Débat : Jeremy Corbyn, l’antisémitisme et les médias britanniques

Jeremy Corbyn leader du parti travailliste le 12 juillet 2018 à Trafalguar Square, Londres, lors d'une manifestation contre la venue de Donald Trump au Royaume-Uni. Niklas HALLEN / AFP

Jeremy Corbyn « l’homme à abattre » titrait Orient XXI mercredi 12 septembre. Le leader du Parti travailliste (Labour) est en effet « embourbé » dans de multiples controverses liées aux propos antisémites qu’il aurait tenus à différentes occasions au cours des dernières années. À quelques jours de l’ouverture de la conférence annuelle du Parti travailliste ce 23 septembre, Jeremy Corbyn est désormais honni par certains, notamment les médias.

Pour certains, citant chroniqueurs, membres (et ex) membres du parti, il est tout simplement un « putain de raciste et antisémite », un homme qui a « déclaré la guerre aux juifs » et qui pose une menace existentielle pour la vie des juifs.

Plus tôt ce mois-ci, sous pression de l’opinion, Corbyn a du s’excuser publiquement pour avoir organisé un événement en 2010 dans lequel l’État d’Israël avait été comparé à l’Allemagne nazie, une déclaration faite par un survivant de l’Holocauste. Quelques semaines plus tard, il dut de nouveau se justifier lors de sa participation à une cérémonie en Tunisie commémorant les victimes d’une attaque israélienne sur le sol tunisien en 1985.

Plus proche de nous, la révélation de ses commentaires émis en 2013, moquant un groupe de « sionistes britanniques » pour leur manque d’humour, n’a pas non plus fait rire dans les rangs de ses détracteurs.

L’antisémitisme en question

Pourquoi fouiller dans ces vieilles affaires ? Elles viennent en fait alimenter une controverse plus large, celle dans laquelle a été pris le parti travailliste cet été, attaqué pour avoir « failli » et même « refusé » d’adopter la définition internationale de l’antisémitisme dans sa charte, une définition dite de travail portée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA), une association intergouvernementale visant à sensibiliser les publics autour de l’Holocauste et qui compte parmi ses nombreux membres le Royaume-Uni et la France.

Peut-être avez vous ainsi lu que le parti travailliste a été trop lent à condamner les tendances antisémites parmi ses membres. Ou que, en adoptant unanimement sa propre définition de l’antisémitisme comme notion distincte de l’antisionisme, le parti aurait cependant omis de consulter une autorité issue de la communauté juive sur la question.

Ces articles et prises de position peignant le parti sous une lumière peu flatteuse ne sont pas uniquement le fait d’adversaires politiques ou des tabloïds britanniques – espaces médiatiques propres à la presse anglaise et enclins aux informations de mauvaise qualité. Ce sont aussi des opinions émises par des hommes et femmes politiques membres du Parti travailliste et également relayées dans la presse dite traditionnelle et de qualité telle que le respectable Guardian ou la BBC.

Cette même version des faits accablants le leader travailliste a ensuite été reprise sans autre nuance par la presse tendant plutôt à « gauche » qu’elle soit américaine ou française.

Controverse autour d’une définition

Peu ont montré les limites d’une telle analyse, au mieux incomplète, au pire, malhonnête. Le traitement de l’information a ainsi particulièrement omis certains faits, des perspectives plus nuancées voire différentes.

La définition d’antisémitisme accompagnée de ses onze exemples tels que recommandés par l’IHRA est au cœur de la polémique pour le Labour mais a aussi régulièrement fait l’objet de controverses.

Rappelons ainsi que seuls huit pays (Royaume-Uni, Israël, Austriche, Roumanie, Allemagne, Lituanie, Bulgarie et l’ex-république de Macédonie) ont formellement adopté cette définition pour l’instant. Or, pour certains de ces pays, les efforts pour lutter contre l’antisémitisme au sein de leurs frontières restent encore à être démontrer.

