Débat : Derrière la crise des « gilets jaunes », l’échec de l’université de masse ?

Depuis des décennies, en Occident, l’« économie de la connaissance » ne s’est pas conjuguée avec un partage des codes permettant la compréhension du nouveau monde. EQRoy/Shutterstock

La France est secouée et fascinée par le mouvement des « gilets jaunes », comme elle l’a toujours été par les révoltes qui en ont jalonné l’histoire. Elle craint ou espère y reconnaître l’éternel retour de la Révolution, qui a façonné sa spécificité française dont elle est fière. Le pays veut montrer une fois de plus au monde les vertus de la rébellion. C’est ce qui explique sans doute le mieux le soutien massif des Français à d’autres Français. Mais les uns et les autres ont sans doute tort cette fois. Non pas d’exprimer leur souffrance, par moments leur ire, mais de croire que ce mouvement de protestation est uniquement l’expression d’une histoire nationale.

La crise a évidemment des causes françaises, qui n’expliquent cependant pas tout. Depuis des décennies, en Occident, l’« économie de la connaissance » ne s’est pas conjuguée avec un transfert équilibré des savoirs, avec un partage des codes permettant la compréhension du nouveau monde. En conséquence, a été rendue impossible une critique libre de ce qu’Alain de Libera a appelé les faux prestiges et les vrais savoirs.

L’incommunicabilité croissante entre ceux qui croient tout savoir et ceux qui pensent que le savoir des élites n’est qu’une forme d’oppression déguisée mine les sociétés occidentales. Elle peut être la source de conflits dont nous ignorons encore toutes les conséquences. Les « sachants » ont évidemment tort de se croire infaillibles, car ce qui est le propre des sciences n’est pas l’absence d’erreurs mais la capacité à se remettre en question et à s’autocorriger. Les déshérités de la mondialisation s’illusionnent en pensant que faire tomber du piédestal ceux qu’ils perçoivent comme des rentiers du savoir suffirait à améliorer les états du monde et leur vie au quotidien.

Promesses déçues

Le monde occidental avait pourtant créé dans les années 1970 l’instrument qui aurait dû lui permettre de renouer le pacte intellectuel et scientifique, en faisant communiquer les savants et les moins savants : l’université de masse. L’université, accueillant de plus en plus d’étudiants d’une même classe d’âge, devait être le creuset et le levier d’une nouvelle chaîne du savoir, capable de garantir le partage progressif et critique des codes intellectuels et scientifiques.

Comment ne pas constater aujourd’hui que cette université est en train d’échouer dans presque tous les pays qui ont donné à cette institution quasi millénaire ses origines et ses lettres de noblesse ? Les élites d’Harvard, Stanford, Princeton ou Columbia n’ont ni réussi à partager leur savoir avec les laissés-pour-compte américains de la mondialisation, ni à les convaincre que la culture est le seul remède contre l’exclusion non pas des autres mais d’eux-mêmes. Les classes aisées issues d’Oxford, Cambridge ou de la London School of Economics ont échoué à persuader leurs concitoyens que, selon la formule consacrée, le brouillard dans la Manche n’isolait pas le Continent mais plutôt leur île.

Les professeurs de Bologne, l’« Alma mater », la première université, ou de la Scuola Normale de Pisa n’ont été ni écoutés, ni entendus lorsqu’ils ont essayé d’expliquer à leurs compatriotes que l’Italie ne se conçoit pas sans l’Europe, pas plus que l’Europe ne serait pas sans la Péninsule. De même, les intellectuels de la Sorbonne, du Collège de France, de l’École normale supérieure et des autres lieux du savoir, n’ont ni les moyens, ni sans doute l’intention, de se faire entendre par les Français qui ne les comprennent pas.

Une fracture culturelle

La chaîne du savoir est distendue et les médiateurs intellectuels, scientifiques et culturels que devraient être les millions de diplômés des universités ne sont plus capables d’assurer leur rôle de passeurs. Ce serait à eux, non pas d’expliquer la vérité des élites, qui peut être discutée et critiquée, mais de contribuer à la compréhension et à la discussion des nouvelles réalités.

