De la place de l’homme dans l’évolution, l’éthique et la nutrition

Est-il plus éthique de se nourrir à partir de légumes que de viande ? Brooke Lark/Unsplash, CC BY-SA

Ayant raffiné la faculté de communiquer par la pensée l’être humain a cherché depuis longtemps à se singulariser au sein du monde biologique. Jusqu’à la fin du XIXe siècle il était plus ou moins communément admis que l’espèce humaine était au sommet de l’évolution (cf l’arbre phylogénétique périmé ci-dessous).

arbre phylogénétique ancien. ENS Lyon

Cette vision anthropocentrique décrivant l’espèce humaine comme le but ultime de l’évolution va de pair avec des développements moraux et religieux décrivant dans plusieurs religions l’homme comme l’élu de Dieu ou indiquant que Dieu a créé l’homme a son image ou encore que Dieu peut occasionnellement se présenter sous forme humaine. Cette proposition n’est pas unique aux religions monothéistes, dans les religions polythéistes grecques ou romaines, les Dieux se transforment assez facilement en humains pour séduire en particulier d’attractives jeunes femmes tout à fait humaines. Au-delà de l’anecdote, ces vieux arbres phylogénétiques et ces croyances bien plus ancestrales reflètent de façon évidente une propension de l’espèce humaine à se considérer comme supérieure aux autres organismes biologiques. Ou à se rassurer ?

Pourquoi donc éprouvons-nous ce besoin de nous croire supérieurs aux autres espèces, cela cache-t-il une insécurité profonde ? Sommes-nous réellement supérieurs biologiquement aux autres espèces vivantes ? Et si non pourquoi avons-nous inventé cette fable ?

Nutrition humaine

Un niveau de réponse intéressant à ce type de question concerne la nutrition animale qui inclut la nutrition humaine. Toute la chaîne animale est dépendante de molécules contenant du carbone de l’azote et du soufre qui sont présentes dans des matériaux préconstruits par d’autres organismes vivants capables d’utiliser des formes inorganiques comme le CO2, le nitrate (NO3-) et le sulfate (SO42-). À titre d’exemple les macromolécules les plus importantes d’un point de vue catalytique dans la cellule, les protéines sont constituées d’un assemblage de 20 acides aminés différents et les animaux ne peuvent en synthétiser que 11. Ceci est un exemple parmi d’autres, on pourrait citer également les disponibilités en vitamines qui sont extrêmement différentes entre les végétaux et les animaux. Sans aller plus loin dans la démonstration, il est clair que toute la chaîne animale est totalement dépendante des végétaux photosynthétiques pour sa survie et que nous disparaîtrions rapidement en l’absence de végétaux. Évidemment une large partie des organismes animaux (carnivores, omnivores) se nourrissent d’autres animaux mais par exemple les ruminants qui peuvent servir de proies aux carnivores ne survivent qu’en consommant des végétaux. Il est probable que pendant des millénaires l’alimentation mixte des humains n’a pas posé de problème moral.

Toutefois des limites morales sont rapidement apparues, par exemple le cannibalisme est très largement rejeté dans les sociétés modernes. La nutrition carnée de l’espèce humaine a certainement posé des problèmes éthiques et moraux depuis fort longtemps en particulier parce qu’il est beaucoup plus facile pour un homme de s’identifier à d’autres espèces animales qu’à des organismes végétaux qui sont en apparence beaucoup plus différents et nous paraissent beaucoup plus étrangers. Une des solutions à ce dilemme est de postuler que l’être humain est supérieur à tout le reste de la création. On notera que l’arbre phylogénétique primitif montré plus haut place soigneusement l’homme au sommet de la hiérarchie. Pour achever de bétonner cette sécurisation morale, on a pris soin d’indiquer que non seulement l’homme est à la pointe de l’évolution, mais de plus il est le seul être doué de raison. La conséquence de cela est que moralement nous avons le droit de nous nourrir en consommant d’autres espèces présumées inférieures.

Cette certitude a volé en éclats au cours du XXe siècle à la suite des travaux de génomique et sur le comportement des animaux. Les progrès de la génétique et de la génomique ont permis de raffiner les arbres de l’évolution, leur aspect moderne étant plus conforme au schéma ci-dessous. Dans cette version moderne l’homme appartient aux Opisthocontes et on voit bien que cette branche n’est nullement plus évoluée qu’aucune des autres. En plus si on zoome sur cette branche on s’aperçoit que l’homme n’est en rien au sommet de celle-ci. Le génome humain est identique à plus de 95 % à celui du chimpanzé, notre plus proche cousin évolutivement. On est donc contraint d’un point de vue moral à se raccrocher à l’idée que l’homme est doué de raison et les autres espèces animales non. Cette certitude aussi s’est évaporée à la suite des travaux des comportementalistes qui ont montré que de nombreuses autres espèces animales ont des modes de communication extrêmement élaborés et peuvent faire preuve d’intelligence. Un excellent article récent dans The conversation fait une analyse très complète à ce sujet.