Au Royaume-Uni, l’acceptation par le gouvernement de cette définition ainsi que ses exemples a aussi été un point soulevé par une commission parlementaire dédiée à la question. En revanche, plus étonnant, le Parti conservateur n’a adopté ni la définition ni les exemples ni même ne mentionne l’antisémitisme dans sa charte, un point qui n’a apparemment pas suscité l’intérêt des médias.

Des manifestants anti-Corbyn devant le siège du Parti travailliste à Londres le 8 avril 2018. Tolga Akmen/AFP

Critiquer Israël

Pourtant, tous se sont précipités pour dénoncer les réserves du Labour ou de Corbyn sur le fait de qualifier d’antisémite toute critique émise à l’encontre d’Israël, par exemple que « la politique israélienne est raciste ». L’activisme pro-palestinien de Corbyn n’a pas non plus aidé son image.

Ces critiques ne sont pourtant pas l’apanage du Parti travailliste ou de son représentant. Des organisations anti-racistes comme Liberty, Hugh Tomlinson un avocat de renom et Sir Stephen Sedley ancien juge à la cour ont tous souligné le caractère vague et problématique de la définition et de ses exemples qui assimilent antisémitisme et antisionisme, et ses conséquences néfastes pour quiconque voudrait critiquer la politique de Tel-Aviv.

Relativiser

Malgré ce débat virulent, certains faits semblent avoir été omis. Par exemple, les actes ou propos antisémites au Royaume-Uni, bien que croissants, demeurent parmi les plus faibles au monde. Ainsi, 8 % des personnes interrogées au Royaume-Uni admettrait nourrir des sentiments antisémites contre 37 % en France !

Des études ont par ailleurs démontré que l’antisémitisme au Royaume-Uni demeure l’apanage des milieux de droite et d’extrême-droite, tandis que la gauche globalement se focalise sur une opposition contre la politique d’Israël, bien que, souligne les études, les deux attitudes co-existent.

L’acharnement sur Corbyn masque également les oppositions inhérentes au Parti travailliste, ainsi que les velléités de convergences des nouvelles et anciennes « factions les plus à droite » du parti, exigeant un changement de direction politique.

Les soutiens juifs de Corbyn

Comme de nombreux chercheurs l’ont souligné au Royaume-Uni, cette affaire montre avant tout un manque de neutralité et de professionnalisme des médias, qui se sont contentés de reprendre les critiques formulées par adversaires de Corbyn sans chercher d’autres sources d’informations ou de perspectives.

Par exemple, alors que de célèbres rabbins – parfois proche de certains politiciens de droite – ont critiqués Corbyn et sa gouvernance de nombreux mouvements juifs situés à gauche ont soutenu le leader travailliste.

Ces derniers sont pourtant assez peu entendus dans la presse anglaise, ou bien uniquement pour être critiqués. Pourtant, prendre en compte la diversité d’opinion et de courants existant au sein de la communauté juive pourrait être un bon début.

La fin ?

Loin de moi l’idée de rejeter en masse les accusations portées à l’encontre de Corbyn et de son parti, ou de crier à la conspiration, ni de nier l’inquiétude générale d’un grand nombre de citoyens britanniques quant aux accusations d’antisémitisme dont font l’objet certains membres du Parti travailliste.

Mais l’acharnement politique et médiatique sur Corbyn pose un réel problème. Celui du travail journalistique d’une part mais aussi de la tendance plus générale d’assigner à un individu une « étiquette » sans nuance ni mise en perspective. La BBC non plus n’y échappe pas, rappelant ainsi ses liens profonds avec les institutions les plus conservatrices du pays.

L’adoption de la définition de l’antisémitisme par le parti, ainsi que tous les exemples, tout en promettant une totale liberté d’opinion sur le conflit israélo-palestinien ne changera pas le regard porté par les médias sur Corbyn, et ce à moins d’un changement radical dans la presse, ou le départ du principal intéressé.

This article was originally published in English