Débat : L’Europe doit-elle vraiment nous faire honte ?

Lors d'une conférence de presse tenue au Centre de coordination des interventions d'urgence à Bruxelles sur la réponse de l'UE au Covid-19, le 2 mars 2020. John Thys/AFP

L'Eurogroupe a bouclé cette nuit son plan de soutien de 500 milliards d'euros à l'économie européenne. Du jamais vu. Le ministre français de l’Économie avait pourtant déclaré le 8 avril à 5h du matin que l’Europe lui faisait honte. Comme si le défi complètement inédit auquel font face les Européens ne suffisait pas, l’habituelle défiance envers l’Europe fait son retour dans l’espace public et dans les médias, construite et porté par des voix légitimement bien installées.

L’Europe fait donc honte à un ministre qui parle au nom des Français et d’une majorité qui adhère au projet européen ; pis encore, selon Jacques Delors, grande autorité européenne s’il en est, elle serait menacée d’un danger mortel. Par l’épidémie de Covid-19 dont sont déjà morts 50 à 60 000 de nos compatriotes européens ? Non : par sa désunion et son incompétence.

Une Europe « incompétente » ?

Ce discours récurrent revient à chaque grande crise. L’échec de la communauté européenne de défense en 1954 ? Le jour le plus noir de l’Europe, selon Konrad Adenauer, arrière-grand-père politique de Mme Merkel. Pourtant, en 1957, les Six membres de la communauté européenne charbon acier accouchaient de la Communauté économique européenne devenue Union européenne en 1993.

C’est dans la crise financière, économique et sociale des années 1970 réputée la balayer que l’Europe des Neuf inventa le Système monétaire européen.

Plus tard, que n’a-t-on entendu comme sombres prédictions entre 2008 et 2015, lors de la crise des dettes souveraines ? La plupart de ces funestes oracles qui, déjà, déploraient sa désunion et son incompétence, ont dû reconnaître en 2018 la formidable résilience de cette UE et de cette zone euro, qui, à coup de rachats sur le marché secondaire des bons du Trésor émis par les pays européens, de Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance de la zone euro, de Mécanisme européen de stabilité, d’union bancaire, ont consolidé l’entité territoriale la plus prospère et la moins inégalitaire de l’espace mondial.

Certes, les inégalités y ont sensiblement cru. Mais globalement moins qu’ailleurs, et avec des variations très importantes selon les territoires et les pays. Et rien ne dit que les sociétés qui ont le plus souffert – Irlande, Portugal, Grèce – auraient mieux tiré leur épingle du jeu sans l’euro ; la Grèce a hélas et cruellement fait l’objet d’un traitement politique punitif de la part des 18 autres États membres de la zone, mais son appartenance à celle-ci lui a évité la banqueroute.

Une Union fragile ?

Que n’a-t-on enfin entendu au lendemain du vote de 2016 ayant enclenché le Brexit ? Ils n’étaient vraiment pas nombreux, ceux qui diagnostiquaient qu’il n’y aurait pas d’effet domino, notamment car le Brexit signalait davantage une crise du particularisme britannique qu’une crise européenne. Mais, dans l’espace public français, pour bon nombre de leaders d’opinion, surtout s’ils font profession de leur attachement à l’UE, il faut que l’Europe soit sans cesse prise en défaut puisqu’ils attendent d’elle ce qu’ils n’exigent d’aucune autre institution ni d’aucun autre acteur : la perfection.

Et pourtant… Même si les écrits restent, la mémoire est courte. Ce discours sur une Europe décevante et fragile se répand comme une petite musique. Avec des formules typiques, entendues par exemple dans la chronique géopolitique de la matinale radiophonique de France la plus écoutée : « Je ne veux vraiment pas ajouter à l’Europe bashing, mais il faut bien reconnaître que… »

Réalités et limites d’une entité fédérale

Précisément, que faut-il bien reconnaître ?

1) Que l’UE est une entité fédérale. Comme aux États-Unis, comme en Allemagne, comme en Espagne (et même comme en Italie…), ce sont surtout les entités fédérées qui décident des politiques de santé publique, pas le gouvernement fédéral. C’est en raison de cette caractéristique que, dans le cadre juridique prévu par les traités européens, neuf États membres ont fermé leurs frontières à la libre circulation des personnes interne à l’UE et à l’espace Schengen. Rien ne prouve que ce soit l’échelle pertinente de fermeture d’un territoire dans le cadre d’une crise sanitaire dont on voit bien qu’elle touche de façon différenciée des espaces au sein d’un même pays ; mais c’est à cette échelle que les gouvernements sont élus et peuvent donner le sentiment qu’ils décident.

Les institutions de l’Union européenne. europa.eu

2) Que les Européens ont considérablement appris de la précédente crise des années 2008-2015 ; dans les domaines qui sont du ressort du gouvernement fédéral à la mode européenne, de nombreuses décisions déterminantes ont été prises très rapidement – en moins d’un mois. En Europe, cet exécutif mutualisé est, selon les cas, ou bien la Commission européenne, ou bien le Conseil des dirigeants des États membres de l’UE ou de la zone euro. Ces deux-là sont épaulés par la Banque centrale européenne qui, même si elle prend ses décisions en toute indépendance – et, hélas, sans rendre de comptes –, est en interaction permanente avec eux.

