De Mossoul à Paris : trajectoire d’une œuvre pillée

Photo datée du 15 novembre 2016, montrant les ruines de l'antique cité de Nimrud, à quelques 30 kilomètres de Mossoul, où de nombreuses pièces ont été pillées. SAFIN HAMED / AFP

Les gardiens ailés de Nimroud, mi-hommes mi-taureaux pensaient-ils finir leur vie de pierre dans une galerie d’art de Londres ? Ces pièces d’origine mésopotamienne ont été, comme d’autres, pillées sur les champs de bataille syriens ou irakiens par Daech et leurs comparses. Elles atterrissent ensuite sur des marchés européens, où, parfois, elles sont repérées par des spécialistes et des policiers.

Le pillage d’antiquité n’est pas nouveau en soi. En revanche, les routes du pillage demeurent complexes : quel a été le parcours de ces pièces ? Et par quel biais ont-elles pu atterrir dans cette galerie huppée du sud-londonien ?

Si l’Europe n’est pas l’unique destination ou l’unique point de redistribution mondial des antiquités – la contrebande vers les pays du Golfe semble importante –, le vieux continent draine cependant bien plus d’intermédiaires et d’acteurs locaux.

Trafic frontalier… et fausses antiquités

Pour rejoindre l’Europe, plusieurs voies sont possibles, plusieurs modes opératoires également, incluant différents modes de transports souvent définis par la taille de l’objet, sa valeur marché, sa destination finale.

Aujourd’hui, partant de Syrie, il est probable que ces antiquités se trouvent entre les mains d’un villageois qui, dans la misère de la guerre, cherche quelques biens de valeur sur un site archéologique proche de son lieu de résidence.

Si notre villageois réside à proximité de la frontière turque, il sera tenté de les faire passer par le biais de connaissances familiales. Ou bien ses trouvailles lui seront échangées contre de maigres émoluments par des milices ou autres groupes bénéficiant d’une logistique régionale des deux côtés de la frontière.

Les trafics de biens manufacturés, d’alcool, de sucre ou d’essence entre la Syrie et la Turquie n’ayant pas attendu la guerre pour se développer, les réseaux locaux qui l’animaient (transporteurs, taxis, maraîchers, épiciers notamment) sont restés disponibles en fonction des situations militaires fluctuantes aux divers points de passage.

C’est ce type de trafic frontalier que l’on retrouve le plus dans les saisies de la police et la gendarmerie turque, en plus des saisies sur des réfugiés.

Antiquités syriennes, sur la route du trafic, France 24, 2015.

Les antiquités y sont en quantité négligeable aux côtés d’armes et de devises étrangères notamment. Rien de bien nouveau donc dans les villes frontalières, du moins en matière d’antiquités, car les belles pièces n’ont pas vocation à être vendues à la sauvette, ni proposées dans ces contextes particulièrement surveillés, trop près des sites pillés.

Ces reventes opportunistes, qui sont bien antérieures au conflit syrien, alimentent un marché régional qui repose plus sur de la contrefaçon que sur le pillage véritable.

Ces sceaux assyriens et autres fragments de statuettes sortent plus souvent des ateliers d’habiles sculpteurs que de strates archéologiques. On en retrouve en vente sur Internet jusqu’aux États-Unis, pour des sommes ne dépassant guère les 200 dollars, ce qui donne une idée du prix de départ. Là encore, pas de quoi financer une armée.

La contrebande, business familial

En revanche, pour que des pièces pillées en Syrie ne terminent pas leur course dans une carrière de gravats, comme mobilier de jardin sur l’aire de repos d’une station-service, ou dans le bric-à-brac d’un bazar régional, il leur faut soit un client en Europe, soit un agent local qui se chargera d’organiser son passage vers le marché européen, en se servant d’intermédiaires ou en leur revendant ces pièces.

Qu’est qu’un intermédiaire et qui sont-ils ? Le plus souvent des « entreprises » familiales, dont les acteurs actuels représentent la deuxième ou troisième génération, implantées dans différents pays clefs entre le Proche-Orient, l’Anatolie, les Balkans et l’espace Schengen.

Carte Schengen. Martin Godon, Author provided

Elles bénéficient d’accointances dans des communautés issues des diverses diasporas engendrées, rien qu’à l’échelle du XXe siècle, par la dislocation de l’Empire ottoman, les guerres russo-turques et les instabilités chroniques dans les Balkans et le Caucase.

On pense ainsi à la famille Telliağaoğlu. Depuis les années 80, l’un des frères, plus connus sous le pseudonyme de Blind Edip ou du « trafiquant du siècle » mène un business aux ramifications qui englobent divers groupes criminels en Europe continentale et au Royaume-Uni, reposant avant tout sur des liens de confiances.

Elles côtoient et utilisent dans certains cas les services (logistiques de transport, corruptions) d’entreprises plus puissantes du crime organisé, contrôlant notamment la contrebande d’opiacés provenant d’Afghanistan et passant par les Balkans pour rejoindre l’espace Schengen.

