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De l’Europe à l’Asie, le rôle clé des élevages de porcs dans l’émergence des pandémies

Des vétérinaires identifient un animal victime de la peste porcine africaine dans une ferme à Hanoï (Vietnam), en mai 2019. Manan VATSYAYANA / AFP

L’Asie de l’Est et du Sud-Est, région qui regroupe environ 30 % de la population mondiale selon les données 2018 des Nations unies, est confrontée à une double crise sanitaire. Celle, désormais bien connue, de la pandémie de Covid-19 ; mais aussi celle, moins exposée, de la peste porcine africaine (PPA).

Cette maladie, causée par un virus inoffensif pour l’homme (on dira qu’elle est « non zoonotique »), s’avère hautement létale pour les porcs domestiques et les sangliers. Rappelons que l’Asie de l’Est et du Sud-Est abrite 56 % des porcs domestiques.

Mais la PPA n’est pas la seule maladie qui pose un risque sanitaire dans les élevages porcins : les virus grippaux (influenza) – qu’ils soient humains, aviaires ou porcins – circulent en continu dans les élevages asiatiques et pourraient bien être à l’origine de la prochaine pandémie. Soulignons ici que les élevages de porcs, tout comme l’élevage et le trafic de la faune sauvage, constituent de possibles « bons candidats » au rôle de relais entre un coronavirus de chauve-souris et le virus SARS-CoV-2, responsable de la pandémie actuelle.

Hécatombe du cheptel et flambée des prix

Originaire d’Afrique, où elle est installée et circule continuellement (on dira qu’elle y est « endémique »), la PPA a été introduite en Chine en 2018. Sa propagation rapide a provoqué une hécatombe sans précédent : le cheptel porcin chinois a quasiment diminué de moitié entre mi-2018 et fin 2019 – ce qui a représenté au niveau mondial une perte de près d’un quart de l’ensemble des porcs.

Cette situation a entraîné une hausse de plus de 120 % du prix du porc sur le marché domestique chinois, avec des répercussions majeures sur les marchés mondiaux de produits agricoles, incluant les produits animaux mais aussi certaines céréales, comme le maïs et le soja. Loin d’être circonscrite à la Chine, la PPA s’est répandue aux pays voisins à partir de janvier 2019, avec des conséquences désastreuses comparables.

Les achats de viande de porc représentant une part substantielle des dépenses des ménages chinois, ces augmentations de prix ont pénalisé leur pouvoir d’achat. Les impacts socio-économiques ont été également sévères au Vietnam où le porc représente près de 80 % de la viande produite et près de 60 % de la viande consommée et fait vivre plus de 3 millions de ménages ruraux, soit plus de 20 % de la population rurale du pays.

Cette maladie pourrait aussi avoir des effets sur la biodiversité car elle touche les suidés sauvages (les sangliers par exemple) et fait planer une menace sur plusieurs espèces en voie de disparition d’Asie du Sud-Est insulaire, essentiellement en Indonésie et aux Philippines, telles que les babiroussas et le sanglier des Célèbes.

La Chine et le Sud-est asiatique, devant l’Europe et l’Amérique du Nord sont les principales zones d’élevages de porcs dans le monde. Gridded Livestock of the World/FAO

Une production globalisée et risquée

On l’a évoqué plus haut : le porc fait partie des potentielles espèces qui a pu servir d’hôte intermédiaire dans l’évolution d’un coronavirus de chauves-souris vers le virus responsable de la Covid-19.

Des travaux expérimentaux récents suggèrent que le porc serait réceptif au SARS-CoV-2 ; divers coronavirus sont d’autre part présents chez cet animal. En Chine, un nouveau virus de cette famille (SADS-CoV) a été isolé dernièrement. Ce rôle d’intermédiaire joué par l’élevage porcin entre la chauve-souris et l’homme avait déjà été décrit pour le virus Nipah en Malaisie lors d’une épidémie en 1998.

Par ailleurs, des auteurs chinois et britanniques ont examiné l’ampleur de l’impact des abattages liés à la PPA sur les prix de la viande. Ils émettent l’hypothèse que cela aurait pu entraîner l’entrée d’un plus grand nombre d’animaux sauvages dans la chaîne alimentaire humaine et ainsi augmenter le risque d’une exposition plus importante de la population humaine à un coronavirus qui aurait évolué au sein de la faune. Il y a donc un intérêt à aborder conjointement ces crises par des approches intégrées.


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Aujourd’hui, de nouvelles souches de virus grippaux émergent et circulent en Chine et en Asie du Sud-est, avec un risque important à partir des élevages porcins. Cette situation concerne également l’Europe, autre bassin important de production porcine dans le monde. Plus généralement, la mondialisation de la production porcine, qui se traduit par l’intensité croissante des transports d’animaux entre régions et pays, augmente le risque de pandémie grippale.

Les élevages multiespèces, et tout particulièrement ceux qui associent volailles et porcs, renforcent ce risque d’émergence d’une nouvelle souche grippale pandémique, en raison du risque de recombinaison génétique entre virus humains, porcins et aviaires.

Ce type d’élevage mixte reste cependant largement pratiqué par les éleveurs ; il leur assure une certaine stabilité de revenus, notamment grâce aux effets de substitution entre produits de l’élevage : une chute de revenus issus de l’élevage de porcs peut être compensée par une augmentation des prix des volailles, les consommateurs se rabattant sur cette viande alternative relativement bon marché. En 2012, on estime ainsi que 80 % des éleveurs porcins vietnamiens possédaient également des volailles.