Le ministre néerlandais des Finances, Wopke Hoekstra, pendant une vidéoconférence avec ses homologues de l’UE sur les effets économiques de la crise sanitaire, La Haye, 7 avril 2020. Bart Maat/AFP

En moins d’un mois, mars-avril 2020, l’ensemble des politiques et des instruments de soutien à la dépense publique créés entre 2010 et 2014 dans la tourmente de la crise financière ont été mis en œuvre : rachats sur le marché secondaire des bons du Trésor émis par les pays européens ; mécanisme européen de stabilité ; union bancaire. Les Européens ont de plus suspendu les critères de Maastricht (qui font converger les budgets des États ayant fait le choix de la monnaie européenne), et assoupli la législation sur les aides d’État (créée pour casser les monopoles et les rentes). La Banque européenne d’investissement se mobilise massivement pour soutenir les banques qui soutiennent les PME. En un mot, l’UE, avec l’euro qui est la deuxième devise mondiale, garantit un montant d’endettement public sans précédent, colossal, et à hauteur du sinistre économique et social. La réalité est bien celle-ci : l’État-providence est une réalité mutualisée par les Européens dans le cadre de l’UE.

3) Alors que la santé publique, on l’a dit, n’est pas une politique fédéralisée, la Commission et les États viennent de créer une réserve stratégique de matériel médical : la tragédie de la pénurie de masques et de respirateurs dans plusieurs pays européens en raison de leurs choix de politiques publiques nationaux ne se produira pas une seconde fois. Quant à la fabrication des tests et à la recherche sur le vaccin, l’UE est en train d’y contribuer avec son budget spécifique.

Des médecins français posent en compagnie de médecins allemands dans le couloir du service d’isolement de l’hôpital universitaire d’Essen, dans l’ouest de l’Allemagne, le 1ᵉʳ avril 2020, avant le transfert de deux patients français infectés par le Covid-19. Ina Fassbender/AFP

Des manifestations de chacun pour soi et d’égoïsme, de type réquisition de cargaisons de masques, bien que peu nombreuses, ont légitimement choqué les opinions publiques : elles ont pour cette raison été moins nombreuses que les actions de solidarité bilatérales (envoi de masques, accueil transfrontalier de patients dans les hôpitaux).

Tout en prenant très vite des décisions stratégiques, les Européens continuent, en ce moment même, au niveau des ministres des Finances, de débattre de l’émission de bons du trésor européens pour s’endetter ensemble au nom de l’UE et du détail des modalités de mobilisation du mécanisme européen de stabilité. Alors qu’il y a dans chaque pays européen une vie politique pluraliste composée de multiples partis en désaccord, il y a en Europe deux plans de débats : celui des familles politiques, et celui des cultures politiques et économiques nationales. Ce n’est pas un signe de désunion mais la caractéristique que l’Europe est un pays supranational de type fédéral. Le débat sur les eurobonds n’a jamais été aussi furieusement d’actualité. Que diront les Cassandres dans deux ou trois ans quand, non seulement l’UE sera toujours vive, mais que les bons du Trésor européens auront été émis ?

Pourquoi l’Europe est-elle si décriée ?

Comment peut-on déplorer l’affaissement du multilatéralisme et de l’esprit de coopération au niveau mondial, s’inquiéter de l’obsession égoïste et à courte vue de politiques publiques monopolisées par les seuls intérêts stato-nationaux (situation actuelle des États-Unis, de la Chine, de la Russie, du Brésil et, de plus en plus, de l’Inde) et, en même temps, affirmer que l’Europe est en échec, alors que tant de signes montrent que les Européens ne cessent de mutualiser leurs défis et leurs recherches de solutions, et à se comporter si peu égoïstement ensemble ?

L’Europe est actuellement la seule macro-région, le seul « pays » qui fait du multilatéralisme et du pluralisme son mode d’agir politique privilégié. Si Bruno Le Maire peut dire que l’Europe lui fait honte, c’est précisément pour cette raison : tous les membres de la zone euro tiennent à un accord ; ils sont d’accord sur leur envie de trouver une solution multilatérale et partagée ; mais il y a débat et confrontation sur le dispositif à inventer et mettre en œuvre. Ne peut-on le reconnaître ? Et ne peut-on reconnaître qu’il en est ainsi depuis 70 années ?

Devant la mairie de Stockholm, 2 avril 2000. Jonathan Nackstrand/AFP

Depuis 70 ans on s’est habitué de la part des eurosceptiques à cette joie mauvaise face aux dissensions ponctuelles et à leur prophétie d’une Europe mortelle et en dessous de tout qu’ils espèrent autoréalisatrice. Mais on ne s’habituera jamais complètement au catastrophisme récurrent des Cassandre europhiles. En ces temps de confinement, ce registre est fatigant et contre-productif. On a bien compris la démarche sous-jacente : dans le but de susciter un redressement, de se reprendre, d’accélérer, d’atteindre la perfection et l’idéal normatif, il conviendrait de sonner l’alerte ; de faire peur ! Comme si on n’avait pas déjà assez peur comme ça… Pour tirer parti de la construction européenne, qui est un fait perfectible mais bien vivant et plutôt en phase avec la demande sociale des Européens, est-il vraiment bienvenu d’ajouter de la peur à la peur ?

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