorités de couleur : les juifs, n’étant plus discriminés, seraient des Blancs à qui s’appliquerait le concept de « blanchité » et qui participeraient à la discrimination de non-Blancs – ce qui revient à minimiser la Shoah.

Racisme et antisémitisme s’enchevêtrent aujourd’hui : on retrouve ici notre question initiale de leur distinction. Les deux phénomènes ne se confondent pas, leurs cheminements historiques réciproques pas davantage, et pourtant, ils s’alimentent fréquemment l’un l’autre, ce qui fabrique des dynamiques parfois originales – les juifs et la « blanchité ». La recherche, comme l’action antiraciste, devraient en prendre acte de manière systématique.

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