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Le monde : Possessions coloniales et routes commerciales, 1910. University of Texas

De la géopolitique des humanités à l’humanité de la géopolitique

Lors d’un récent colloque à l’École normale supérieure, une soixantaine d’intervenants furent invités à s’interroger sur la « transformation de l’humanité » par les nouveaux enjeux scientifiques et l’« appel aux humanités » qui se laisse entendre par la suite. Comment les humanités peuvent-elles transmettre l’humanité de nos jours ?

La Chaire Géopolitique du Risque a répondu à cet appel en organisant une table-ronde autour de la question « Géopolitique : pratique des humanités ? ». La géopolitique est-elle une science ? Y a-t-il une théorie de la géopolitique ? Et si c’est le cas, alors s’agit-il d’une science humaine, c’est-à-dire d’une science dont la vocation est de capter, de documenter, d’analyser et de comprendre l’humanité dans l’être humain ? Ou s’agit-il plutôt d’un rassemblement encyclopédique des comportements tactiques de ceux qui détiennent le pouvoir militaire et politique ?

Aux origines de la géopolitique

Le discours de la géopolitique, tel qu’il est mobilisé dans l’analyse de la politique internationale aujourd’hui, puise dans des sources, des concepts et des perspectives bien disparates. Et pourtant, ses affinités institutionnelles et ses parcours professionnels s’alignent surtout avec des intérêts, des questions et des réponses propres aux sciences sociales.

Friedrich Ratzel (1844-1904). Bundesarchiv, Bild 183-R35179, CC BY-SA

À la différence marquante d’autres traditions nationales, la géopolitique en France se comprend comme une symbiose historiquement déterminée entre la géographie et la science naturelle. Ratzel, parrain de la géopolitique française, pense éternaliser ce lien en affirmant en 1897 qu’« un peuple doit vivre sur le sol qu’il a reçu du sort, il doit y mourir, en subir la loi ».

Et pourtant, à partir du moment où l’on pose la question du « peuple » et de son « sort », du « vivre » et du « mourir », on plonge dans une logique plutôt culturelle relevant de la représentation des valeurs morales, de l’expression des affects et des pouvoirs de l’imaginaire, entre autres.

Autrement dit, la géopolitique n’a-t-elle pas toujours été une science humaine ?

D’une part : de la discipline vers la géopolitique des humanités

La question des humanités posée lors du colloque est surtout une question de discipline. Qu’est-ce une discipline ? C’est un ensemble de normes, de présupposés, de valeurs et de pratiques qui assure sa souveraineté, c’est-à-dire la souveraineté de la discipline. Qu’il s’agisse de la biologie moléculaire ou de la littérature comparée, une discipline ne reste elle-même que sous l’œil d’une instance disciplinante.

Chaque discipline académique est contrôlée par une instance, normalement interne, qui gouverne les affirmations, questions et débats sur la portée de sa connaissance et le sens de ses pratiques. Les humanités en tant que disciplines subissent, comme toutes les autres disciplines, cette même discipline. Les humanités, ce n’est pas toute chose. Il y a des limites. Mais la règle de cette limite est extrêmement contestée.

Les humanités sont par conséquent obligées de se protéger contre des « attaques », des « ingérences », des « insurrections » des « révoltes » et des « subversions ». Il s’agit sans doute de la grande politique : de la géopolitique des humanités.

Ce n’est donc pas par hasard que l’on se tourne vers un discours géopolitique pour comprendre la logique des facultés universitaires. Les mécanismes de pouvoir que l’on cherche à comprendre sur le plan global sont actifs sur le plan de la protection des territoires notionnels. Il s’agit de savoir comment le gardien du portail de la discipline détermine quels sont les connaissances admissibles, les objets pertinents, les pratiques convenables et les valeurs légitimes.

D’autre part : des humanités à l’humanité de la géopolitique

Peut-on s’interroger sur l’humanité d’une discipline ? Qu’en est-il de l’humanité de la géopolitique ? Quel est le statut de l’humanité dans l’exercice de la géopolitique en tant que discipline, et dans la pratique de la géopolitique dans les États et dans les organisations ? L’exercice de la géopolitique est-il conforme à nos principes d’humanité ? La géopolitique représente-t-elle l’humain ? Peut-on, devrait-on géo-politiser ce que nous sommes (à croire : des humanistes), qui nous sommes, ce que nous devrions être ?

En effet, d’où nous vient cette idée de la géopolitique ? Et où va-t-elle ? Quel est son avenir ?

Concept classique

La géopolitique, en tout cas selon la légende, n’est pas un terme classique. Dans l’antiquité on parle de la politique des peuples, de la tactique de la guerre. Chez Aristote, mais aussi Tacite, Bodin, Montesquieu, on retrouve des réflexions sur l’impact du milieu géographique sur la politique des peuples.

Mais, vers la fin du XXe siècle, on constate une transformation importante dans la pratique de la géographie elle-même. Chez von Humboldt et Ritter, la géographie transcende la simple description du monde pour devenir une réflexion sur la manière dont les sociétés s’insèrent dans l’espace.

Un concept pour le XXᵉ siècle ?

Rudolf Kjellen (1864-1922). Inconnu/Wikimedia

Le terme géopolitique fut forgé en 1897 par le juriste suédois Rudolf Kjellén. Il le définit de la manière suivante : la science de l’État en tant qu’organisme géographique tel qu’il se manifeste dans l’espace.

Il s’agit, pour Kjellén, de décrire les lois de l’évolution des États dans l’espace, s’inspirant ainsi de Darwin et de Malthus (la nouvelle science des populations). Selon Kjellén, les États entrent en conflit l’un avec l’autre du fait de leur besoin de Lebensraum (espace de vie/espace vitale). Comment on sait, Kjellén aura une influence décisive sur la doctrine géopolitique du Troisième Reich.

Mort et renaissance du concept de géopolitique

Mais après la Seconde Guerre mondiale, le concept de géopolitique recule. Morgenthau, grand-père des relations internationales, l’attaque dans son grand ouvrage Politics amongst nations (1948). Par accord bilatéral, la géopolitique est exclue des facultés universitaires en France et en Allemagne. La géopolitique tombe en désuétude.

Yves Lacoste pose près de la chaise à porteurs du navigateur La Pérouse, le 22 mars 2001 à la Société de Géographie de Paris, à l’occasion du 25ᵉ anniversaire de Hérodote, revue d’interprétation géopolitique des événements historiques dont il est le fondateur. Joël Robine/AFP

Le concept renaît en 1979, dans les écrits d’Yves Lacoste, l’un des co-fondateurs de l’Institut français de géopolitique. Désormais, la géopolitique est associée à la géographie moderne.

Elle étudie les territoires comme enjeux de ressources, bien sûr. Mais aussi comme des lieux symboliques, comme des lieux qui produisent du sens. C’est une nouvelle forme de géographie politique qui s’interroge sur le rapport entre l’humain, l’humanité, l’espace et le temps.

Géopolitique du questionnement

On l’a dit, la géopolitique puise dans des sources très variées. Mais en quoi et comment puise-t-elle dans les ressources des sciences humaines ?

À partir du moment où l’on pose la question de la géopolitique, ne plonge-t-on pas dans une logique de culture, de la représentation, des valeurs morales, de la langue, de l’histoire, de l’expression des affects et des pouvoirs de l’imaginaire ?


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