Crises, immigrés et marché du travail : apprendre des erreurs du passé pour ne pas les reproduire

Gravure représentant des juifs brulés durant la peste noire en 1349. Wikimedia commons

Les crises économiques sont propices aux discours xénophobes et se traduisent par des attitudes hostiles à l’égard des minorités. Cela est d’autant plus vrai lorsque des crises sanitaires sont à l’origine des crises économiques. La peste noire au moyen âge (1348-1352) a déclenché une vague de persécutions effroyables à l’encontre des juifs européens, accusés d’être responsables de l’épidémie.

Le plus inquiétant, c’est que presque 600 ans plus tard, on en retrouve les traces. C’est ce que montre une étude de 2012 : les villes allemandes dans lesquelles les pogroms des années 1920 ont été les plus fréquents et les attaques ou destructions de synagogues lors de la nuit de cristal ont été les plus importants étaient justement celles où les pogroms avaient été le plus fréquent pendant l’épidémie de peste noire.

Chaque crise génère de la xénophobie

D’autres exemples, plus récents, de défiance exacerbée envers des minorités ethniques se sont manifestés lors des épisodes de grippes aviaire et porcine. Quant à la pandémie du Covid-19, elle a déjà produit son lot de réactions xénophobes, en France comme un peu partout dans le monde. Celles-ci pourraient s’intensifier et mener à des mesures d’exclusion des étrangers du marché du travail si, comme l’ont montré les crises passées, la dégradation de la situation économique venait à s’amplifier.

À partir de la seconde moitié du XIXe siècle et jusqu’aux années 1970, la France a eu massivement recours à la main-d’œuvre immigrée. Le taux d’immigration y était même le plus élevé au monde à la fin des années 1920.

L’histoire d’un vieux pays d’immigration comme la France est donc riche d’enseignements lorsqu’il s’agit de penser les conséquences des grandes crises économiques sur la xénophobie, le sentiment anti-immigrés et les réponses politiques qu’elles ont suscitées.

La grande dépression de 1873 a été ainsi marquée par la multiplication d’incidents graves opposant ouvriers français et étrangers : des émeutes anti-belges des années 1890 à la tuerie d’Aigues-Mortes visant les immigrants italiens en 1893.

Salines Rouges : le massacre d’Aigues-Mortes (Palais de la Porte Dorée, 2018).

La montée du chômage consécutive à la crise de 1929 favorise, là encore, l’essor de discours antisémites et anti-immigrés, comme l’illustre l’affaire Stavisky en 1934. La crise économique des années 1970, qui fait suite au premier choc pétrolier, conduira, elle aussi, à une augmentation des violences physiques, notamment à l’encontre des immigrés originaires d’Afrique du Nord.

Une étude économique récente a analysé les effets de la crise de 2008 sur le sentiment anti-immigrés en Europe pour mieux préciser les ressorts de cette défiance.

En s’appuyant sur des données régionales de plus de 20 États européens, cette étude montre que la hausse du taux de chômage provoquée par la crise économique de 2008 a conduit à davantage de défiance envers la population immigrée en raison de ses conséquences économiques présumées défavorables.

Ce résultat est cohérent avec les études historiques précédentes qui mentionnent de nombreux propos publics affirmant que les immigrés menaceraient l’emploi des non-immigrés.

« Retours forcés »

Au cours des crises des années 1880, 1930 et 1970, le parlement français, considérant que les étrangers sont à l’origine des difficultés de recrutement des nationaux, va à chaque fois légiférer pour réduire leur accès au marché du travail.

Loi relative au séjour des étrangers en France et à la protection du travail national, 8 août 1893. Wikimedia

À la suite des deux premières grandes crises, l’accès aux professions libérales (avocats, dentistes ou médecins) et indépendantes (artisans et commerçants), ainsi qu’aux emplois publics (qui restent encore aujourd’hui dans leur grande majorité interdite aux étrangers non communautaires), est interdit ou restreint. Pour renforcer sa politique de protection de la main-d’œuvre nationale, le gouvernement organise aussi dans les années 1930 le rapatriement de plus de 450 000 travailleurs étrangers.

En 1977, le gouvernement envisage, là encore, le départ d’un nombre important d’immigrés pour résorber la progression du chômage. Cette volonté politique se traduit par la mise en place de mesures de retours volontaires assorties d’une prime.

Mais, l’échec de cette politique conduira le gouvernement à décider en 1978 une politique de « retours forcés », afin de réduire la population étrangère d’au moins 100 000 personnes par an pendant cinq ans. Face aux difficultés de sa mise en œuvre, la France abandonnera ce projet en décembre 1979.

