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Comment les « labs » se sont imposés comme outils d’innovation sociale

pexels/fauxels

Policy Labs, tournés vers l’innovation dans les processus d’action publique (le Policy Lab de l’ULB), fab labs qui travaillent à la fabrication de nouveaux objets comme des visières pour le personnel soignant (pensons au fab lab de Charleroi) ou encore Living Labs qui élaborent des tests en conditions réelles pour différentes technologies : depuis une petite décennie, différents laboratoires fleurissent dans nos paysages administratifs et politiques.

Reportage sur les fab lab (France 3).

Ces labs témoignent de la recherche d’innovation promue par des démarches interdisciplinaires et portée par des acteurs variés comme les universités, les administrations ou les organismes politiques. Plusieurs de ces labs sont nés d’une volonté d’innovation dite sociale.

Ces dispositifs pensent ainsi l’élaboration collective de services, de produits ou encore d’inventions ayant un intérêt social.

Financés par les pouvoirs publics ou plus rarement par des entreprises privées, leur création témoigne d’une transformation incrémentale et graduelle dû rôle des États dans les politiques sociales. Ce phénomène s’inscrit dans la continuité de la création de l’État-providence, développé après la Seconde Guerre mondiale, et l’émergence d’un État investisseur.

Politiques sociales et individualisation du risque

Dans les décennies suivant la Seconde guerre mondiale, on voit apparaître les bases de l’État-providence moderne qui vise à développer le bien-être des travailleurs et assurer leurs risques sur le marché de l’emploi (maladie, vieillesse, perte d’emploi). Il s’agit de l’avènement de politiques dites keynésiennes qui donnent à l’État le rôle de garant des risques sociaux.

Dans un contexte économique prospère, les outils avec lesquels les États identifient et tentent de résoudre les problèmes publics reposent sur une logique d’action universaliste et assurantielle. Celle-ci sera remise en cause suite aux chocs pétroliers des années 1970 car elle peine à trouver des solutions durable au chômage de masse qui s’installe en Europe.

Margaret Thatcher : portrait d’une « Dame de fer ».

Face à ce nouveau problème, les outils d’action sociale keynésiens sont critiqués pour leur manque d’efficacité et des acteurs politiques comme Margaret Thatcher au Royaume-Uni et Ronald Reagan aux États-Unis impulsent leur redéfinition. Pour eux, seuls les individus peuvent prévoir et gérer leurs risques sur le marché de l’emploi et l’État doit se désengager des allocations et des prestations sociales.

On assiste alors à l’émergence d’une vague néolibérale qui inspire l’action sociale par la promotion de l’individualisation des risques sociaux des années 1980 aux années 2000. Les différents plans d’activation sociale des demandeurs d’emploi sont des outils nés à cette époque.

Une nouvelle voie : l’investissement social

Au début du nouveau millénaire, ce néolibéralisme peine à freiner et réduire le chômage de masse tout autant que le keynésianisme, ce qui conduit à l’apparition d’une volonté de réconciliation entre ces deux modèles. Cette « troisième voie » est notamment portée par Tony Blair au Royaume-Uni, Gerhard Schröder en Allemagne, ou Frank Vandenbroucke en Belgique. Leur idée est de responsabiliser les individus dans leur gestion du risque social tout en octroyant à l’État un rôle de gestionnaire des allocations et des prestations sociales. C’est l’avènement des politiques dites d’activation sociale qui conditionnent l’accès des individus aux allocations sociales à leur participation active dans leur recherche d’emploi.

Cette logique est encore approfondie depuis la crise économique de la zone euro en 2008-2009 et désignée sous le label « d’investissement social ».

La Stratégie Europe 2020.

Désormais portée par de nouveaux acteurs politiques, comme la Commission européenne ou Emmanuel Macron, cette dynamique d’investissement préconise une intervention de l’État dans les politiques sociales pour autant que celles-ci servent la croissance économique et qu’elles développent l’autonomie des individus.

Très concrètement, l’investissement social promeut des dépenses avant l’entrée sur le marché de l’emploi : politiques de la petite enfance, de l’enseignement ou encore de l’aide à la jeunesse. Il s’agit de préparer au mieux les individus à pouvoir gérer leurs propres risques une fois en âge de travailler et de promouvoir l’auto-entreprenariat comme outil d’émancipation. Ils doivent apprendre à gérer leur activité professionnelle seuls, et repérer quand leurs compétences ne sont plus à jour afin d’aller faire une formation pour les actualiser et redevenir compétitif sur le marché de l’emploi.

Cette logique d’investissement tend à transformer en profondeur les acteurs et les méthodes de l’action sociale. En effet, elle promeut le développement continu « d’innovations » afin d’accélérer, ajuster et flexibiliser toujours plus l’action de l’État en fonction des besoins du marché de l’emploi.

Les entreprises d’économie sociale en sont les idéaux types : des petites unités qui produisent de la richesse, participant à la croissance économique, tout en développant des programmes de formation ou d’insertion rapidement ajustables en fonction des besoins du marché de l’emploi.

La logique des métiers en pénuries définis par certaines agences d’aide à la recherche d’emploi est aussi dans la même logique. Dans ce contexte, les différents labs contribuent à huiler les rouages de processus administratifs parfois à la traîne par rapport à l’injonction de flexibilité et d’efficacité nécessaire au déploiement du modèle d’investissement social.

En associant désormais des chercheurs au regard critique et des praticiens, cela permet d’analyser les failles d’une action publique et de l’adapter pour qu’elle rencontre mieux les besoins du terrain.

Les labs : acteurs de l’innovation

Ces labs formalisent et organisent les liens entre les chercheurs, les administrations, et les pouvoirs politiques. Dans ce domaine, les pionniers américains comme le California Policy Lab des Universités de Californie à Los Angeles et de Berkeley développent des outils destinés à l’inclusion sociale de leur communauté depuis près de 20 ans.

En Europe, ce type de structure apparaît plus tardivement, il y a une dizaine d’années, même si certaines associations comme la 27ᵉ Région française qui « inspire et invente les services, les administrations et les modes d’action publics de demain » font figure d’exception.

En Belgique, on voit apparaître ce type de structures très récemment comme le fab lab de Charleroi ou le Policy Lab de Sciences Po, tous deux à l’ULB.

L’avènement de l’investissement social depuis les années 2010 explique en partie l’apparition des labs comme acteurs de l’innovation. Par des méthodes expérimentales, ceux-ci élaborent, testent, puis diffusent des nouvelles manières de faire l’action sociale. Le lien entre chercheurs, politiques et administrations se resserre dans une intention de partage d’expérience et d’innovation.

Reste à savoir de quoi celle-ci est véritablement le nom : les labs produisent-ils de nouvelles façons de faire ou recyclent-ils de vieilles recettes ? Le recul temporel n’est pas encore suffisant pour apporter une réponse formelle, mais il faut rester attentif à leur évolution qui tend à transformer durablement les politiques sociales contemporaines.


Cet article s’inscrit dans le cadre d’une réflexion collective de synthèse et prospective « 20 ans déjà, 20 ans demain. 2000-2020-2040 » sur quelques évolutions politiques majeures à l’occasion des 20 ans du Cevipol.

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