Un schéma similaire reposant plus sur les infrastructures maritimes de Méditerranées orientale peut être décrit pour la zone levantine au départ des ports à conteneurs localisés entre Beyrouth et Alexandrie.

Ports et logistique à l’œuvre dans les trafics. Martin Godon, Author provided

Profitant de l’instabilité politique et économique récurrente dans la zone balkanique notamment, ces organisations criminelles ont pu s’assurer en partie le contrôle des axes de transports vers l’espace Schengen, aux niveaux des zones de stockages dans les ports francs, des points de rupture de charges, des frontières et des aires de déchargements.

La Turquie, zone de passage

Bien que bonnes élèves de l’Organisation mondiale des douanes, les douanes turques ne peuvent à elles seules endiguer l’ensemble des trafics en transfert sur leur sol.

La position géographique de la Turquie, avec une façade maritime sur la mer Noire, la Méditerranée et l’Égée, favorise la redistribution continentale et maritime. La voie terrestre, par les Balkans, utilise le dense réseau routier traversant les états hors de l’UE et de l’espace Schengen, qui permet de pénétrer au cœur de l’Europe par la Hongrie et la Croatie notamment.

Voies et hot spots. Martin Godon, FAL

Les voies fluviales Danubienne et Rhénane et leurs affluents, en utilisant le transport de fret et de vrac sec, permettent de traverser l’Europe de la mer Noire aux ports de la mer du Nord et de la Hanse en passant par les places prisées autrichiennes, suisses et allemandes du marché intérieur européen de l’antiquité. Par voies maritimes, les ports de Méditerranée occidentale sont autant d’entrées en Europe ou de points de redistribution vers l’Angleterre ou les États-Unis et l’Asie.

Une fois en Europe, ces antiquités en provenance de Syrie ou d’Irak seront écoulées auprès de certains professionnels souvent liés aux entreprises intermédiaires de logistiques et de transports, qui y trouvent un moyen d’investir dans un stock dormant, attirés par les prix relativement bas de ces pièces qui ne peuvent prétendre à un accès rapide et aisé au marché légal et dont l’offre dépasse actuellement la demande.

Elles y sont souvent échangées ou redistribuées en fonction de certains paramètres, souvent liés a l’historique des fouilles européennes en Méditerranée et au Moyen-Orient. Selon la nature de l’antiquité, il sera plus facile de l’introduire sur un marché plutôt qu’un autre. Le marché de la numismatique est plus dense en Allemagne qu’en Angleterre, témoignage d’une certaine domination allemande sur les fouilles classiques dès le XIXe siècle.

Statuette féminine, période Halaf fin Vᵉ siècle avant J.C, argile, ancienne Mésopotamie. Brooklyn Museum/Neil R/Flickr, CC BY-NC

Les fines céramiques à décors géométrique de la période Halaf (env. 6100-5500 av. J.-C) provenant du Haut Euphrate ou les statuettes et tablettes en terre cuite des cultures sumériennes (env. 3000 av. J.-C) issues des sites jalonnant les vallées du Tigre et de l’Euphrate seront plus légitimes si introduites sur le marché anglais, voire français, du fait des nombreux mouvements de troupes dans ces régions, entre les campagnes napoléoniennes et la Deuxième Guerre mondiale.

À qui profite le crime ?

En nous penchant sur la clientèle, nous abordons une vaste sphère dans laquelle se croisent un commerce et des achats tout à fait légaux, une clientèle et des vendeurs n’ayant rien de criminels ou encore des collectionneurs aux motivations altruistes au regard de la destruction quotidienne du patrimoine culturel sous l’égide des états par manque de moyens accordés ou logiques de rénovations urbaines.

L’ambiguïté de certains états concernant la question sensible des biens inscrits aux Trésors nationaux tend également à rendre légitime aux yeux de certains particuliers l’acquisition de pièces douteuses. À cet égard, la marchandisation du patrimoine que l’on constate en France notamment, par le biais d’un recourt presque systématique aux fonds privés dans le développement des collections des Musées, la valorisation du patrimoine urbain tend a créer l’amalgame entre des biens considérés comme publics et la sphère privée de l’économie du luxe.

Jack Lang, invité de France Inter, 3 juillet 2018.

En outre, le marché de l’antiquité s’adresse à une clientèle particulière, principalement composée d’une élite cultivée, aisée voire fortunée. Cette élite regroupe les corps de métiers les plus prestigieux, capitaines d’industries, avocats, banquiers et financiers, universitaires, personnalités du monde de la culture, personnalités médiatiques en quête de respectabilité culturelle, femmes et hommes politiques.

Pour certains, l’entrée dans le cercle relativement fermé des collectionneurs et des évènements mondains y afférents est gage de reconnaissance et un moyen de diversifier ses relations, pour d’autres cela leur confère une tessiture culturelle et savante de façade à moindre coût. Certains trouvent dans l’acquisition d’antiquités un moyen de placement, d’autres y verront le moyen de blanchir aisément des espèces mal acquises.

