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Débat : Retrouver le chemin vers les « petits pays renouvelables »

Penser les bourgs et les zones pavillonnaires comme autant d’espaces de libertés et d'expérimentations. Shutterstock

Zones agricoles, aires périurbaines, friches industrielles, massifs forestiers… Quels destins post-carbone pour les territoires les moins peuplés ? À l’heure des choix de société, les enjeux territoriaux et urbains doivent être au cœur du débat public.

Il faut aujourd’hui souligner la nécessité de flécher des investissements vers ces territoires et de piloter la transition par des métriques locales.

Au-delà de leurs vocations agricoles, ces « pays » – au sens des régions naturelles – sont nos « bassins versants écologiques », nos indispensables puits carbone +1,5 °C-compatibles.

Brève histoire des bassins versants écologiques

Avant l’impasse thermo-industrielle, nos campagnes étaient autonomes vis-à-vis des flux liés aux activités humaines. Le métabolisme était local et fortement circulaire. L’énergie était renouvelable : biomasse, avec parfois des moulins à vent ou à eau.

Souvent excédentaires en production par rapport à leurs besoins propres (énergie, alimentation, matières organiques, etc.), ces pays constituaient les corolles d’abondance des villes et des bourgs.

Avant les révolutions industrielles, avant l’ère extractiviste, ces régions étaient autant de « petits pays renouvelables », au sens de leur capacité à équilibrer besoins et productions. Il faut retrouver ce chemin : faire décroître la pression écologique des densités et, en parallèle, renforcer le potentiel de ces bassins versants, en articulant leurs proximités et en renforçant leurs symbioses.

Voilà la clé pour (re)composer le puzzle de « l’atterrissage » planétaire.

Les zones peu denses, nouveau défi politique

Les habitants des zones peu denses réclament de l’attention, comme en a témoigné la crise des « gilets jaunes », et d’être réintégrés au cœur du pacte social.

Un nouveau récit reste à bâtir, de nouvelles fiertés à inventer, mettant fin au déclassement social, associé parfois à un imaginaire de « France moche ».

Zones égarées dans la « diagonale du vide », franges périurbaines isolées, la réparation du monde passera par la reconfiguration de ces pays. Plus que de smart cities, les projets politiques doivent se concentrer sur les bourgs et les zones pavillonnaires : ils sont de formidables leviers de transitions, des espaces de libertés et d’expérimentations.

Redécouvrons leur potentiel pour nourrir les densités : pour une alimentation soutenable, pour tous nos intrants (eau, énergie, matières…) et pour nos exutoires (réabsorption du CO2, déchets…).

Bande-annonce du film de Marie-Monique Robin « Qu’est-ce qu’on attend ? » (Bandes-annonces, 2020).

Pour l’énergie, une esthétique des renouvelables est à inventer, anticipant le « surgissement » de ces infrastructures – selon le récent rapport de RTE, Futurs énergétiques 2050, on devrait de 14 000 à 35 000 mats pour l’éolien terrestre et de 0,1 à 0,3 % du territoire pour le photovoltaïque, selon les différents scénarios – et dépasser les polémiques de l’impact paysager. Nos campagnes et nos franges méritent une nouvelle ambition esthétique.

Pour illustrer cette nouvelle géographie post-carbone, matriochkas du local au global, j’illustre dans le graphique ci-dessous l’empreinte écologique d’Hopkins, à l’échelle d’une commune de 5000 habitants.

Le récit de ce territoire spatialise la convergence entre besoins et productions, entre évolution des usages et celui des sols. Ces « petits pays renouvelables » constituent la clé du changement ; la mise en œuvre de cette nouvelle fierté réclame de nouveaux instruments.

Dynamique des bassins versants écologiques d’Hopkins pour une ville de 5000 habitants, d’une aire communale de 25km², insérée dans son territoire et à proximité des autres villes et villages. Au fur et à mesure de la transition, les bassins versants écologiques ne se superposent plus et redeviennent à terme excédentaires.

Spatialiser les aides à la transition

En zones peu denses, la dépendance à l’automobile va de pair avec des tissus résidentiels souvent énergivores. Cette conjugaison mobilité-bâtiment alourdit le budget des ménages et grève les émissions CO2, qui peuvent aisément atteindre 4000 euros par an (en prenant pour base 15 000 km par an avec une voiture thermique et une maison de 100 m2 chauffée au fioul et mal isolée).

Une politique publique spécifique et cohérente permettrait de conjuguer efficacité du bâti, transition des mobilités et reconfiguration des sols (dont la désartificialisation). Des crédits d’impôt vers la rénovation des existants, des incitations spécifiques pour les toits solaires, des primes à la conversion ou de « retrofit électrique » (consistant à modifier des fonctions technologiques dans des systèmes vieillissants) vers des mobilités peu émettrices.

Ce fléchage serait évalué lors de la déclaration fiscale, selon la localisation du domicile principal ; un dispositif similaire pourrait être dévolu à la fiscalité des entreprises – par exemple, poids des charges de mobilité pour une entreprise d’artisanat dans le milieu rural, comme pour les agriculteurs et le matériel agricole thermique.

Le croisement entre le revenu du ménage (et pourquoi pas aussi pour les entreprises !) et cette taxonomie « éco-géographique » déclencherait des dispositifs type bonus-malus et/ou de crédit d’impôt.

Avec volontarisme, et sous dix ans, les dépenses pourraient être divisées par cinq et les émissions de gaz à effet de serre au moins d’autant : 700 euros par an de dépenses, contre 4000 auparavant, et le passage de 12 tonnes de CO₂ par an à moins d’une tonne, suite à la rénovation thermique de l’habitat et à la transition mobilitaire.

Ces mesures seraient couplées à l’arrêt de toute artificialisation avec une prime au m2 renaturé, et au renforcement du potentiel de séquestration carbone. Ces « petits pays renouvelables » engageraient de nouvelles dynamiques locales et la relocalisation des bassins d’emploi.

Une nouvelle cartographie

Cette mise en œuvre suppose pilotage et de nouveau outils, comme le suivi cadastral des densités d’émission et de séquestration carbone. L’estimation de la densité d’émissions pour les ménages et les entreprises serait basée sur la collecte des informations de la déclaration fiscale, en comprenant quelques valeurs complémentaires à renseigner comme les dépenses et la nature des achats annuels d’énergie pour le bâti et la mobilité notamment.

Associée au mode d’occupation des sols, cette cartographie apporterait une métrique du métabolisme des territoires. Ce nouveau type de cadastre – notamment développé par AREP sous l’acronyme EMC2B (énergie, matière, carbone, climat et biodiversité) – serait accessible à tous et permettrait de suivre à toute échelle de temps et d’espace le changement de régime écologique.

Plus largement, cette documentation consoliderait la trajectoire de la France, futur (petit) pays (re)devenu renouvelable, illustrant une méthode déclinable à bien d’autres.

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