Débat : faut-il vraiment avoir peur d’une rupture politique en Allemagne ?

Angela Merkel en discussion avec Martin Schulz (de dos), au Bundestag, le 21 novembre dernier. Odd Andersen / AFP

De quoi doit-on avoir peur si Angela Merkel échoue à former une nouvelle coalition ? Comme esquissé un an plus tôt sur ce site, il est tout autant permis de questionner l’inverse : pourquoi ne devrait-on pas redouter d’une nouvelle « grande coalition » en Allemagne ?

Tout d’abord, une nouvelle coalition entre le SPD (le Parti social-démocrate allemand) et la CDU-CSU (alliance des partis conservateurs) serait un nouvel avatar de l’inconstance des premiers, et de l’inertie du système dans son ensemble. Le SPD ne sait pas où se situer entre ses défaites cuisantes depuis les années 2000 et sa participation à la grande coalition qui a vidé de sa substance son corpus idéologique.

Dans un système allemand qui favorise les compromis et le consensus au niveau national, la disparition du SPD comme parti d’opposition capable de former sa propre coalition, pourrait favoriser un discours populiste et antisystème que l’on rencontre dans toutes les démocraties occidentales et qui se nourrit de l’abandon par le personnel politique du conflit d’idées.

Enfin, cette coalition ne serait qu’un pansement supplémentaire sur un mode de gouvernement allemand essoufflé, incapable de penser une alternative politique contre les politiques d’austérité coupables de cette même situation.

Renversement de fortune pour le SPD

En retrait depuis 1998 – scrutin qu’il remporta alors largement avec 41 % des votes exprimés –, le SPD recule inexorablement : 38,5 % en 2002, 34,2 % en 2005, 23 % en 2009 et 20,5 % en 2017. Le regain aux élections fédérales de 2013 ou les Sociaux-démocrates ont obtenu 26 %, et aux européennes de 2014 où ils rassemblent 27 %, n’est qu’une courte parenthèse. Entre-temps, l’abstention a progressé lors de toutes les élections, sauf au niveau fédéral où un sursaut a eu lieu en septembre dernier. Aujourd’hui, le SPD ne dispose que 153 des 709 sièges au Bundestag, très loin proportionnellement de ses standards habituels, malgré une augmentation significative du nombre de mandats, qui sont passés de 631 à 709 sièges depuis 2013.

Répartition des siéges au Bundestag. Wilkipedia

À la tête du SPD, Martin Schultz avait promis, ces dernières semaines, de ne pas retenter l’expérience d’une coalition CDU-CSU-SPD. Il arguait alors que cette grande coalition avait entraîné une diminution de la crédibilité des Sociaux-démocrates sur la scène politique allemande et particulièrement à gauche de celle-ci. Or, un renversement de fortune a eu lieu, le 3 décembre, lorsque la chancelière sortante a annoncé l’échec des négociations pour former une coalition avec les libéraux et les écologistes (coalition dite « Jamaïque »). Les Verts disent avoir pris leur responsabilité en tentant de trouver un accord, mais ce sont les libéraux qui ont mis fin aux espoirs d’une coalition inédite. La crise du glyphosate qui s’ouvre en Allemagne et en Europe aurait pu faire tomber une alliance difficile à comprendre depuis l’extérieur.

L’attention s’est alors immédiatement portée sur le SPD, qui est passé du statut d’un parti en rupture vis-à-vis de l’ancienne coalition à la pièce manquante de la nouvelle. Le Parti social-démocrate est largement divisé entre les tenants d’une nouvelle négociation (les cadres et le personnel politique anciennement impliqué) et une partie inconnue de son électorat. Rappelons que si le SPD accepte une coalition, il devra nécessairement faire votre sa base, ce qui n’est pas gagné d’avance. Lors du Congrès national qui vient de se tenir à Berlin, les délégués ont accepté de négocier la mise en place d’une nouvelle grande coalition.

Un système politique vieillissant

Comme le rappelle Jérôme Vaillant sur ce site, la démocratie allemande préfère le raisonnable sur le conflit. Il ne tiendrait, dans ce cas, qu’au SPD de prendre ses responsabilités en acceptant de rentrer dans la danse. Mais on est en droit de se poser une question : pourquoi le SPD accepterait-il une coalition qui menace son existence propre ?

Les négociations obligeant la direction à changer de cap ne s’apparentent-elles pas à un renversement éthique allant à l’encontre des attentes de la base social-démocrate et d’une partie du corps électoral ? Une majorité d’Allemands se disent aujourd’hui favorables à une nouvelle élection. Pourquoi ne pas les écouter ? Bien que traditionnellement, les partis allemands acceptent ce mode de gouvernement, n’est-il pas temps d’accepter a minima un gouvernement minoritaire prêt à se battre pour trouver un compromis à chaque fois que ce sera nécessaire ? Cela ralentirait les décisions, mais cela forcerait les acteurs politiques à un débat qui n’a pas cours actuellement.

De plus, en se référant à l’histoire du système allemand et de son fonctionnement initialement pensé pour éviter la personnalisation et pour favoriser la pluralité des expressions dans l’objectif de trouver la voie raisonnable contre les populismes, un gouvernement minoritaire dans lequel la chancelière perdrait de son pouvoir, serait en fin de compte l’accomplissement de ce système. L’argument de la peur d’un blocage peut apparaître aussi comme d’une crainte vis-à-vis de l’expression de la pluralité.

Stabilité des institutions ou du personnel politique ?

Cette situation peut faire le lit d’un discours populiste anti-élite que l’argument de la continuité supposément nécessaire des institutions rend plus prégnant encore. Pourtant, force est de constater en étudiant le lien entre longévité du personnel et stabilité des institutions que les deux ne sont pas strictement parallèles. Si Angela Merkel se maintient au pouvoir, si sa position de clef de voûte soutenant un pacte entre gauche et droite gouvernementale est confirmée, alors même que la pression des différents partis se fait plus forte, la rupture qui aura lieu lors de son départ risque d’être incontrôlable. Surtout si Merkel, et son parti, ne préparent pas une relève politique capable d’un tel rassemblement ; et que parallèlement, le SPD, Die Linke, les Verts ou les Libéraux ne possèdent pas les personnels capables de construire une majorité suffisante pour gouverner. Le temps peut être un facteur aggravant de la déliquescence des cadres politiques.

Bundestag Bundesnacht. Wilkipédia

Rappelons que l’AfD qui a tenu son Congrès le 2 décembre dernier fonctionne avec deux porte-parole à sa tête : Jörg Meuthen (à ce poste depuis 2015) et Alexander Gauland. Ce dernier est proche des mouvances et idéaux néo-nazis. Il a notamment déclaré publiquement qu’il fallait être fier des « actes des soldats allemands pendant les deux guerres mondiales ». Dans le brouhaha du Congrès de l’AfD, il a aussi annoncé à plusieurs reprises que le but à court terme de ce parti était de faire tomber Merkel coûte que coûte.

Ce n’est donc pas la stabilité des institutions qui pose problème, mais celle de son personnel. Cette quête de continuité entraîne une personnalisation du paysage politique, qui comme nous le disions, pose un problème dans le fonctionnement du modèle fédéral allemand. Dans une époque contemporaine traversée par la recherche de références collectives, Angela Merkel n’incarne pas le futur, l’avenir ou le progrès. Elle incarne la persistance, le système, la pérennité, l’ordre.

Dans ce cadre, la longévité d’une personnalité, bien qu’elle puisse être le marqueur d’une longévité plus large d’un groupe de personnages, nous donne à voir un sentier limitant drastiquement l’horizon d’attente des acteurs politiques.

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