Débat : Comment parler avec la Russie de Poutine

Emmanuel Macron et Vladimir Poutine, à Versailles, le 29 mai 2017. Stéphane de Sakutin / AFP

Emmanuel Macron se rend, les 24 et 25 mai, au Forum économique de Saint-Pétersbourg et il doit y avoir une conversation avec Vladimir Poutine. Peut-être ce voyage était-il inapproprié dans les circonstances présentes, et dans le cadre de ce Forum où la France est invitée d’honneur. Il pourrait susciter un « trouble » chez les défenseurs du monde libre bien au-delà de nos frontières.

Beaucoup considèrent que la fermeté sans failles du jeune Président envers la menace russe est un gage de sa crédibilité dans la durée après des premiers pas réussis sur la scène internationale. Il reste que discuter avec la Russie – ce qui ne signifie pas négocier – est, en soi, peu contestable et l’on se rappelle qu’en recevant Poutine à Versailles, le 29 mai 2017, le Président français avait fait preuve publiquement d’une certaine netteté – que ce soit sur la dénonciation des atteintes aux droits de l’homme et la propagande russe et, d’une autre manière, les lignes rouges en Syrie. Plus encore qu’à Versailles, on attend qu’à Saint-Pétersbourg Emmanuel Macron renforce encore ce discours sans compromis.

Affaire Skripal, Iran : un contexte qui se prête à la confusion

Après l’affaire Skripal, Emmanuel Macron est d’ailleurs parfaitement conscient des risques d’une telle visite et des limites du « en même temps » avec la Russie. Son entourage a fait savoir qu’il n’en méconnaissait pas les difficultés et que la recherche de « points d’accord » – sur la Syrie, la menace iranienne au-delà de l’accord nucléaire et l’Ukraine – serait ardue. Le Président avait d’ailleurs précisé, en marge de sa visite aux États-Unis, combien il considérait que le dialogue avec Poutine ne pouvait tolérer la moindre faiblesse, mais devait reposer sur une force crédible.

La visite assez désastreuse d’Angela Merkel le 18 mai où elle a tout concédé sur l’oléoduc Nord Stream 2 constitue aussi une alerte pour le locataire de l’Élysée. Un tel projet constitue en effet une menace grave pour la sécurité énergétique de l’Europe et pour sa sécurité en général. Il peut aussi contribuer à diviser l’Europe et renforce les atouts du Kremlin dans sa guerre de l’information. Il appartiendra certainement à Emmanuel Macron de prendre le contrepied de la chancelière allemande.

L’autre élément de contexte est le retrait des États-Unis de l’accord nucléaire avec l’Iran. Certes, Emmanuel Macron a rappelé que l’Iran n’était pas notre allié et que les États-Unis le restaient. Mais les partisans de Poutine essaient de tirer profit de ce retrait ainsi que de l’incohérence et de l’absence de stratégie de Trump pour le Moyen-Orient pour enfoncer un coin entre l’Europe et les États-Unis.

Certains annoncent aussi, pour la déplorer, la fin de l’Alliance transatlantique ou la considèrent comme sérieusement menacée, alors même que, dans la réalité des faits, il n’y a pas d’alliance de rechange et qu’il existe de multiples voies, même avec Trump, pour maintenir l’Alliance en vie, tout en songeant à l’après. La propagande du Kremlin va certainement profiter de la visite présidentielle pour jouer sur ce registre avec deux objectifs : d’abord, faire apparaître la Russie comme un contrepoids dans le jeu d’équilibre entre les puissances ; ensuite, de manière plus perverse et indirecte, jeter une ombre sur la crédibilité d’Emmanuel Macron vis-à-vis de ses alliés et ce, précisément parce que ce dernier reste pour beaucoup le dernier rempart contre le danger russe. Il appartiendra au Président français de contrecarrer ce récit.

Iran, Europe : la grande solitude du Président Macron

Le troisième élément de risque est lié à l’Europe. Celle-ci est fortement divisée et la montée des menaces internes pour les libertés et la démocratie, la faiblesse politique de l’Allemagne et surtout la montée de pays plus favorables à la Russie – avec notamment la nouvelle coalition en Italie – ne peuvent que favoriser le dessein de Poutine d’une division de l’Union européenne. Pour l’instant les sanctions contre la Russie à propos de l’Ukraine ont miraculeusement tenu bon, mais le contexte européen peut fragiliser la résolution commune.

Macron sait aussi que son projet européen fondé à la fois sur des valeurs et une ambition réformatrice suscite de nombreuses oppositions. Il peut ressentir une forme de « solitude » qui peut affaiblir sa position. Le maître du Kremlin ne l’ignore pas et pourrait lui faire valoir qu’un dialogue plus apaisé est, de ce fait, devenu d’autant plus inévitable que le soutien sans faille du Royaume-Uni à une politique ferme envers la Russie fera défaut si le Brexit devient effectivement une réalité.

