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Une enseignante portant un équipement de protection accueille ses élèves dans la cour d'école de l'école primaire Philippe-Labarre à Montréal, en août 2020. Les nombreuses mesures sanitaires ajoutent au stress vécu par les enseignants depuis le début de la pandémie. La Presse Canadienne/Paul Chiasson

Covid-19 : les enseignants sont épuisés et stressés

Depuis décembre 2019, les systèmes éducatifs du monde sont bouleversés par la pandémie de Covid-19. Au Québec, elle a affecté fortement le milieu de l’éducation qui a dû s’adapter rapidement à la nouvelle réalité de la distanciation sociale, du port de masques et du réaménagement des groupes-classes.

Pour éviter la transmission du virus, plusieurs actions gouvernementales ont touché l’ensemble de la communauté éducationnelle et ont été au centre des discussions. Certaines ont été remises en question par le milieu scolaire. Chez les enseignants du préscolaire, du primaire et du secondaire, la fatigue et l’irritabilité se sont installés en s’associant à l’angoisse face aux normes établies, à l’absence de reconnaissance et à la lourdeur du travail enseignant durant cette période de stress permanent.

Bref, que ce soit au Québec ou ailleurs, la pandémie de Covid-19 a agi sur le bien-être des enseignants.

Les enseignants se sont sentis dépassés par les nombreuses consignes sanitaires à mettre en place. La Presse Canadienne/Paul Chiasson

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La recherche

Pour mieux comprendre les états affectifs et émotionnels des enseignants francophones dans le développement de leurs tâches durant la pandémie de Covid-19, nous avons mené une recherche à l’automne 2020, Nathalie Loye et moi-même. Spécialistes en mesure et évaluation, nous sommes chercheuses au Groupe de recherche interuniversitaire sur l’évaluation et la mesure en éducation à l’aide des TIC (GRIÉMEtic). Deux étudiants de doctorat se sont joints à nous.

Au Québec, 352 enseignants francophones de tous les niveaux et engagés dans des activités d’enseignement durant la pandémie ont rempli un questionnaire en ligne (78 questions fermées et une question ouverte) entre septembre et novembre 2020. De ce total, 63 enseignants du préscolaire, du primaire et du secondaire ont composé l’échantillon. Pratiquement la totalité (97 %) adoptait une formule d’enseignement en mode présentiel ou hybride.

Quand la santé psychologique mérite attention

Les premiers résultats de la recherche font ressortir des préoccupations ou des signes d’angoisse et de détresse face à l’exercice de la profession durant la pandémie, quel que soit l’ordre d’enseignement. Toutefois, la situation est plus délicate chez les enseignants du préscolaire, du primaire et du secondaire qui sont plus anxieux et susceptibles à l’épuisement professionnel que chez leurs collègues du postsecondaire.

Pour 86 % de ces enseignants, des sentiments de souffrance ou de malaise dans l’exercice du travail et des sentiments d’abandon et d’impuissance sont perçus à différents niveaux d’intensité (de rarement à presque toujours). Chez 30 des 63 enseignants, ces sentiments sont présents au moins la moitié de leur temps d’enseignement et parmi eux, 19 (63 %) ont exposé, en mots, leur angoisse, leur inconfort ou leur sentiment de détresse.

L’analyse des commentaires dégage trois aspects associés à l’épuisement professionnel chez les enseignants :

  • L’adaptation aux consignes sanitaires Les expositions fréquentes aux interactions humaines dans le travail enseignant durant la pandémie ont fait ressortir une dissonance perçue entre les normes sanitaires annoncées et la réalité du milieu scolaire :

Nous n’avons pas de locaux libres… […] Porter une visière et un masque au préscolaire… ? ! ? ! […] Je me sens comme si j’enseignais derrière une vitre et que l’on ne m’entendait pas… C’est épuisant !

  • Le sentiment d’abandon Les enseignants se sentent laissés à eux-mêmes, sans soutien. Encore une fois, ce sentiment d’abandon repose sur l’absence de syntonie entre les directives gouvernementales et la réalité de travail dans les écoles. Ce sentiment négatif est également attribué à la fois à la manque de reconnaissance de la profession par la société en générale et à la pénurie de ressources humaines et de matériaux, aggravée par la Covid-19 :

[…] Je sens que la population ne comprend pas la réalité vécue présentement par les enseignants.

Le pire, dans toute cette aventure, c’est que nous sommes laissées à nous-mêmes. Zéro soutien, ni pédagogique, ni organisationnel, ni psychologique. Il y a dissonance entre les messages émis par le ministère et ce qui est vécu dans le milieu. Il y a peu de temps, je trouvais ça triste quand les gens comptaient les années avant de prendre leur retraite… Je suis rendue là.

  • La lourdeur du travail Les enseignants se sentent submergés dans la charge de travail qui, selon eux, a augmenté considérablement pendant la pandémie. La lourdeur de la tâche qu’ils perçoivent s’aligne à un changement fréquent des directives sanitaires selon le contexte de contamination en provoquant un sentiment d’insécurité permanente :

Durant la pandémie, la charge mentale liée au métier d’enseignant a beaucoup augmenté. […] avec les besoins de nos élèves, toutes les mesures sanitaires, les nombreux absents à gérer à distance tout en gérant ceux qui sont à l’école, la planification pour un éventuel reconfinement et les courriels qui se multiplient, c’est un peu trop.

Depuis le début de la pandémie […] je suis débordée avec tous les messages qu’on nous envoie, toutes les règles à faire respecter, les règles que je dois respecter (auxquelles je ne suis pas habituée) et la double charge de planification. C’est lourd.

J’aime enseigner, mais pas cette année

J’adorais mon travail avant la Covid-19. Je ne me reconnais plus…

Par le fait de vivre des expériences douloureuses et de s’occuper de celles des autres, y compris les collègues, les élèves et les parents, 38 % des enseignants du préscolaire, du primaire et du secondaire sont submergés par des expériences de travail négatives, comme la fatigue et la peur, s’agissant dans ces cas des symptômes qui s’approchent d’un stress traumatique secondaire. Le sentiment de ne pas bien faire leur travail, de se sentir constamment en danger et de ne pas réussir à équilibrer la vie personnelle et professionnelle se présente dans les commentaires.

Je me sens toujours prise dans le dilemme moral : travailler plus pour mieux faire, pour que mes élèves réussissent mieux versus accorder plus de temps à ma vie privée ; famille et couple. […] Résultat, rarement contente à 100 % de mon travail…

Les résultats montrent un scénario professionnel inquiétant. La passion d’enseigner se manifeste, mais elle est toujours suivie d’expressions de découragement liées à des frustrations constantes et intenses.

Il est important de reconnaître que les expériences de détresse professionnelle peuvent agir négativement sur la capacité à s’affirmer face à la direction d’école et aux parents. Enfin, nous constatons que le soutien aux enseignants est l’élément clé pour les aider à enlever l’épée de Damoclès au-dessus de leur tête. Les guider à trouver des solutions concrètes et collectives pour diminuer leur sentiment d’isolement et d’insécurité face aux règles sanitaires est une action urgente, possible et souhaitable.

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