L’effet négligeable des immigrés sur le chômage

L’aggravation du chômage en période de crise peut donc conduire à des politiques publiques visant à restreindre l’accès de la main-d’œuvre étrangère au marché du travail. Leur logique repose sur une vision malthusienne qui présuppose un volume d’emplois fixe.

Or, il n’en est rien, comme nous l’avions montré dans des travaux récents : les immigrés ne sont pas seulement des travailleurs, ils consomment et entreprennent, ce qui stimule l’activité économique et la création d’emplois. Par conséquent, la plupart des travaux empiriques sur les effets de l’immigration sur les salaires et le taux de chômage montrent qu’ils sont en moyenne négligeables.

Qu’en est-il des politiques de retour ? Celles-ci permettent-elles de favoriser l’emploi des nationaux ?

Deux études récentes, menées aux États-Unis, fournissent des éléments de réponse à ces questions. La première étudie les effets de la suppression du programme « Bracero » qui prévoyait l’envoi chaque année, entre 1942 et 1964, d’un contingent de travailleurs saisonniers mexicains à destination des exploitations agricoles américaines pour une durée maximale de six mois.

La remise en cause de cet accord bilatéral avec le Mexique, débutée sous l’administration Kennedy, reposait sur la conviction que les travailleurs mexicains exerçaient une pression à la baisse sur les salaires des nationaux.

Sa suspension aurait donc dû inciter les entreprises concernées à élever leurs rémunérations pour attirer la main-d’œuvre nationale. Les résultats de l’étude montrent qu’il n’en est rien : les salaires versés dans le secteur agricole n’ont pas été affectés par cette politique migratoire car la mécanisation, dès 1965, du processus de récolte a pallié la pénurie de main-d’œuvre.

Des travailleurs mexicains attendent un permis pour pouvoir se rendre aux États-Unis dans le cadre du programme « Bracero », en 1954. Los Angeles Times/Wikimedia

La seconde étude exploite le rapatriement de plus de 400 000 résidents américains d’origine mexicaine entre 1929 et 1934. La dépression économique des années 1930 avait conduit les autorités américaines à expulser des milliers de travailleurs d’origine mexicaine (dont environ 30 % pourtant nés aux États-Unis) afin de redynamiser l’emploi. Toutefois, les résultats de l’étude montrent que cette politique d’expulsion n’a eu aucun effet sur l’emploi des nationaux entre 1930 et 1940.

Certaines estimations indiquent même que les régions dans lesquelles le rapatriement a été le plus intense sont aussi celles où le taux d’emploi des nationaux a le plus diminué. Selon les auteurs, l’expulsion de milliers de résidents d’origine mexicaine, parmi lesquels des entrepreneurs, aurait déprimé l’économie locale et la demande de travail vis-à-vis des nationaux.

Effets contre-productifs

Ces deux études montrent qu’il est nécessaire de prendre en considération trois points fondamentaux lorsqu’il s’agit de penser les effets des politiques de retour sur les conditions d’emploi des nationaux :

  • Premièrement, les immigrés ne font pas qu’accroître la concurrence sur le marché du travail, ils contribuent aussi au dynamisme des économies par leurs effets sur l’activité entrepreneuriale et la consommation.

  • Deuxièmement, les travailleurs étrangers rapatriés et les chômeurs nationaux ne sont pas nécessairement substituables dans le processus de production du fait de leurs différences de qualifications et de compétences. Ainsi, le retour de travailleurs étrangers dans leur pays d’origine ne se traduit pas mécaniquement par leur remplacement par des nationaux et en conséquence par la baisse du chômage.

  • Troisièmement, le rapatriement de travailleurs étrangers peut, au moins à court terme, déstructurer l’appareil productif et avoir des effets contre-productifs pour les économies.

Les périodes de crise sont propices aux poussées xénophobes et au sentiment anti-immigrés, ce qui peut conduire les décideurs publics à cibler les travailleurs immigrés dans l’espoir de rétablir rapidement l’économie.

Toutefois, les études disponibles montrent qu’enrayer la montée du chômage en temps de crise par des mesures de restrictions d’accès au marché du travail et des politiques de retour de la main-d’œuvre étrangère est inefficace. Durant les périodes de crise, ce sont bien les politiques macroéconomiques de stabilisation de l’activité et de relance qui sont primordiales pour endiguer la progression du chômage.

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