Le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, le 30 avril, à Tel-Aviv, lors d’un point presse sur l’Iran. Jack Guez/AFP

Enfin, au Moyen-Orient, les ambiguïtés de Benyamin Netanyahu envers la Russie, qui paraît encore croire que cette dernière peut jouer un rôle pour contrecarrer la menace iranienne et pourrait s’accommoder dans ces conditions du maintien d’Assad en Syrie, ne contribuent pas à faciliter le jeu. L’habileté tactique de Poutine envers le premier ministre israélien, accompagnée de quelques concessions, semble avoir émoussé sa perception de la stratégie à long terme de déstabilisation conduite par la Russie au Moyen-Orient. Quant au retrait annoncé des Américains de Syrie et l’absence de stratégie concrète pour contrer l’Iran, ils laissent la France dans une position compliquée pour réaliser le projet justement formulé par Emmanuel Macron au sommet du G7 de Taormina en mai 2017 : empêcher que la Russie, l’Iran et la Turquie fixent l’ordre du jour en Syrie.

Ces quatre éléments pointent les limites concrètes de la marge de manœuvre de la France envers la Russie. Est-ce à dire qu’il n’y aucune possibilité pour Emmanuel Macron de poursuivre ce dialogue avec une main de fer et de dissuader la Russie de nouvelles agressions tant dans la vie politique des démocraties qu’en Ukraine et au Moyen-Orient ? La réponse est non, d’autant que nous continuons à avoir des alliés : après une tentation de renoncer à la garantie procurée par l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord, Trump a fait machine arrière et l’OTAN demeure une force essentielle de la dissuasion en Europe. À terme, les États-Unis, qui restent nos alliés, pourraient avoir une attitude plus cohérente pour contrer les manœuvres de déstabilisation de l’Iran.

Par ailleurs, la majorité des pays européens restent résolus à s’opposer à la menace russe et même s’ils quittent l’UE, les Britanniques devraient sans doute voir maintenue, voire renforcée, leur coopération de défense et de sécurité avec l’Europe. Mais il est essentiel, en même temps, de ne pas laisser prise à une propagande russe qui tentera de montrer qu’il existerait un double jeu de la France.

Le dialogue en toute connaissance de cause

Au-delà des révérences faites parfois au discours diplomatique qui pourraient laisser accréditer quelques naïvetés, Emmanuel Macron est sans illusion sur Vladimir Poutine. Certes, certains mots – humiliation, néo-conservatisme – involontairement empruntés au registre sémantique des relais discrets du récit du Kremlin figurent-ils encore malencontreusement dans certains de ses propos, mais ils sont contrebalancés par le constat d’une opposition nette avec Poutine tant sur sa politique étrangère que sur sa conception de la démocratie.

Sans doute Macron n’a-t-il pas tort également de songer implicitement à l’après-Poutine : tant la Russie que l’Europe auraient à gagner à terme à une relation coopérative. Mais le langage diplomatique, palimpseste par excellence, est aussi toujours risqué, car il ne s’adresse pas qu’à l’interlocuteur qu’on a en face de soi, mais au monde entier et principalement à nos alliés. Au-delà des détours qu’il emprunte, il est toujours nécessaire qu’in fine il exprime les choses telles qu’elles sont et soit fondé sur une connaissance non seulement du caractère de l’adversaire, mais aussi de sa stratégie. Si la compréhension de celle-ci demeure incertaine, cela peut donner lieu à des illusions dans la recherche d’une dissuasion efficace, en particulier avec un adversaire dont le type de rationalité est différent du nôtre.

Le risque d’une incompréhension stratégique

Une première erreur répandue consiste à considérer les objectifs de la Russie comme relevant d’une stratégie classique de puissance : il s’agirait pour elle de constituer un « glacis » – Ukraine, Géorgie, Biélorussie notamment – entre l’Europe et surtout les forces de l’OTAN et le territoire russe et de garantir sa présence militaire au Moyen-Orient. Cette croyance est dans le droit fil de celle d’une lutte pour la Russie contre la prétendue humiliation et la perte de puissance qu’elle aurait subies. Elle se fonde aussi sur l’idée que la perception d’une menace par Moscou serait réelle et pas seulement l’effet d’un discours de justification.

Cette assomption est fausse d’un bout à l’autre en ce qu’elle nie le projet idéologique du Kremlin et traduit l’ignorance, parfois volontaire, des récits globaux contre les valeurs de liberté des propagandistes russes actuels. La réalité est celle d’une guerre globale visant à déstabiliser l’ordre mondial fondé sur des règles, les organisations internationales et le droit des gens.

