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Consulter sa boîte électronique, la dernière action de la journée pour plus de 6 cadres sur 10. Iakov Filimonov / Shutterstock

Il y a des résultats de recherche qui parlent d’eux-mêmes. Nul besoin de les commenter. Il est revanche important d’en comprendre les mécanismes sous-jacents. C’est le cas d’une enquête que nous avons réalisée en avril 2018 auprès d’un échantillon de 280 personnes occupant des emplois de cadres dans divers secteurs de l’économie, en France et à l’étranger. Dans celle-ci, 62,4 % des répondants déclarent que la dernière action de leur journée juste avant de dormir consiste à consulter leurs e-mails et notifications sur les réseaux sociaux ; 63,5 % déclarent que c’est la première chose qu’ils font au réveil, et 27 % disent consulter plusieurs fois leurs smartphones et/ou tablettes lorsqu’ils se réveillent la nuit. Et dans la journée, sur les lieux de travail ? 46 % disent ne jamais se déconnecter de leurs réseaux sociaux préférés (Facebook, Twitter, Linkedin, Instagram, etc.).

Pire, plus de 61 % des sondés présentent de manière significative un ou plusieurs symptôme(s) de dépendance ou d’addiction au courrier électronique (email), à savoir la préoccupation, l’augmentation du seuil de tolérance, le conflit, la volonté de retrait, l’incapacité à lutter et l’état d’irritabilité/anxiété. Faut-il vraiment s’en étonner si l’on sait que le nombre de comptes de courriers électroniques actifs dans le monde est estimé à 3,8 milliards et le nombre d’emails échangés dans un cadre professionnel à 281 milliards par jour en 2018 selon une étude du Radicati Group ?

Des phénomènes et mécanismes explicatifs…

Voilà pour les faits… Alors, comment les comprendre et les expliquer ? Plusieurs disciplines de recherche se penchent sur cette question, dont la sociologie, la psychologie et le management. Jusqu’à présent, la recherche se penchait surtout sur les impacts positifs des technologies de l’information et de la communication (TIC) sur la productivité individuelle, la fluidification des mécanismes de coordination et de contrôle, et la performance organisationnelle. L’heure est aujourd’hui venue de scruter le revers de la médaille, ou les effets indésirables de ces outils ; ce que la recherche anglo-saxonne désigne par le dark side (Trad. : « face cachée ») des TIC.

Quatre phénomènes émergent : le techno-stress, la surcharge informationnelle, l’addiction/dépendance aux TIC et l’anxiété liée à l’usage de ces outils. Les deux premiers ont surtout été étudiés dans un contexte organisationnel, en lien avec les impacts sur la productivité des individus au travail. L’addiction, quant à elle, est appréhendée notamment en cyberpsychologie. Elle fait l’objet d’un intérêt grandissant en ce qui concerne les jeux en ligne, le courrier électronique et l’usage exponentiel des réseaux sociaux numériques. Enfin, l’anxiété est une variable associée aux modèles d’adoption des TIC.

Par ailleurs, de nombreuses études statistiques et retours d’expérience de praticiens soulignent que les personnes ressentant une forte dépendance à leur courrier électronique vivent aussi des situations de surcharge sociale et cognitive et des interruptions répétées lors de l’exécution de tâches courantes, notamment sur les lieux du travail.

En revanche, les travaux de recherche analysant les interactions entre ces phénomènes sont encore peu développés. Ce travail participe donc à combler une lacune importante dans la recherche, celle d’étudier l’effet combiné de plusieurs facteurs négatifs liés à l’usage des TIC, et notamment les interactions entre dépendance ou addiction, techno-stress et surcharge informationnelle.

La dépendance ne dégrade pas (systématiquement) la performance

Nous avons donc conçu un modèle de recherche qui permet de comprendre dans quelle mesure la dépendance au courrier électronique permet de générer dans un contexte professionnel :

  • Une surcharge informationnelle (à savoir l’inadéquation perçue entre le volume d’information à traiter et les ressources cognitives nécessaires) ;

  • Deux situations relatives au techno-stress : la techno-surcharge (définie comme la remise en cause des compétences acquises suite à l’évolution technologique) et la techno-invasion (soit l’effritement des frontières perçues entre la vie privée et la vie professionnelle) ;

  • Enfin, les effets combinés de tous ces construits sur la performance individuelle.

Les résultats démontrent que seule la surcharge informationnelle a un effet négatif et significatif sur la performance perçue des individus. La dépendance au courrier électronique, elle, n’est pas corrélée avec une baisse de la performance individuelle des cadres. Cela alors que certaines mesures organisationnelles antitechno-stress permettent de limiter les effets négatifs de la surcharge informationnelle. Pour comprendre ces résultats, il faut considérer les spécificités de l’échantillon étudié dans cette recherche, comprenant une majorité de cadres supérieurs (79 %), alumni d’écoles de management et d’écoles d’ingénieurs de renom en France. Soit une catégorie de professionnels décrits comme des étoiles filant à toute allure à la poursuite d’objectifs de plus en plus ambitieux, dans des délais de plus en plus courts et couvrant des réseaux de collaborateurs, clients et partenaires de plus en plus étendus.

Le paradoxe de l’autonomie

Dans un tel contexte, la dépendance au courrier électronique est vécue comme un mal nécessaire, auquel « on s’habitue comme on peut ». Autrement dit, on s’y adapte. N’est-il pas valorisé de nos jours, au nom du culte de l’urgence et de la réactivité, de répondre sans attendre aux sollicitations diverses des acteurs internes et externes à l’organisation ? La dépendance au courrier électronique dans un cadre professionnel ne semble donc pas induire de baisses significatives de la performance, qui se trouve par ailleurs affectée positivement par la techno-surcharge. Cette dernière est liée à un niveau d’exigence professionnelle élevé, à savoir des tâches plus complexes et évolutives accompagnées d’une pression plus forte en termes de délais à respecter. Dans la population étudiée, techno-stress, techno-surcharge, techno-invasion et dépendance aux outils TIC s’intègrent visiblement dans les conditions d’exercice du métier perçues comme normales.

Pour conclure, les cadres faisant partie de notre enquête semblent dépendants aux TIC et surchargés par leurs effets… mais ils en redemandent. Un phénomène récemment défini en sciences des organisations comme le paradoxe de l’autonomie. Les travailleurs de la connaissance ont la possibilité d’exercer leur métier « partout et tout le temps », ce qui augmente en apparence la flexibilité de leur emploi du temps, mais en même temps leur engagement vis-à-vis de leurs collègues et clients (au détriment de leur vie privée).

L’autonomie devient ainsi asservissement et alimente récursivement la dépendance aux TIC qui permet de maintenir le cap. L’individu peut ressentir les effets de cette spirale sous plusieurs formes (fatigue, invasion de la vie privée, etc.), comme nous l’avons constaté dans nos recherches. Mais est-ce, au fond, inévitable ? Pour certaines personnes, cette situation n’est pas un choix mais une obligation, ou un besoin irrépressible.

C’est ce que le psychiatre français Claude Olievenstein appelle la « démocratie psychique », qu’il définit comme « la construction culturelle, idéologique et orthopédique du Moi capable de faire un choix ». Un construit conçu pour les addictions dites à substance initialement, et que nous transposons à celles liées aux TIC. Lorsqu’une certaine limite dans les usages de ces dernières est dépassée, le droit à la déconnexion peut s’avérer primordial et doit donc être accessible à toutes et à tous.

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