Dans la valise des chercheurs : jamais sans ma langue

Les conseils de lecture estivales de chercheurs. Pixabay

Cet été, je partirai en vacances avec ces deux livres qui me suivent un peu partout, physiquement ou par la pensée :

  • Alain Borer, De quel amour blessée : Réflexions sur la langue française, Gallimard, nrf, 2014.

  • Michael Edwards, Dialogues singuliers sur la langue française, Puf, 2016.

Leurs auteurs, Alain Borer et Michael Edwards, s’y livrent à de stimulantes considérations sur la langue française, son état actuel, son histoire, son avenir, sa relation en miroir à la langue anglaise. Sans craindre le paradoxe, je dirais que les deux spécialistes rapatrient l’angliciste que je suis, spécialiste de poésie des XIXe et XXe siècles britanniques, traducteur aussi, de l’anglais de Conrad, Stevenson ou Byron vers le français. Le premier, rimbaldien notoire, me rapatrie en terre française. Le second, poète et essayiste britannique, me reconduit dans les eaux qui bordent ladite France. Le premier se fend d’un rappel à l’ordre, dicté par un mouvement d’humeur, comprenons de méchante humeur ; le second spécule à bâtons rompus, avec cet humour british qui caractérise nos voisins d’outre-Manche. Boer fulmine et fustige quand Edwards rumine et transige. Bref, on ne saurait imaginer textes plus différents, bien que profondément complémentaires, ne serait-ce parce qu’ils ont Racine en commun.

Néologismes en rafale

Son titre racinien (emprunté à Phèdre) donne d’emblée le ton : blessé à mort dans son amour pour la langue française, Borer dénonce la capitulation de cette dernière devant l’ennemi, anglais et globish : « nous préférons la langue du maître », persifle-t-il. La charge est rude, mais comment la récuser, tant les exemples du « reculisme » (sic) abondent. Ils viennent d’en haut, de surcroît. C’est en effet depuis le sommet de l’Etat que la « langue du Grand Blanc imaginaire » se répand, de sorte que, pour le coup, elle ruisselle plutôt deux fois qu’une. Il y aurait ainsi un « devenir shiak » (sabir anglo-français, forgé sur le nom de l’île de Shediac, dans le Nouveau-Brunswick) de la langue française, menacé de disparition devant la marée montante d’un « englosbish » « anglobant ». Un glossaire n’est pas de trop pour comprendre les néologismes, ingénieux et expressifs, que Borer livre en rafale. Du reste, en fin d’ouvrage, il reprend l’ensemble des trouvailles langagières qui émaillent son discours, de l’« anapsie » (capacité qu’a l’anglais de saisir la chose en un mot : zip) à la « synapsie » (disposition française inverse, qui fait se succéder plusieurs morphèmes lexicaux pour former une unité sémantique : « tirer la fermeture Eclair »).

Le livre d’Alain Borer. Gallimard

Reste qu’on peut aimer l’anglais sans être un affreux « collabo ». Et cultiver le français, sans rien renier de sa vocation d’angliciste. Ce que je goûte chez le « Résistant » Borer tient plutôt au « beau souci » de la langue française qui est le sien. Il fait l’éloge de son orthographe, de sa grammaire, apte à distinguer le sexe et le genre : « il s’entend que la femme parle en langue française », contrairement à la neutralité de l’anglais sur ce point. Le français, affirme Borer, est « une langue écrite qui se parle », animée de part en part par le sens du « vertuel » (sic), soit le mouvement du « Je vers le Tu ». De fait, il y a de l’anima chez Borer, laquelle englobe l’animosité, mais comprend surtout le sentiment. Sentiment de la langue, de lui manquer, de manquer au « devoir de langue », au regard du « projet » civilisationnel qui est le sien depuis le fameux serment de Strasbourg de l’an 842. L’universalité du français procède de ce qu’il n’est pas né d’un terreau, d’un sol, mais d’une construction raisonnée de l’esprit.

Embrasser deux visions du monde

Tout en s’y prenant bien autrement, Michael Edwards rejoint Borer quant à la prééminence de l’esprit. Déjà, avec son Racine et Shakespeare (2004), lointainement inspiré de Stendhal, Edwards avait posé les jalons d’une réflexion, de type universitaire et plutôt savante, sur les différences entre classicisme français et baroquisme anglais. Son objectif a toujours été, en effet, d’embrasser, sans les confondre, les deux visions du monde qui se font face. Cette fois, le ton est détendu, presque cool (Borer n’aimerait pas que je dise ça), sans que la densité du propos en souffre, bien au contraire. L’Académicien n’oublie pas qu’il doit son élection à « l’étrangèreté » (autre néologisme) qui est la sienne. Et de généraliser : c’est toute langue qui est à la fois étrangère et mystérieusement trouble, voire inquiétante.

Ce faisant, les biais qui caractérisent la démarche de Borer (qu’il cite), quant à la supériorité de telle langue sur telle autre, n’ont plus lieu d’être. Homme de théâtre – tous les Anglais le sont –, Edwards met en scène un dialogue entre les deux consciences qui constituent l’étoffe, la trame existentielle et poétique dont il est tissé. Le dialogue se conduit entre « Moi » (le versant francophile d’Edwards) et « Me » (celui demeuré sur la rive anglaise). À la faveur du dédoublement, les différences fondatrices entre le français et l’anglais apparaissent au grand jour, à commencer par l’attitude, détachée, presque distanciée, des Français par rapport au réel, alors que les Anglais embrassent la réalité de plain-pied, surprises et hasards compris.

L’ouvrage de Michael Edwards. Puf

Et puis l’ouvrage de Michael Edwards se parle (autant qu’il s’écrit) en communion avec l’élément liquide, aux prises qu’il est avec « l’imagination matérielle » de l’eau, aurait dit Gaston Bachelard. Liquide dans son écoulement, il prend sa source sur les bords de la rivière Cam, à Cambridge ; au milieu – au milieu de nos deux pays, coule la Manche–, il franchit à l’air libre un bras de mer pour rentrer en France ; avant de remonter à bord d’un bateau, amarré à demeure cette fois à un quai de la Seine.

Se revendiquant tout à la fois de Shakespeare, le dramaturge du rêve, mais aussi du philosophe du passage qu’est Héraclite, Edwards médite sur la parenté qu’il y a entre l’eau, sa multiplicité, sa variabilité, et le langage, tout aussi divers et ondoyant. À la manière amphibie qui est la sienne, il nage entre deux eaux, navigue d’une rive à l’autre. De sorte que faire suivre avec soi les ouvrages d’Edwards et de Borer, voyager avec eux – « le langage est voyage », écrit Edwards –, c’est se retrouver sur la plage, au bord d’un lac ou d’une rivière, au figuré comme au propre. Leur compagnie, finalement, parce qu’elle me plonge dans le grand bain de la langue, me garde dans mon élément, tout en me dépaysant. J’y suis comme un poisson dans l’eau. En « immersion totale ».

Cet été, donc, je relirai, pour la énième fois, Edwards et Borer. Et je me surprendrai à rêver. Rêver que je mets en chantier le livre que j’aurais envie de lire, parce qu’il manquerait. Celui qu’un Français consacrerait, sans parti pris, à décrire l’anglais depuis l’intérieur : « Réflexions singulières sur la langue anglaise »… Et si, de surcroît, les réflexions croisées en question s’écrivaient toutes seules ? On peut toujours rêver… Les vacances sont faites pour ça, n’est-il pas ?

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