Cela fait de la Russie une menace systémique. Si les objectifs de la Russie étaient si « classiques », elle n’aurait pas eu besoin d’envahir l’Ukraine, encore moins de soutenir le régime criminel d’Assad jusqu’au bout et de se livrer à des crimes de guerre d’une ampleur exceptionnelle pour une grande puissance. Dès lors, penser qu’on pourrait lui donner « satisfaction » relève de la bourde stratégique.

Macron et les « combattants de la liberté »

Ensuite, Emmanuel Macron, qui a fait un plaidoyer vibrant à la tribune de l’ONU pour les « combattants de la liberté » et les « sans-voix », ne peut fermer les yeux sur ce qui se passe en Russie : persécutions et parfois meurtres des dissidents, des journalistes d’investigation et des défenseurs des droits de l’Homme, atteintes fondamentales aux droits des personnes homosexuelles, répression envers les opposants et atteintes aux médias libres et à la liberté d’expression sur les réseaux sociaux.

Ou bien le dialogue du Trianon est une coquille vide, ou bien cette politique de mise à genoux de toute opposition doit être dénoncée. La France doit se tenir avec clarté aux côtés des dissidents. Ceux-ci se sentiront abandonnés si la pression à l’égard du régime de Poutine se relâche. Il est ainsi heureux qu’Emmanuel Macron ait décidé de rencontrer des organisations de défense des droits de l’Homme lors de son séjour.

Sur l’Ukraine, cette préoccupation doit aussi s’exprimer sans ambiguïté en faveur de la communauté Tatar opprimée en Crimée occupée, des citoyens ukrainiens du Donbass qui font l’objet de persécutions par les prétendus « séparatistes » soutenus par les services et l’armée russes et, de manière immédiate, des Ukrainiens qui sont actuellement prisonniers politiques en Russie, notamment le cinéaste Oleg Sentsov. Leur libération doit être demandée publiquement.

Par ailleurs, il faut continuer le dialogue dans le cadre du format dit de Normandie, ne serait-ce que parce que les accords de Minsk constituent la base juridique des sanctions de l’Union européenne à propos du Donbass. Mais sur ce plan, rien ne pourra être accompli sans le renforcement de la pression militaire et une intensification de la coordination déjà existante avec les États-Unis. Le contexte actuel n’est pas celui d’un apaisement de la Russie, mais au contraire d’une permanence des bombardements sur le terrain.

Maintenir la pression sur le dossier syrien

En Syrie, enfin, ne soyons pas dupes devant les bonnes intentions affichées de Poutine. Celui-ci a pris l’habitude de flouer les puissances occidentales avec des prétendues zones de désescalade, des cessez-le-feu multiples ou des retraits de ses forces. Aujourd’hui encore, les bombardements sur les civils et les hôpitaux par l’armée russe continuent et les espoirs d’un abandon d’Assad par Moscou ou d’un retrait du soutien à l’Iran sont destinés à être douchés.

Vladimir Poutine lors de la dernière campagne électorale en Russie, en avril 2018. Kremlin/Wikimedia, CC BY

La croyance d’une volonté du Kremlin de sortir du « bourbier syrien » l’est tout autant. La Russie n’est aussi en aucune manière notre alliée dans la lutte contre Daech qu’elle n’a guère combattu. Ni sur l’Ukraine, ni sur la Syrie, il n’y a eu aucun progrès depuis la rencontre de Versailles – au contraire.

Nul ne peut sous-estimer certes la difficulté de la situation compte tenu de l’inconstance américaine, mais nul ne peut considérer ni que la guerre soit finie en Syrie, ni qu’Assad ne soit pas résolu à poursuivre la politique d’extermination de son peuple. Notre pression doit demeurer intacte sans céder au mirage d’une reconstruction en l’état parfois portée par certaines voix européennes.

Contrer les ruses de la propagande : bannir les signatures de contrats

La propagande du Kremlin poursuit plusieurs objectifs stratégiques et idéologiques, notamment obtenir la levée des sanctions, semer la division au sein de l’Union européenne et de l’Alliance, rendre autoréalisatrice la prophétie d’une faiblesse d’un Occident décrit comme « efféminé et gay », montrer le décalage entre les valeurs proclamées et la politique pratiquée et banaliser les crimes de guerre commis par la Russie en Ukraine et surtout en Syrie et les violations du droit international en montrant que leurs conséquences restent purement verbales. Qui observe avec attention les propos tenus sur les réseaux sociaux des agents ou soutiens de Poutine en France percevra que la présence du Président à Saint-Pétersbourg est déjà l’objet d’une propagande pernicieuse. Elle devrait encore se développer pendant ou après la visite si rien n’est fait pour ne pas lui donner prise.

