Conversation avec Thomas Lacroix : « Sur les migrations, la logique des politiciens va radicalement changer »

Civils fuyant la Libye en 2011. Magharebia / Flickr, CC BY

Intervenant aux Tribunes de la Presse 2018 à Bordeaux, docteur en géographie et en sciences politiques à l’université de Poitiers, Thomas Lacroix s’intéresse aux politiques migratoires européennes. Il est. D’après lui, celles-ci devront évoluer face au vieillissement démographique et au réchauffement climatique. Entretien.


Ces 20 dernières années, l’Union européenne a mis en place des normes communes en matière d’asile, qui comptent parmi les plus élevées au monde. Pensez-vous que cela ait changé quoi que ce soit ?

Thomas Lacroix : La politique migratoire est en voie d’européanisation depuis le traité d’Amsterdam de 1997. La compétence migratoire est donc devenue européenne et s’est imposée aux états. Cette politique change la donne dans la mesure où elle se veut sélective. Elle est construite sur la base d’une sélection des compétences. Les personnes qualifiées ont plus de facilités à s’installer en Europe. Mais, cela a restreint les possibilités de migration pour les moins qualifiées. Nous sommes rentrés dans une ère de politique réactive face à des flux migratoires qui ne correspondent pas aux règles établies.

Est-ce cette politique européenne qui a fait que s’est imposée, à droite comme à gauche, une vision très ferme sur la migration ?

TL : Effectivement, à cause de cela, une vision réductrice et utilitariste s’est installée. Les migrations sont perçues uniquement comme des ressources pour l’économie européenne. On veut limiter et restreindre au maximum tout ce qui ne correspond pas à ce cadre. Or, les dynamiques migratoires sont spontanées et répondent à des motifs démographiques, économiques et sociaux.

Le dernier motif, le principal, est d’ordre familial. On vient en Europe pour rejoindre un conjoint ou un membre de sa famille. Il y a une gamme migratoire étendue mais la politique européenne ne s’intéresse qu’à une certaine catégorie de migrants et pour les autres, un nombre d’important de contraintes sont à contourner. Par exemple, pour éviter notamment l’afflux des demandeurs d’asile, a été mise en place une vérification de la validité des titres de séjour par les compagnies aériennes au moment de la montée dans l’appareil. On a donc externalisé le contrôle. Les migrants se sont retrouvés ainsi dans la difficulté de se déplacer en avion. En conséquence, depuis le début des années 2000, se sont développées des routes terrestres d’immigration.

On évoque souvent une forte vague migratoire à venir à cause du réchauffement climatique. Les dirigeants européens n’ont pas pour autant changé leurs discours et leurs politiques. Sont-ils inconscients, cyniques ou démagogues ?

TL : Cette mobilité liée au réchauffement climatique ne préoccupe pas encore car elle va être très progressive. Elle va provoquer, dans un premier temps, des migrations de courtes distances, vers la région ou le pays d’à côté. Néanmoins, il est vrai que les migrations vont être de plus en plus multifactorielles. La question climatique sera un facteur supplémentaire.

Dans ce rejet des migrants, n’y a-t-il pas au-delà du simple racisme, une confusion dans les esprits entre migration et mondialisation ? En rejetant un modèle économique qui n’épanouit pas les citoyens, on en vient aussi à rejeter les migrants ?

TL : C’était l’argumentaire de l’actuel Rassemblement national lors de la dernière campagne présidentielle. Les migrants sont des boucs-émissaires faciles, rendus responsables de transformations qui ne sont pas de leur fait comme, par exemple, la précarisation du marché du travail. Mais cette situation est davantage liée à l’Ubérisation du monde professionnel. On accuse aussi les migrants d’être à l’origine de changements culturels. Or, cette transformation arriverait même sans les migrants. Les mutations numériques et économiques du capitalisme expliquent ces évolutions culturelles.

Les politiques d’immigration ne nécessitent-elles pas plus de temps et de concertation ? Or, les dirigeants politiques semblent davantage pris dans le temps court des élections qui se succèdent ?

TL : Les politiques migratoires sont essentiellement réactives comme je l’ai évoqué. Les politiciens ont peur de la montée des populismes et sur jouent la fermeté. Or historiquement, on voit que ce n’est pas la bonne stratégie. Lorsque les juifs ont commencé à être menacés par le régime nazi, les pays européens ne les ont pas accueillis. Cela n’a pas empêché le populisme de grandir. Il s’agit d’une politique de très court-terme car on sait que le vieillissement des sociétés européennes est en marche. On a aujourd’hui plus de 20 % de la population européenne au-dessus de 65 ans. En 2030, on sera à plus de 30 %. Les besoins en hommes vont être importants. Il y aura aussi de plus en plus de migrations Sud-Sud avec la question de la Chine. Ce pays aura de grandes attentes en termes de main-d’œuvre. Il va devenir le premier pays d’immigration au monde. La logique de tous les politiciens sera contrainte de changer radicalement.

Aujourd’hui, on voit que l’Europe est de plus en plus divisée sur la question migratoire. Selon vous, quelles sont les causes de cette incapacité à agir d’une façon coordonnée au niveau des États européens ?

TL : Chaque pays de l’Union européenne a sa propre sensibilité historique. Les pays du groupe de Višegrad (Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie) ont, par exemple, un rapport complexe avec la migration, celle-ci soulève chez eux la douloureuse question des minorités ethniques qui depuis le début du vingtième siècle, génère des conflits. L’Allemagne, au contraire, qui a connu son baby-boom avant la Deuxième Guerre mondiale, est confrontée au vieillissement démographique et doit se montrer plus ouverte. Néanmoins, en Europe, demeure cette préoccupation commune relative à la montée des populismes d’extrême droite.

Sur le plan médiatique, les positions sont exacerbées mais les pays européens en réalité s’accordent tous, plus ou moins, sur l’idée d’une faible immigration plutôt qualifiée. Le système de l’asile en paye le prix. L’asile est géré par la Convention de Genève de 1951. Les états signataires ne peuvent pas refuser l’entrée sur leurs terres d’un demandeur d’asile. L’enjeu de cette politique d’asile de l’Europe est donc de complexifier le plus possible l’accès aux territoires de l’Union européenne. Le dossier de l’immigration monopolise les esprits, et finalement, voile les véritables enjeux comme le vieillissement de la population.


Propos recueillis par Matthias Hardoy et Mamadou Pathé Barry, étudiants en master de journalisme professionnel au sein de l’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine (IJBA), sous la supervision de Marie-Christine Lipani maître de conférences habilitée à diriger des recherches à l’IJBA.

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