La militante végane Élizabeth Viola tient une pancarte durant une manifestation à Montréal. Le mouvement est diversifié dans ses actions mais prône la même idée: un refus de normaliser la consommation de produits animaliers. Shutterstock

Comment le véganisme est devenu un mouvement social

Plusieurs événements sont venus rappeler récemment l’existence d’une mouvance végane de plus en plus active et revendicatrice.

Il y a quelques semaines, une dizaine de militants sont entrés dans le restaurant montréalais Joe Beef lors de ses heures d’ouverture pour y dénoncer la consommation de viande et l’exploitation animale. Quelques jours plus tard, le Manitoba s’est vu mettre de la colle dans sa serrure, tout comme le bar Vin Mon Lapin. Une note dénonçait leur association au projet de petit abattoir à Granby. Ces dernières actions n’ont pas été revendiquées.

En décembre dernier, un groupe d’activistes pénétrait dans une ferme en Montérégie pour témoigner des conditions de vie de porcs élevés pour la consommation humaine. Cette action de militants véganes a été l’objet d’une couverture médiatique importante.

Côté français, plusieurs abattoirs ont été bloqués en 2018, notamment par l’association 269 Libération Animale. Plus récemment, des militants sont entrés dans un élevage porcin avec un député de la France insoumise. Depuis 2017 également, certains commerces ont été ciblés, comme la boucherie du marché Saint-Quentin dans le 10e arrondissement de Paris.

Québec a réagi en mettant sur pied un comité qui se penchera sur les initiatives prises par d’autres juridictions (Alberta et Ontario notamment) pour contrer ce genre d’actions, tandis qu’en France, une cellule de lutte contre les atteintes agricoles nommée Demeter été mise sur pied par le gouvernement, en partenariat avec la gendarmerie nationale et la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA).

Une jeune femme tient une pancarte pendant la Marche pour la fermeture des abattoirs en juillet 2019, à Montréal. Marie-Ève Fraser, Author provided

Quel lien peut-on faire entre ce type d’actions, éminemment collectives, et d’autres d’ordre personnel, comme la décision de devenir végane ?

Végétaliser une recette de tourtière à la viande québécoise, comme l’a fait le chef Jean-Philippe, ou une recette de crêpes pour la chandeleur, comme l’a proposé, en février, l’association de lutte pour les animaux L214, est-ce la même chose que d'entrer dans un élevage ou dans un restaurant pour alerter sur les conditions de vie des animaux de boucherie ?

C’est à cette question que je vais tenter de répondre. Doctorante en science politique, mon champ d’expertise concerne les mouvements sociaux, et plus particulièrement celui pour les droits des animaux en France et au Québec, sur lequel porte mon mémoire de maîtrise.

À l’ère de l’urgence climatique, le mouvement végane se nourrit de nombreuses idées qui convergent vers un refus de normaliser la consommation de produits animaliers et le respect des droits fondamentaux des animaux. Il s’incarne dans de multiples réseaux et différents types d’actions.

Une brève histoire du véganisme

Le terme vegan est apparu en 1944 au Royaume-Uni. Deux membres de la Vegetarian Society anglaise relèvent que l’industrie du lait et des œufs est étroitement liée à celle de la viande, et qu’en conséquence, le végétarisme (qui n’exclut que la consommation de chair animale) n’est qu’une solution de transition vers une diète exempte de cruauté animale.

Ils fondent alors la Vegan Society, qui définit en 1949 le véganisme comme « le principe d’émancipation des animaux de l’exploitation humaine ». La définition actuelle proposée par la Vegan Society (toujours active) est la suivante : « un mode de vie qui cherche à exclure, autant que faire se peut, toute forme d’exploitation et de cruauté envers les animaux, que ce soit pour se nourrir, s’habiller ou dans tout autre but. »

Une manifestation de militants véganes à New York. Shutterstock

Si le véganisme est une façon de se nourrir et de se vêtir, il est aussi bien plus que cela : quotidiennement, dans les actes les plus intimes de leur existence, les véganes refusent de consommer des produits ou des services issus de ce qu’ils considèrent comme de l’exploitation des animaux. Ils jugent injuste de faire subir des torts à des êtres doués de conscience pour le plaisir de manger un hamburger ou de s’asseoir sur un canapé en cuir. Car les animaux non humains possèdent les « substrats neurologiques de la conscience », peut-on lire dans le manifeste de la Déclaration de Cambridge sur la conscience, signé par des neuroscientifiques en juin 2012. La Déclaration conclut que les animaux non humains ont une conscience analogue à celle des animaux humains.

