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Exposition Zanele Muholi à Glasgow : Somnyama Ngonyama, Hail, the dark lioness. Flickr / Alan McAteer, CC BY

Comment les artistes queers se réapproprient leur image

Si la tradition artistique contribue à la légitimation d’un canon – un modèle unique et hégémonique du point de vue social et politique – fondé sur le modèle masculin, blanc, cisgenre, hétérosexuel, valide et de classe sociale aisée, des groupes ou des individus minoritaires n’ont pas eu historiquement les moyens matériels de se représenter et sont alors dépeints par le regard dominant.

Dans mon ouvrage, Art queer. Histoire et théorie des représentations LGBTQIA+_ (éditions Double ponctuation, 2024), j’investis différentes perspectives pour explorer l’art queer, en posant notamment la question de la manière de représenter des subjectivités queers.

Le terme « queer » est une expression anglophone désignant ce qui est « étrange », « bizarre », « tordu », et s’oppose à celui de « straight », signifiant « droit » mais aussi « hétérosexuel ». Il est alors d’abord utilisé comme une insulte pour qualifier des sexualités non-hétérosexuelles au cours du XIXe siècle, avant d’être détourné de manière positive par les communautés concernées pour s’auto-qualifier, notamment avec l’émergence de groupes activistes comme Queer Nation dans les années 1980-1990 aux États-Unis, en pleine épidémie du sida.

Par son ancrage politique et social, mon travail met en évidence la réappropriation par les artistes LGBTQIA+ des images de leur propre communauté. Afin d’articuler la vie et l’expérience réelle des personnes avec l’image qui en est faite, des artistes s’emparent en particulier du format de la photographie.

Travailler le passé et le présent

Dans cette quête de « réparation » de la représentation des communautés queers, il est possible d’observer deux tendances. La première s’articule autour d’un retour sur le passé pour créer de l’archive politique, permettant à la communauté queer de s’identifier à des modèles. C’est le cas en particulier du travail de l’artiste libanais et queer Mohamad Abdouni (1989-), qui vise à combler la lacune des images queers dans la culture libanaise.

La deuxième tendance vise à travailler sur le présent, comme une sorte d’archive vivante, pour faire passer les corps minorés du statut d’objet à celui de sujet – à l’instar de l’artiste sud-africain·e non-binaire Zanele Muholi (1972-), avec la représentation des femmes lesbiennes noires en Afrique du Sud.

Tout en mettant en relation les notions de queer et de race (voir notamment : Michele Wallace, Invisibility Blues, Londres, Verso, 1990 ; bell hooks, Black Looks. Race and Representation, Boston, South End Press, 1992), ces deux artistes confèrent à leurs séries de photographies un caractère documentaire et biographique, car elles se fondent sur la vie quotidienne des protagonistes photographiés. Si Abdouni et Muholi s’inscrivent dans l’élan de réappropriation des pratiques artistiques comme ce fut le cas au début du XXe siècle (avec Romaine Brooks ou Claude Cahun par exemple), faisant passer les personnes queers d’une position d’objet représenté à celle de sujet représentant, ils rompent avec les stratégies expérimentées lors de la crise de l’épidémie du sida, comme celles conceptuelles de Felix Gonzalez-Torres refusant le voyeurisme et le fétichisme pour laisser place à l’interprétation subjective. Ces deux artistes se tournent donc plutôt vers la fabrique de l’archive dont l’enjeu est la visibilité.

Mohamad Abdouni réalise en 2022 une sorte de reportage photographique intitulé Treat Me Like Your Mother. Trans Histories From Beirut’s Forgotten Past, conservé à la Fondation arabe pour l’image, accompagné d’entretiens qui retracent les mémoires de dix femmes transgenres de Beyrouth dans les années 1980 et 1990. Abdouni raconte leurs souvenirs d’enfance, la guerre du Liban, les épisodes heureux de leurs vies et leur précarité. Il montre par exemple des images d’archives prises par des anonymes d’une femme transgenre nommée Em Abed dans des moments d’intimité : au milieu d’une fête, dans un bus, apprêtée ou sans maquillage. Commencée en 2006, la série Being de Muholi montre quant à elle la vie quotidienne de plusieurs couples de lesbiennes noires dans l’espace privé de la maison, posant de manière assurée, s’embrassant, se lavant, etc.

