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Comment l’école a façonné notre image de Molière

Molière et Goudouli, par Édouard Debat-Ponsan, peinture exposée au Capitole de Toulouse. Public domain, via Wikimedia Commons

Dans les manuels scolaires d’aujourd’hui, deux images de Molière coexistent souvent : d’un côté celle du Molière écrivant de Charles-Antoine Coypel, de l’autre celle du Molière en habit de Sganarelle de Claude Simonin.

Molière selon Antoine Coypel. Antoine Coypel, Public domain, via Wikimedia

La première iconographie permet de vénérer la double image de Molière : celle du grand auteur français, représentant de notre pays, donné à voir en plein travail, la plume à la main ; et celle d’un homme dont les traits réguliers seraient censés refléter les qualités de l’âme. La seconde iconographie représente l’acteur en plein travail, le comédien qui endosse le rôle grimaçant du personnage de Sganarelle.

Si la première image s’est longtemps imposée dans les salles de classe, sa juxtaposition actuelle avec celle de Molière dans un rôle de valet comique nous rappelle combien la représentation de cet auteur majeur a évolué depuis la fin du XIXe siècle dans les programmes scolaires. En quoi le Molière enseigné à nos parents et grands-parents n’est-il plus tout à fait le même que celui que découvrent les élèves d’aujourd’hui ? Quelques éclairages historiques alors qu’on célèbre en 2022 les 400 ans de la naissance de Molière.

Molière écrivain

Pour les auteurs des manuels d’avant 1880, Molière est déjà considéré comme le plus grand comique français ; il est la référence de la comédie classique, et s’il est incontournable, c’est en tant que représentant du rôle éducatif que celle-ci peut avoir pour la jeunesse, le rire moliéresque n’étant exploité que pour sa valeur axiologique, suivant la célèbre devise de la comédie « castigat ridendo mores » (corriger les mœurs par le rire).


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Une première image du dramaturge est déjà mise en place : celle d’un portraitiste de grand talent. On le loue pour le naturel et la vivacité de son écriture, qu’il nous montre les stratagèmes d’un Scapin, les hypocrisies d’un Tartuffe ou la naïveté d’une Agnès, et on voit en lui un grand observateur des mœurs de son temps. Ainsi, il est une valeur sûre du Grand siècle : son génie, c’est son écriture, et c’est en cela qu’il est un grand homme que loue l’école d’avant la grande réforme de 1880.

Une scène du Bourgeois Gentilhomme. William Powell Frith, Public domain, via Wikimedia

Ce sont les lycées républicains qui, à travers l’enseignement de la littérature, vont canoniser Molière comme le dramaturge classique par excellence. La naissance de l’enseignement de la littérature rejoint ainsi la constitution d’un patrimoine littéraire national dont Molière devient une des figures incontournables ; son œuvre, avec sa promotion de l’image de l’« honnête homme », apparaît alors comme un réservoir des vertus louées par la jeune République.

C’est à cette époque que Molière devient un « bien national », un personnage clé de l’histoire identitaire de la France, dans le sens où il est le miroir de l’identité nationale et de l’idéal démocratique. Son œuvre est mise au service de la fonction à la fois éducative et patriotique de l’enseignement de la littérature, dont la visée première demeure la formation morale des élèves.

Molière libre penseur

Au cours de la période qui couvre les années 1925-1963, l’image de Molière se consolide et évolue. Désormais, il devient un véritable personnage. On ne se contente plus de vénérer le plus grand comique français, on admire aussi, selon l’expression de Des Granges dans son Précis de littérature de 1946 « l’homme de cœur », tolérant, fidèle, courageux et volontaire. On vante ses mérites à la manière de ceux d’un véritable héros.

À travers lui se cristallisent les caractéristiques de la visée humaniste qui imprègne le système éducatif de cette époque. Molière, en tant qu’homme, devient l’incarnation des valeurs patriotiques. En lui, se trouve illustré le pouvoir civilisateur de la littérature.

Il y a 400 ans, naissait Molière : sur les traces du plus célèbre dramaturge français – avec une interview du professeur Georges Forestier et un reportage sur la mise en scène de Molière au Sénégal.

Il est donné comme un parfait exemple permettant de développer, comme on le dit encore dans les instructions officielles de 1953, « courage, honneur, loyauté, justice, tolérance, générosité, bonté, sagesse ». Véritable icône, héros à la réalité vivante, il incarne l’idéal de l’homme digne d’admiration, modèle éducatif donné en pâture à la jeunesse. Quant à son théâtre, il est toujours l’incarnation de valeurs éthiques.

Mais ce qui change, c’est que, maintenant, ses personnages, tout comme l’auteur, servent d’exemples pour analyser des situations de la vie réelle, susceptibles de déboucher sur une réflexion à tonalité éducative.

On admire Molière libre penseur. Des Précieuses ridicules à Tartuffe, de L’Avare au Malade imaginaire, on vante sa sagesse tout empreinte de naturel et de sincérité. On vénère son œuvre parce qu’elle est l’expression d’une leçon de morale sociale dont la famille est le centre de gravité. Les manuels de cette période ont fait de lui un être de chair et de sang, pour lequel ils provoquent l’empathie. Par-delà l’auteur patrimonial, figure identitaire de l’idéal démocratique, Molière est quasiment devenu un personnage romanesque.

Molière homme de théâtre

Au cours de la période qui couvre des années 1963 jusqu’à aujourd’hui, dans les manuels, Molière demeure le plus grand comique français, le maître de la comédie, incarnant à lui seul le rire du XVIIe siècle. Sur les fondations de l’ancien mythe, s’est cependant greffée une nouvelle image, plus en accord avec l’évolution d’une histoire littéraire différente, laquelle s’intéresse à la vie quotidienne des hommes et à leurs pratiques culturelles.

Désormais, Molière n’est plus l’homme mélancolique, le contemplateur cher à l’époque romantique. À travers la référence à sa vocation précoce, à ses années d’errance et à sa mort « en scène », ce qu’on admire avant tout, c’est le praticien du théâtre. Figure identitaire de la France, l’auteur du Bourgeois gentilhomme l’est toujours, mais depuis la fin du XXe siècle, ce qu’on célèbre en lui, c’est l’écrivain qui incarne l’homme de théâtre par excellence ; c’est l’acteur populaire, le génial farceur qui a su séduire le Roi-Soleil, ainsi que le rappelle la fresque d’Ariane Mnouchkine sortie en 1978.


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À travers lui, c’est l’image du comédien qui est réhabilitée. C’est en tant que tel qu’il est sacralisé dans les manuels d’aujourd’hui, sa vie étant placée sous le signe du rire farcesque.

En lien avec cette nouvelle image, l’analyse des textes moliéresques s’est ouverte vers l’approche de la mise en scène et vers le jeu des acteurs. Depuis la fin du XXe siècle, c’est entre classicisme et modernité que se situe l’étude de Molière. On continue à prendre son œuvre comme support à une réflexion axée sur l’édification morale de l’élève mais la vision qu’on a de l’homme, de l’artiste qu’il était, a profondément changé.

Réhabilité en tant que comédien, génie du rire, depuis la fin du XXe siècle, le grand dramaturge devient dans les manuels un être quasiment atemporel, exemple parfait de l’artiste complet.

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