Le premier domaine dans lequel elle s’insinue est l’économie. Elle fait l’objet d’une pression intense de certaines entreprises dont le lobbying, soutenu par le Kremlin, vise à faire plier l’État en particulier sur les sanctions. La partie russe a un double objectif : bien sûr, faire lever les sanctions, mais aussi accréditer l’incohérence du discours officiel. Poutine a, pour l’instant, relativement bien réussi avec l’Allemagne grâce à la complicité de certaines personnalités, essentiellement du SPD.

La France ne doit pas céder à cette tentation. Des images de signatures de contrats jetteraient une ombre sur notre crédit international. La France devrait, au contraire, rejoindre de nombreux pays qui ont déjà adopté des mesures de sanctions fermes contre les cercles d’affaires proches du président russe inspirées de la loi Magnitsky.

La bataille de l’image et des mots

La deuxième voie d’intrusion de la propagande est celle de l’image en général. L’absence de sourire d’Emmanuel Macron et ses propos durs contre Russia Today et Sputnik lors de la rencontre de Versailles ont déjoué ses ruses. Un visage plus ouvert ou même certains clichés sympathiques de déambulation dans les rues de cette (magnifique) ville qu’est Saint-Pétersbourg ne pourraient qu’avoir des effets désastreux alors que Syriens et Ukrainiens continuent de mourir sous les bombes russes. Parallèlement, faire l’éloge de la tradition culturelle et scientifique russe ne peut avoir lieu sans rappel de la manière dont sont traités les intellectuels libres dans ce pays – sans parler de l’exode des cerveaux constant.

En troisième lieu, l’emploi des mots est essentiel. D’abord, doit clairement apparaître que le régime russe n’est pas la Russie et qu’il existe une autre Russie qui manifeste, souffre et subit l’arbitraire du régime. Ensuite, le « dialogue stratégique » – mot diplomatique qui peut ne pas signifier grand-chose – n’est rien sans rappel de ses propres crimes et du soutien que le Kremlin apporte au régime criminel d’Assad.

Pour prendre le contre-pied des mots malheureux de François Hollande, la Russie n’est pas un « partenaire », mais une menace. Enfin, tout discours marquant une forme de « compréhension » sera inévitablement utilisé par la propagande du régime pour innocenter ou blanchir partiellement certaines de ses actions et opposer le Président français à ses alliés. Les propos diplomatiques ne sont pas utilisés de la même façon par un régime autoritaire doté d’une force importante de réseaux d’influence et les autres.

Le piège du relativisme

Le quatrième risque est celui du relativisme. La Russie de Poutine est une puissance singulière qui s’est affranchie de toutes les règles classiques de la diplomatie et qui, à la différence d’autres régimes autoritaires tout aussi indéfendables, menace directement notre démocratie et nos intérêts. Nos oppositions avec elle ne sont pas de même nature que celles avec les États-Unis, ni même l’Arabie saoudite et la Chine.

L’une des visées de la guerre de l’information russe consiste à tenter de gommer cette perception et d’accréditer l’idée que la Russie serait une puissance banale qui ne ferait que défendre ses intérêts, ni plus ni moins légitimes que ceux des autres puissances. Ce relativisme conduirait à baisser notre niveau de vigilance et à considérer ses actes comme une forme de normalité dans les relations de puissance.

La spécificité et le caractère inacceptable des modes d’agression de la Russie ne sauraient être gommés par les propos présidentiels, sauf à offrir à Poutine l’occasion de nouvelles victoires stratégiques et idéologiques.

La voie de la sagesse et du réalisme

Le voyage d’Emmanuel Macron en Russie est donc risqué et le Forum économique, par sa dimension d’affaires, en multiplie les dangers. Le premier risque est que, par rapport à la rencontre plutôt réussie de Versailles, celle de Saint-Pétersbourg apparaisse plus accommodante. Le jeu à l’étranger est parfois plus ardu que le jeu à domicile !

Le deuxième est un risque d’image sur le plan international : le président de la République a généralement convaincu et suscité beaucoup d’espoir. Mais la plupart de ses soutiens à l’étranger perçoivent cette rencontre comme un test.

Le troisième est celui de la cohérence : Emmanuel Macron a commencé à poser les bases d’une doctrine propre en matière internationale fondée sur les droits, les valeurs de liberté et le multilatéralisme. Mais devant une Russie qui s’oppose fondamentalement à tous ces principes, tout accommodement susciterait des doutes.

Le contexte européen, américain et moyen-oriental l’empêche certes de produire des résultats immédiats, et nul ne saurait honnêtement le lui reprocher. Mais donner l’impression de croire que Poutine pourrait l’aider à avancer dans son projet ne serait pas compris. Ne rien attendre de cette visite – comme l’Élysée l’a déjà laissé entendre avec prescience – est la voie de la sagesse et du réalisme.