En Chine comme au Vietnam, l’industrie porcine est complexe : elle se constitue d’un secteur industriel fortement intégré et contrôlé par quelques grandes entreprises agroalimentaires, mais aussi d’un grand nombre d’élevages familiaux indépendants. Au Vietnam, par exemple, plus de 75 % des éleveurs porcins possèdent moins de 10 animaux.

Un grand nombre de ces porcs sont vendus après sevrage à des élevages engraisseurs, très souvent via des marchés de porcelets ; après avoir été engraissés, ils peuvent être abattus directement à la ferme ou vendus à des maquignons ou des abattoirs familiaux, plus rarement à de grands abattoirs. D’autres mouvements concernent l’achat de truies reproductrices ou le prêt de verrats. Autant de transferts d’animaux susceptibles de disséminer les pathogènes d’un élevage à l’autre.

Des élevages familiaux en sursis

Face aux défis sanitaires, anciens et récents, les questions se posent sur l’avenir des élevages porcins familiaux, source essentielle de revenus pour des millions de ménages ruraux pauvres en Asie, particulièrement vulnérables dans un contexte d’épidémies et de risques zoonotiques menant à l’imposition de normes sanitaires toujours plus contraignantes.

Les mesures de biosécurité préconisées pour prévenir la PPA impliquent en effet un changement du mode d’alimentation des animaux et la construction d’enclos ou de bâtiments faciles à désinfecter et permettant le confinement des porcs, la mise en quarantaine des animaux nouvellement introduits et un vide sanitaire entre deux bandes successives d’animaux.

De telles contraintes – imposées par la menace de pertes de production, par les gouvernements ou par la demande des consommateurs pour des produits sains – conduisent immanquablement à la disparition des petits élevages et à la concentration de la production dans de grands élevages industriels, mieux équipés pour réaliser les investissements nécessaires à la maîtrise de ces risques et financièrement plus résilients.

En Chine, les « usines à viande » envahissent le marché du porc. (Francetvinfo/Youtube, 2020)
À l’heure actuelle, aucun vaccin fiable contre la PPA n’est disponible, en dépit d’essais conduits en Chine et au Vietnam.

Faute d’actions préventives abordables et satisfaisantes, les éleveurs adoptent souvent des réponses qui peuvent exacerber la propagation du virus, comme la vente en urgence des animaux malades ou l’utilisation de vaccins illégaux.

Ce recours à des produits non autorisés pourrait ainsi être à l’origine de l’apparition de nouvelles souches du virus de la PPA, plus difficiles à détecter.

Toujours à propos des vaccins, rien ne dit qu’un éventuel produit efficace contre la PPA soit réellement bénéfique aux éleveurs familiaux : des études réalisées dans différents contextes montrent en effet une forte association entre la taille des élevages et la probabilité de vacciner les animaux.

Les « gagnants » de l’épidémie de PPA en Chine semblent donc être les grands groupes industriels agroalimentaires ; ces derniers ont largement bénéficié des prix élevés du porc et de la politique de Pékin visant à dynamiser et restructurer la filière, ce qui s’est traduit par une intégration de la filière et une concentration de la production dans de vastes structures produisant plusieurs millions de tête par an. Le nombre de petits élevages s’est, lui, réduit. Reste à savoir quelles seront les conséquences épidémiologiques de cette nouvelle donne.

Entre science et politiques sanitaires, un dialogue renouvelé

Les mises en garde de la communauté scientifique sur ces risques doivent davantage être prises en considération. Par exemple, l’émergence de la PPA en Asie avait été anticipée et plusieurs auteurs avaient alerté récemment quant aux risques de pandémies grippales. On peut espérer que la crise actuelle de la Covid-19 rendra les décideurs plus sensibles à ces alertes.

Ainsi, aux côtés de projets de recherche nécessaires sur les vaccins et les stratégies vaccinales, sur le rôle des sangliers ou sur l’importance de la gestion des risques, des initiatives se développent pour se concentrer sur les contextes socioéconomiques et les comportements humains impliqués dans la transmission des maladies animales, sans se focaliser uniquement sur les aspects techniques.

Ainsi l’ENSV-FVI, l’AVSF, le Cirad et leurs partenaires en Asie du Sud-Est préparent, sur la base des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE), un projet de renforcement de la biosécurité globale comme rempart contre la maladie.

Ces mesures concernent l’ensemble des acteurs de la filière : les petits producteurs, familiaux, voire semi-commerciaux, qui jouent un rôle central dans de nombreux pays et dont les systèmes d’élevage, qui reposent encore fortement sur la divagation animale, sont particulièrement vulnérables.

L’enjeu de cette coopération est bien de permettre de renforcer la biosécurité des petits élevages en Asie du Sud-est pour permettre leur résilience, dans le respect d’une démarche agroécologique, au bénéfice de l’agriculture familiale, des élevages porcins, de la sauvegarde des habitats naturels et du mode de vie traditionnel des populations locales.


Marie-Laure Martial (ENSV-FVI) et Antoine Lury (AVSF) ont contribué à l’élaboration de cet article.

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