On parle beaucoup de la fracture territoriale ou de la fracture sociologique qu’opposerait deux France, mais en écoutant les uns et les autres il apparaît que la fracture cognitive, l’impossibilité de confronter des savoirs si différents et de plus en plus autoréférentiels, est encore plus grave et plus porteuse d’incompréhension, et implicitement de violence, que les autres fractures sociales.

Elle l’est d’autant plus que les moyens d’information, Internet, les réseaux sociaux produisent un savoir qu’aucune critique de la méthode et des contenus ne philtre ni valide. Umberto Eco avait, parmi les premiers, alerté sur la déformation des esprits et du réel que les réseaux sociaux sont en train de produire. En même temps, la fréquentation à la hausse des sites Internet traduit aussi une demande d’information et de connaissance, à laquelle les lieux du savoir n’ont su répondre.

Si l’université française n’a ni favorisé un nouveau pacte culturel, ni assuré son rôle d’ascenseur social, ni même endigué le chômage de masse, c’est aussi parce que elle s’est progressivement transformée en une agence de l’employabilité immédiate. L’insertion professionnelle, liée à des compétences, par essence destinées à se périmer vite, est devenue son horizon principal.

Le malentendu de l’employabilité

On a confondu la vocation des filières professionnelles, qui doivent former prioritairement aux métiers du présent, et la mission de formations universitaires, qui doivent préparer aux professions de demain. Ce sont la transmission exigeante du savoir et le partage d’une méthode critique qui offrent à la fois la garantie la plus sûre d’une insertion professionnelle digne des efforts consentis et la capacité de comprendre, de s’approprier, de transformer et enfin de relayer les connaissances nouvelles.

En oubliant les vertus de la formation tout au long de la vie, on a contribué à former des travailleurs mal payés, des chômeurs potentiels, des exclus en puissance. Ce ne sont pas eux qui forment pour l’essentiel les rangs de la contestation actuelle, mais ce sont eux qui soit soutiennent des modalités d’action potentiellement dangereuses pour la démocratie, soit sont dans l’incapacité de dialoguer aussi bien avec les élites qu’avec ceux qui n’ont pas pu poursuivre leurs études.

En privilégiant un savoir de plus en plus lié à des compétences vites caduques, l’université n’a plus exercé véritablement sa mission d’incubateur et de creuset intellectuel et scientifique, et donc son rôle de liant culturel, social et moral. Or notre monde moderne manque cruellement de ces chaînons civiques que devraient être des diplômés des universités formés à la connaissance comme à une réalité qui mue.

Miser sur un pacte de la connaissance

Ce sont ces « classes moyennes du savoir » qui devraient être le trait d’union entre la communauté des médailles Fields et des prix Nobel et la France de ceux qui possèdent des compétences les condamnant de plus en plus à être exclus du monde moderne. Convaincre ces outsiders à devenir des insiders, à bénéficier d’une formation tout au long de la vie est une priorité pour la France. Elle réussira d’autant plus qu’elle sera accompagnée dans cette œuvre par ces corps intermédiaires du savoir que sont les diplômés des universités.

« Indocti discant et ament meminisse periti », rappelle un poète oublié du XVIIIe siècle, le Président Hénault ; si l’on veut que ceux qui ne savent pas apprennent et que ceux qui savent se souviennent que leur savoir est aussi mortel que leur corps, si nous souhaitons que toutes les communautés françaises communiquent, se comprennent et se respectent, il faut que l’école assure un apprentissage rigoureux des « savoirs premiers ».

L’université pourra alors à nouveau être le lieu qui garantit la pérennité du pacte de la connaissance, sans lequel aucune nation ne peut prospérer et l’humanisme ne peut fructifier. Il ne s’agit pas d’une énième réforme, d’une demande de nouveaux moyens pour les facultés françaises, mais d’affirmer clairement que le savoir est le seul antidote contre l’inégalité des chances, le seul bien qui garantisse une réussite tout au long de la vie.

Un tel discours ne peut être la réponse immédiate apportée aux angoisses et aux revendications de ceux qui crient leur mal de vivre, mais c’est sans doute la seule voie qui peut assurer à l’avenir la cohésion intellectuelle et culturelle du pays, sans laquelle nous sommes tous condamnés à l’échec.

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