Soulignons qu’un grand nombre, incluant antiquaires et clients, y vivent une passion qui se traduit souvent par d’excellentes expositions et rédactions d’ouvrages qui les honorent et dont la société savante et l’archivage historique bénéficient.

La perméabilité morale est aidée par la nature des biens culturels. Il est aisé, parfois légitime, de se présenter comme le dernier rempart avant l’abandon et la destruction d’un bien culturel.

Table ronde à Drouot autour du trafic de biens culturels, 2015.

Une mince frontière entre légalité et illégalité

Certaines antiquités sont illicites par conventions, d’autres ne le sont que depuis peu, comme tout en pan du patrimoine culturel provenant du continent africain, dont la restitution fait à présent débat.

La frontière entre la légalité et l’illégalité est donc mince, à la différence des trafics aisément condamnables perpétrés par les intermédiaires, voire les commanditaires du trafic d’antiquités, tels que le trafic de drogue, d’armes et de personnes, que l’on retrouve pourtant de plus en plus immiscés dans le financement du marché de l’antiquité et de l’art et non plus uniquement cantonné à un rôle d’intermédiaire.

Cette frontière, mince au point qu’elle facilite l’osmose, est une interface invisible entre le crime organisé et ces élites qui en sont les proies faciles tant leurs carrières dépendent de leur image publique.

C’est probablement sur ce point que réside le plus grand danger lié au trafic d’antiquités : sa capacité à faire cohabiter deux mondes opposés, l’un benoîtement désinvolte et l’autre prédateur.

Ainsi, quelques années après les cocktails des salons internationaux et la volupté des ventes privées, des invitations et des dons sous le patronage d’un antiquaire exécutant, le prédateur se rappellera au bon souvenir d’un élu, d’un magistrat, d’un haut fonctionnaire, d’un patron de presse… ou d’un ancien chef d’État.

Le pillage, miroir du désespoir humain

En matière de trafic d’antiquités, il est aisé de stigmatiser le client, l’antiquaire, ou les pays qui, pour des raisons structurelles ou conjoncturelles, se retrouvent en première ligne, comme c’est le cas pour la Turquie dans le contexte syrien actuel. Traquer l’antiquité pillée pour seul but de l’exhiber auprès de son vendeur et de son acheteur ne règle en rien deux problèmes majeurs.

Celui du pillage donc de la destruction de sites archéologiques, qui ne dépend pas exclusivement du marché privé de l’antiquité, et celui de l’utilisation du marché de l’antiquité comme interface ou portail favorisant la corruption passive en direction d’un client ou amateur, par voie de corruption active ou de chantage initié par des acteurs directs ou indirects du marché de l’antiquité.

D’un point de vue scientifique, un artefact archéologique prélevé par pillage d’un site n’a plus beaucoup de valeur scientifique. Arraché à son contexte archéologique qui est le plus souvent complètement détruit, cet artefact n’a plus qu’une valeur représentative, si tant est qu’il présente des caractéristiques précises pour l’identifier à une aire chrono-culturelle suffisamment documentée.

En temps de guerre, les pillages de sites sont la résultante de situations humaines le plus souvent désespérées. Stopper les réseaux d’intermédiaires hors de Syrie n’arrêtera pas un pillage qui répond à un réflexe de survie.

En période de paix, les pillages de sites sont favorisés par l’appât du gain et un système de protection des sites déficient associé à un manque profond de pédagogie, sans compter la prédation urbaine ou d’expropriations massives qui s’effectue le plus souvent au détriment de sites culturels et des populations locales avoisinantes. À cet égard, la Convention de Faro de 2005, organisée par le Conseil de l’Europe, ouvre la voie vers une approche inclusive du patrimoine matériel, non plus considéré comme un simple vestige mais comme élément constitutif de l’identité des populations qui l’entourent.

Cette approche doit être encouragée car elle correspond plus au patrimoine culturel tel qu’il existe au-delà des civilisations du bâti, de la ville patrimoine à forte valeur touristique, apanages européens et méditerranéens particulièrement représentés à l’Unesco.

Dans les pays dits consommateurs, où se trouvent localisées l’offre et la demande, jeter l’opprobre médiatique sur tel ou tel antiquaire susceptible de participer au trafic d’antiquités n’est guère opportun, bien que cela soit devenu courant depuis les conflits irakien et syrien.

Sans preuve étayant le pillage et reliant le vendeur au trafic lui permettant d’acquérir une pièce douteuse, il est impossible d’entamer une quelconque procédure judiciaire. Outre le risque d’être poursuivi pour diffamation, ces dénonciations affectent le travail des services de police et de gendarmerie. Cependant, une analyse des politiques nationales européennes en matière de lutte contre le trafic de biens culturels, l’étude du développement des législations en la matière, du rôle des parlementaires dans l’évolution des lois et des outils techniques comme la modernisation du registre de police, encore appelé « registre de brocante » en France, permet de s’assurer de la bonne volonté et de l’indépendance du législateur dont on attend qu’il cherche à dynamiser un secteur économique sans faire de concessions sur le contrôle des antiquités et leur traçabilité.