Arbre du vivant moderne. ENS Lyon

Il est de plus en plus évident que tous ces arguments pèsent maintenant lourd dans la façon dont les sociétés humaines envisagent ces problèmes de nutrition et l’on voit bien se dessiner une tendance forte en tout cas dans les sociétés occidentales pour refuser une alimentation à base animale, ce refus étant largement basé sur des critères éthiques (certaines religions et en particulier la religion chrétienne ont comme précepte « tu ne tueras point », or nous tuons des animaux, et ces animaux nous ressemblent finalement beaucoup plus qu’on ne le pensait).

Végétarisme

Ces considérations plus souvent dans l’inconscient que dans le conscient conduisent une fraction toujours plus large de la population occidentale à se tourner vers le « végétarisme » c’est-à-dire vers une nourriture dépourvue de substances animales avec des degrés variés d’acceptation de certains produits animaux (par exemple, œufs et laits). La meilleure acceptabilité morale de ce type de nourriture est encore une fois basée sur le concept que les végétaux seraient des êtres inférieurs par rapport aux animaux, mais qu’en est-il réellement du point de vue biologique ? La réponse est en réalité extrêmement cruelle pour le monde animal dans son ensemble et l’homme en particulier. Du point de vue du génome en effet un chiffre clé est le nombre de gènes codés par ce génome et on s’accorde à penser que le génome humain programme environ 23 000 gènes et celui d’une des plantes modèles les plus simples Arabidopsis thaliana (une herbacée crucifère, absolument non remarquable, de petite taille avec des feuilles en rosette au niveau du sol) 27 000 gènes. Un arbre comme le peuplier en contient environ 40 000.

Les plantes, êtres supérieurs

Première humiliation, mais ça ne s’arrête pas là, les gènes présents chez les plantes terrestres eucaryotes sont incroyablement proches dans leur séquence de leurs homologues eucaryotes animaux. Les protéines en dérivant sont extrêmement similaires. Sauf que les plantes ont aussi la propriété d’être autotrophes vis-à-vis du carbone de l’azote et du soufre et qu’elles ont donc une plasticité de croissance incomparablement supérieure à celle des animaux et ceci est probablement en relation avec leur plus grand nombre de gène. Ce sont deux exemples simples explicitant la supériorité des plantes sur les animaux en ce qui concerne les aspects fonctionnels et métaboliques.

On rétorquera oui, mais les plantes n’ont pas de sensibilité, pas de mode de communication. Ce dernier point est faux les plantes communiquent entre elles de façon fort différente des systèmes animaux mais elles communiquent. On sait par exemple que lorsqu’une plante est attaquée par un pathogène (champignon, virus), elle émet des composés volatiles gazeux (terpènes éthylène) qui signalent aux plantes adjacentes l’attaque dont elle est l’objet et les voisines mettent en route des systèmes de défense. On sait aussi qu’elles émettent des molécules spécifiques pour recruter des pollinisateurs animaux qui facilitent leur reproduction. Nous n’en sommes encore probablement qu’aux balbutiements de la compréhension de ces phénomènes de communication entre plantes et aussi entre les plantes et d’autres formes de vie.

Ces considérations biologiques aboutissent à la conclusion suivante : bien que les plantes nous apparaissent extrêmement différentes en réalité elles sont beaucoup plus proches de nous qu’on ne le pense (les arbres phylogénétiques le montrent d’ailleurs) et elles ne sont en aucun cas des êtres inférieurs, cette notion n’ayant d’ailleurs pas de sens au niveau biologique. Il s’ensuit que lorsqu’on se nourrit exclusivement de végétaux on tue de la vie tout autant qu’en ayant une alimentation carnée. Ceci est d’ailleurs reconnu dans certaines branches de la culture indienne où l’on recommande de ne manger que les parties non vitales de la plante en lui permettant de continuer son cycle de vie.

Heureusement les plantes se régénèrent facilement après avoir perdu une partie de leurs organes… Du point de vue du biologiste il n’est ni plus éthique ni plus moral de se nourrir uniquement de végétaux qu’avec une alimentation mixte, dans les deux cas on détruit des êtres vivants pour en construite d’autres. C’est assez tristement la loi du plus fort qui prévaut pour la nutrition mais c’est aussi comme cela que nous survivons, il faut en payer le tribut moral. Une supériorité de l’humanité est que nous soyons peut-être les seuls à pouvoir appréhender ce dilemme mais c’est c’est aussi notre grande faiblesse.

This article was originally published in English