Débat : Mobiliser l’intelligence collective au service de la transition écologique

L’Ara de Spix est une espèce d'oiseaux considérée comme éteinte à l'état sauvage.

Face à la dégradation tout azimut de notre environnement, la société peine à se mobiliser. Paradoxalement, l’éducation est rarement vue comme un moyen de répondre aux enjeux. Pourtant, de nombreuses initiatives savent rendre enfants et étudiants acteurs de la transition écologique.

La marche pour le climat aura rassemblé quelques dizaines de milliers de personnes. C’est à la fois beaucoup et très peu au regard des enjeux. Dans le même temps, dans une indifférence quasi générale, Birdlife International annonçait l’extinction officielle de l’Ara de Spix, le bel héros bleu du dessin animé Rio. La réalité a rattrapé la fiction. À l’heure où 78 % des Français souhaitent que l’écologie soit une priorité du gouvernement, pourquoi la mobilisation de la société n’a-t-elle pas lieu ?

L’avenir s’annonce dramatique pour nos enfants

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs », lançait déjà Jacques Chirac en 2002. Depuis, la recherche s’est faite plus solide, cohérente et inquiétante que jamais. Les rapports du GIEC se font de plus en plus alarmants, et plus de 15 000 scientifiques ont publié un avertissement éclairé et sans concessions. Réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité, épuisement des ressources naturelles, le triple constat est sans appel.

Sans réaction massive, l’avenir s’annonce dramatique pour nos enfants, sinon pour nous même. Alors où est le bug ? Pourquoi regardons-nous toujours ailleurs ? Pourquoi cette sidération qui conduit Nicolas Hulot à se voir seul dans le bateau ? Qu’avons-nous raté ? et surtout que peut-on faire ?

Quid de l’éducation dans la transition écologique ?

Pendant l’interview au cours de laquelle il annonce sa démission, Nicolas Hulot a dressé une longue liste des différents acteurs français avec lesquels il a cherché à interagir pour attaquer les problèmes dans les temps et à l’échelle, pour sortir des petits pas trop anecdotiques. On n’y trouve aucune référence aux acteurs de la formation continue, de l’éducation nationale, de la culture ou de l’enseignement supérieur et de la recherche. Aucune. Ce sont pourtant les jeunes d’aujourd’hui qui seront les acteurs de demain, et ils devront faire face au monde que nous leur laisserons avec ce qu’ils auront appris.

D’ailleurs, ce sont les enseignants, largement convaincus de l’importance de ces enjeux, qui depuis plus de 10 ans sont sensés contribuer au changement de culture via l’éducation au développement durable. Pourquoi, dans ces derniers jours d’intenses débats, cette action de l’école n’a-t-elle pas été présentée comme un point majeur de notre engagement dans la transition écologique ? Peut-être parce que, pédagogiquement, aller bien au-delà de ce qui reste une sensibilisation bienvenue mais limitée reste ardue. Vraiment.

De fait ces questions sont à la fois urgentes, complexes, diverses, elles nécessitent le recours à la plupart des disciplines : sciences et mathématiques, histoire, géographie, économie… et leur complexité les rend hermétiques au découpage disciplinaire habituel qui fonde notre enseignement. Elles nécessitent une approche systémique, coopérative et organisée à l’échelon national pour accompagner des enseignants exposés en première ligne et parfois désemparés.

« La Plus Grande Leçon du monde » pour les enfants, acteurs du futur

Tout cela est ardu mais pas insurmontable. Au plan international, cette mobilisation de l’éducation est à l’ordre du jour. Les Nations unies ont adopté le programme des « 17 objectifs du développement durable » (ODD) en 2015 qui croisent les enjeux écologiques, économiques et sociaux pour en donner une perspective mondiale et universelle et organiser l’action collective. Récemment, l’éducation nationale a d’ailleurs affiché sa volonté de s’engager dans ce programme ODD des Nations unies.

Pour associer et aider les enseignants à travailler les ODD, à mener des projets avec leurs élèves, les Nations unies, l’Unicef et l’Unesco construisent par exemple « La Plus Grande Leçon du monde ». Ces ressources pédagogiques ont déjà touché des millions d’enfants dans plus de 130 pays depuis leur lancement en septembre 2015.

« Apprendre pour agir » et « agir pour apprendre »

Il ne s’agit pas seulement de s’initier à l’étendue, l’importance, l’urgence et la complexité des enjeux. De fait, faire face à des problèmes de telles ampleurs sans avoir le sentiment de pouvoir contribuer est anxiogène, conduit à l’inhibition, voire au déni. Il s’agit surtout de voir comment agir, comment en donner une lecture qui permet à chacun de s’engager.

Il y a plus de 200 millions d’étudiants de par le monde. Autant de « temps de cerveau disponible » qui peut être invité à mieux comprendre ces enjeux et à trouver des solutions. Il y a des petits pas qui comptent, surtout lorsque l’on peut inviter les autres à marcher !

Une pensée pour Guy Étienne, directeur de collège à Haïti

Il faut pour cela que les cursus et les pédagogies évoluent et les premiers ferments de cette transformation sont déjà là. Pour ne prendre que quelques exemples :

Les élèves de Guy Étienne – directeur du collège Catts Pressoir à Port au Prince (Haïti) et lauréat de la fondation Lego qui cherchait les meilleures manières de préparer les enfants au monde de demain – apprennent à chercher des solutions en développant des projets de recyclage des déchets, de ferme intégrée, de reforestation, de l’amélioration de la qualité des sols, etc.

En France, le réseau d’enseignants « Batisseurs de possibles » se développe sur le modèle de « design for change » apparu en Inde pour aider les enfants à contribuer à améliorer la vie de leur cité : « Nous avons envie d’être cette génération d’enseignants qui contribue au changement. Ce que nous voulons, ce sont des élèves acteurs, des enseignants épanouis et une école bienveillante et ouverte sur le monde ! »

En France encore, les Savanturiers, un programme d’apprentissage par la recherche développé au CRI, encourage le questionnement des enfants et développe leur sens de la coopération pour explorer l’inconnu.

Il ne s’agit pas seulement de comprendre l’urgence et la complexité des enjeux. Apprendre à agir, innover, coopérer, créer des solutions chacun dans sa vie, à son échelle, et avec les autres, sont essentiels pour faire évoluer nos modes de vie.

Les universités en mouvement

Dans l’enseignement supérieur, cette pédagogie émerge un peu partout dans le monde, de Paris à Mumbai, en passant par Boston, Shenzhen, ou Genève.

Certaines universités comme Arizona State University ou Aalto University ont su la décliner dans tous leurs programmes. Geoff Mulgan, directeur de NESTA à Londres, y voit là les prémisses d’une transformation profonde du système universitaire mondial. Cette pédagogie doit maintenant se déployer, devenir la norme pour amorcer un véritable changement de culture.

Comment croire en nous même pour réussir la transition écologique ?

Nous ne faisons société, nous ne nous mettons en route ensemble et avec force que si nous avons une histoire commune à partager, et que si cette histoire nous permet d’agir à notre échelle individuelle en sachant que les autres participent aussi pour faire quelque chose de cohérent, de grand, porteur d’espoir et d’avenir.

Notre État – son école, ses universités – est construit autour de cette idée pour que nous puissions nous engager dans ces grandes causes qui nous unissent. Il n’y a pas d’approche systémique et massive possible sans le levier de l’éducation.

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