Le véganisme se distingue en outre du végétalisme parce qu’il va au-delà de l’alimentation et concerne l’habillement et le divertissement.

Une diversité d’actions

Bien sûr, toutes les personnes véganes ne se définissent pas comme militantes pour les droits des animaux. Si la plupart d’entre elles deviennent véganes par objection de conscience, certaines décident de s’unir et de faire entendre leur voix (et celle des animaux) dans l’espace public. Cette coexistence d’actions collectives et individuelles constitue ainsi une caractéristique fondamentale du mouvement végane.

Une autre caractéristique réside dans la profonde diversité de ses actions, mais également des stratégies militantes et des groupes qui le composent. Alors que certains s’orientent vers l’action directe, d’autres souhaitent faire évoluer les comportements alimentaires et populariser le véganisme. Certains groupes favorisent l’activisme de rue, d’autres choisissent des voies plus institutionnelles, en créant des pétitions ou en travaillant avec des municipalités.

En outre, au Québec, le monde universitaire est à la fine pointe des travaux en éthique animale. Parmi ces philosophes, certains sont des militants engagés, comme Christiane Bailey, Frédéric Côté-Boudreau, Martin Gibert ou Valéry Giroux. Dans le milieu de la protection animale, des personnes comme Élise Desaulniers, dirigeante de la SPCA de Montréal, sont impliquées dans la cause.

Cette multiplicité de voix et d’actions, issues de sphères sociales diverses, fait du véganisme un véritable mouvement citoyen.

Cela dit, la question de l’efficacité des actions est un débat important parmi les militants. En effet, à l’heure où l’offre de produits végétaliens gagne du terrain, ces derniers craignent parfois la réduction du véganisme à un mode de vie dépolitisé, récupéré par l’industrie agroalimentaire. Certains relèvent alors qu’il est nécessaire d’agir politiquement pour les droits des animaux plutôt que diffuser le mode de vie végane et préfèrent parler d’un mouvement antispéciste ou d’un mouvement de libération animale. Autre débat également, la question de savoir si un mouvement social doit s’attirer les faveurs de l’opinion publique.

Une manifestation pour la défense des droits des animaux à Mexico, en octobre 2019. Le mouvement végane a une ampleur planétaire. Shutterstock

Le débat public est lancé

Quoi qu’on pense des actions entreprises, une chose est claire : les questions soulevées par les mouvements végane et antispéciste font désormais partie du débat public. En ce sens, ces deux mouvements ne se réduisent ni aux organisations qui les portent ni aux idéologies qui les traversent : ils interrogent en réalité notre société tout entière.

Leurs multiples actions, parfois coordonnées, parfois spontanées, interrogent les conséquences éthiques et environnementales du traitement que nous réservons aux animaux d’élevage. En 2017, la FAO estime à 70 milliards le nombre de ces animaux terrestres abattus dans le monde pour leur viande, sans compter les poissons, les mammifères marins et les crustacés. À titre de comparaison, certains chercheurs avancent qu’un milliard d’animaux ont été tués dans les récents incendies australiens.

Un mouvement social

La plupart des renversements de valeurs que notre monde a connus sont le fait d’actions protestataires. Qu’on pense au droit de grève durement acquis par les syndicats, aux droits civiques des Noirs aux États-Unis ou encore aux droits des femmes, les mouvements sociaux produisent la société, comme le dit le sociologue Alain Touraine.

De fait, les mouvements végane et antispéciste semblent bien placés pour produire, à terme, une société plus juste envers les animaux. Dans l’immédiat, il faut sans doute s’attendre à des changements significatifs dans nos manières de consommer et de traiter les animaux.

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