De l’Afrique à l’Asie, le charbon a quelques belles décennies devant lui

La gigantesque centrale thermique de Medupi en Afrique du Sud. Alexander Joe/AFP

Cet article est publié en partenariat avec le site Encyclopédie de l’énergie, une encyclopédie scientifique en libre accès pour mieux comprendre le monde de l’énergie.


En 2018, presque 8 milliards de tonnes (Gt) de charbon minéral ont été brûlées dans le monde : cela représente 27 % de la consommation totale d’énergie, derrière le pétrole (32 %) mais devant le gaz naturel (22 %) et toutes les autres sources (biomasse, nucléaire, hydraulique, éolienne ou solaire).

Cette combustion a émis plus du tiers des émissions mondiales des gaz à effet de serre (GES).

Une énergie fossile qui résiste

Devenue, surtout depuis l’accord de Paris de 2015, une ardente obligation pour défendre le climat planétaire, la réduction de ces émissions a mis le charbon au banc des accusés. Dès lors, pas une semaine ne passe sans qu’un État n’annonce la fin prochaine de sa combustion sur le sol national, qu’une banque décide de ne plus financer d’activité liée au charbon ou qu’une entreprise ne vende ses actifs charbonniers.

En 2015 puis 2016, la cause avait semblé entendue. Pour la première fois depuis 1913, la consommation mondiale avait commencé à décroître (-2,0 % puis -3,3 %). Las, la rupture de trajectoire a été de courte durée, puisque suivie, en 2017, d’une reprise annuelle de presque 1 % qui pourrait durer encore quelques décennies.

Même si sa place recule dans le bilan énergétique mondial, le charbon continuera de brûler dans les chaudières de nombreux pays du monde. D’où vient une telle résistance ? L’explication est à rechercher du côté de son offre et de sa demande.

L’offre est en effet abondante pour des raisons géologiques mais aussi économiques et politiques ; cela se traduit par la poursuite d’investissements charbonniers en dépit des appels au boycott.

Ces investissements sont, pour la plupart, le fait de nouveaux acteurs économiques, convaincus que la demande n’est pas prête de se tarir. En dépit de tous ses défauts, le charbon reste, dans les pays qui en sont pourvus, la source d’énergie la plus économique et la plus sûre pour produire l’électricité à laquelle aspirent des milliards d’êtres humains.


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Une offre abondante

L’offre reste forte, d’abord, pour des raisons géologiques. Le « pic charbonnier » – qui désigne le moment où l’extraction de charbon aura atteint son maximum avant de décliner – n’est en effet pas pour demain. Selon les données du Bundesanstalt für Geowissenschaften und Rohstoffe, les ressources sont estimées à environ 22 000 Gt, dont au moins 1 000 sous forme de réserves.

Le coût de leur extraction, traitement et transport peut-il être affecté par un éloignement accru des mines, une plus grande profondeur des filons et une baisse de qualité des minerais ? Sans doute, mais sans conséquence significative sur les prix des marchés internationaux tant que ces effets seront compensés par des techniques minières (dans les exploitations à ciel ouvert notamment), des machines d’extraction et des moyens d’évacuation, terrestres et maritimes, toujours plus performants.

Ces conditions objectives ne suffiraient cependant pas à garantir l’offre si toutes les entreprises minières se détournaient d’une activité devenue trop risquée du fait d’investissements impossibles à recouvrer parce que les débouchés du charbon allaient se tarir.

C’est ce qu’ont pensé plusieurs compagnies, en commençant par les plus grandes (Rio Tinto ou Anglo American), mais toutes ont immédiatement trouvé des acquéreurs – soit filiales de grands groupes chinois ou indiens (Yancoal Australia ou Adani Group), soit formés par de jeunes entreprises locales (Exxaro Resources, MC Mining ou Wescoal en Afrique du Sud). Résultat, les 370 milliards de dollars (selon les données d’Enerdata) jugés nécessaires pour assurer la croissance de l’offre jusqu’en 2040 devraient être réunis sans grande difficulté au profit d’extensions minières en Chine, Inde, Indonésie, Australie, Russie, Mongolie, Colombie ou Afrique australe.


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Une demande très résistante

Derrière ces investissements charbonniers, on distingue l’anticipation d’usages sidérurgiques, chimiques et surtout thermiques qui s’inscrivent dans la durée.

Les usages sidérurgiques – soit 15 % des débouchés (données Enerdata) – tiennent à ce que ni la réduction directe ni les fours électriques ne remplaceront tous les hauts-fourneaux, surtout dans les économies émergentes encore peu riches en ferrailles, telles que la Chine ou l’Inde. À quoi s’ajoutent les nouveaux débouchés du charbon dans l’industrie chimique séduite par le coal-to-gas, le coal-to liquid ou la fabrication de fibres de carbone.

Beaucoup plus importants, les usages strictement thermiques sont et continueront d’être tirés par la croissance des cimenteries et surtout des centrales thermoélectriques charbon. Ces dernières, qui absorbent environ 65 % (données Enerdata) de la houille et du lignite brûlés dans le monde, ne résistent pas à la concurrence de la thermoélectricité gaz, de l’électronucléaire et des renouvelables en Europe occidentale depuis plusieurs décennies et en Amérique du Nord depuis le début des années 2010. En revanche, ces usages continuent à croître en Asie et en Afrique.

C’est le cas en Chine où, malgré une volonté certaine de faire reculer le charbon dans le bilan énergétique, les 200 GW en construction vont porter la thermoélectricité charbon à plus de 1 300 GW.

Même chose en Inde, où des besoins quasiment illimités d’électricité ne peuvent être satisfaits que par une production reposant à 75 % (données Enerdata) sur la combustion de charbon national et de plus en plus importé. En Corée du Sud et au Japon, on remarque d’autre part un regain d’intérêt pour le charbon depuis la catastrophe nucléaire de Fukushima de 2011.

Et que ce soit en Indonésie, au Vietnam, aux Philippines, au Bangladesh, en Thaïlande, au Pakistan ou en Turquie, on note que la thermoélectricité charbon se développe sur des bases technologiques et financières, souvent chinoises, notamment dans le cadre de la Belt and Road Initiative.

Sur le continent africain enfin, l’industrie charbonnière affiche son dynamisme en Afrique du Sud, où s’achève la construction des deux centrales géantes (9,6 GW) de Kusile et Medupi mais aussi plus au nord, comme au Botswana ou au Kenya. Citons également l’Égypte où 6,6 GW de thermique charbon vont être construits en coopération avec des compagnies chinoises (données Enerdata).

Ces nouvelles capacités gonflent un parc de plus de 2 000 GW de thermique charbon, dont 50 % a moins de 20 ans, ce qui lui assure encore quelques décennies d’activité.

Comment expliquer un tel succès ? Pour des raisons politiques dans les pays asiatiques ou africains où le charbon extrait du sous-sol national est un gage de sécurité d’approvisionnement face aux incertitudes des marchés gaziers. Là mais aussi ailleurs pour des raisons économiques, lorsque la thermoélectricité charbon est moins chère que l’électronucléaire ou les renouvelables dont l’intermittence n’est pas encore compensée par des moyens de stockage performants de l’électricité.

D’où pourrait venir le changement ? D’un accord mondial sur une taxe carbone élevée ou de bouleversements technologiques au profit des concurrents du thermique charbon. Mais l’un comme les autres sont encore peu probables au cours des trois prochaines décennies…


Pour aller plus loin, retrouvez également l’article de Jean‑Marie Martin-Amouroux, « Charbon minéral : pourquoi est-il si difficile de lui dire adieu ? », paru cet été dans La Revue de l’énergie.