Pour des récits collectifs

Ces deux projets sont menés en relation étroite avec les communautés représentées : Treat Me Like Your mother de Mohamad Abdouni est réalisée en collaboration avec Helem, une association militante queer qui l’aide à rassembler des photographies, lesquelles feront également l’objet d’un numéro spécial de Cold Cuts, un magazine collaboratif créé en 2017 consacré aux cultures queers dans la région de l’Asie du Sud-Est et de l’Afrique du Nord, dont il est rédacteur en chef. De son côté, Zanele Muholi collabore avec les membres – qui sont ses modèles – du collectif Inkanyiso (« lumière » en isizulu, la langue natale de Muholi), lequel a fondé un média queer d’information et artistique créé la même année que la série.

L’impression de familiarité et de collectivité, renforcée pour l’un par un titre qui appelle au respect des femmes transgenres comme si elles étaient nos propres mères, et pour l’autre par une iconographie de l’espace intime, relève en fait d’un positionnement politique dans le champ de la représentation. En effet, la photographie permet ici de visibiliser sans altériser et essentialiser des récits inédits qui entrent en rupture avec les représentations canoniques, telles que celles de l’espace domestique entretenu par des femmes hétérosexuelles.

Changer de regard pour se (re)construire

Le caractère documentaire des photographies de Mohamad Abdouni et de Zanele Muholi cherche à émanciper les membres de la communauté queer libanaise et sud-africaine d’un regard extérieur. Elles résistent au sensationnalisme humiliant et morbide des images banalisées dans les médias en valorisant d’autres représentations que celles produites en Occident, véhiculant une certaine représentation des sociétés non occidentales comme homophobes et transphobes. En effet, ce type de production, au plus près des personnes concernées, construit une image plus nuancée de ces sociétés, et déjoue le statut figé de victimes de violence et d’exclusion assigné aux personnes LGBTQIA+ en leur conférant une subjectivité et une agentivité.

Cette capacité à agir sur son environnement – en termes géographiques mais aussi politiques et sociaux – passe également par la capacité à agir sur soi-même : les personnes minoritaires sont capables de se définir, de se construire en négociation avec les rapports de domination d’un canon universel. Ce processus suscite dans l’art un changement de statut chez les artistes. Des artistes queers utilisent ainsi l’autoportrait photographique pour non seulement présenter un état de fait stabilisé et figé, mais aussi documenter le processus de construction de leur identité (voir le travail de Del LaGrace Volcano, notamment The Drag King Book, co-publié en 1999 avec Jack Halberstam).

« Art queer. Histoire et théorie des représentations LGBTQIA+ », éditions Double ponctuation. Jérôme Pellerin-Moncler

S’affranchir du regard dominant constitue un enjeu pour un certain nombre d’artistes contemporains, qui tentent ainsi de se réapproprier la manière dont leurs propres communautés sont représentées. En effet, il s’agit pour elles et eux de montrer qu’ils sont légitimes à être pris en compte, simplement du fait de leur existence. En offrant un nouvel espace de visibilité par la photographie, ces enjeux artistiques s’inscrivent dans le débat de la politique de représentation, déployé en particulier dans des travaux féministes des années 1970, qui mettent en exergue les rapports de pouvoir qui sous-tendent les représentations des femmes (voir à ce sujet, « Représenter les femmes, la politique de la représentation du soi », dans Chair à canons. Photographie, discours, féminisme, Paris, éditions Textuel, 2016, pages 229 à 252).

Comme j’essaye de le montrer dans mes travaux, la manière dont les notions de genre ou de race (entre autres) prennent forme dans les images participe fondamentalement à la construction de l’identité d’un groupe social. Rassemblant des artistes à la fois incontournables et émergeants, des œuvres et des musées, la réflexion que je propose me semble contribuer à la connaissance d’un sujet encore en développement, dont les enjeux sont très actuels et vont sans doute marquer durablement les musées et l’histoire de l’art.

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