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Emmanuel Macron s'apprête à voter au Touquet le 9 juin 2024. Les résultats ont montré une victoire historique du RN loin devant la majorité présidentielle pour le scrutin européen de 2024. Hannah Mckay/AFP

Des élections européennes aux conséquences totalement imprévues

Environ 360 millions de personnes étaient invitées à voter dans l’Union européenne pour élire 720 eurodéputés ce dimanche 9 juin. En France, la liste électorale comportait 49,5 millions d’individus pour 81 sièges à pourvoir.

Les urnes ont parlé. Le Rassemblement national a réalisé un score impressionnant (31,5 %), gagnant 8 points par rapport aux Européennes de 2019. D’autant que, avec Reconquête à 5,5 % et avec les autres listes proches, la droite radicale est autour de 38 % de l’électorat. Dans ce contexte, les Républicains ont stagné autour de 7 %, pris en tenaille entre la droite radicale et la majorité présidentielle.

Dans un contexte de dédiabolisation de la droite radicale, la stratégie du RN de faire de ce scrutin une sanction à l’égard de la majorité présidentielle a été gagnante, marquant le profond mécontentement des électeurs. La majorité présidentielle ne recueille qu’environ 14,6 % des suffrages, à peine la moitié du score du RN et 8 points de moins qu’en 2019.

À gauche, la liste PS-Place publique, avec 13.8 % des suffrages, double son score par rapport à 2019, avec un programme de renforcement de l’UE et des politiques de solidarité. Il fait le meilleur score de la gauche, puisque, derrière lui, LFI ne recueille que 9.9 % des voix, 1.4 point au-dessus de son score de 2019. L’accent mis pendant la campagne sur le soutien à la Palestine a probablement eu un certain succès chez les jeunes électeurs. EELV est dans une mauvaise situation à 5.5 %, les Verts n’auront que peu d’eurodéputés, alors qu’ils avaient recueilli 13,5 % des voix en 2019. Le PCF est stable autour de 2,5.

Une nouvelle donne pour la France

Une heure après la publication des estimations, Emmanuel Macron annonce la dissolution de l’Assemblée, laissant stupéfaits les leaders politiques sur les chaînes télévisées. Que cherche le président ?

Il veut redonner la parole au peuple, pour que chacun prenne ses responsabilités dans cette situation où la démocratie semble menacée. Mais le risque d’une sanction renouvelée à l’égard de son camp le 30 juin et le 7 juillet est très important. Est-ce une réaction à chaud quelque peu suicidaire ? Ou encore une stratégie complexe pour affaiblir la place de la gauche, après l’échec de la Nupes ? et peut-être en même temps clarifier aussi le rapport de force interne à la majorité présidentielle ?

Cette nouvelle totalement imprévue ne doit pas empêcher d’essayer de comprendre le vote du 9 juin.

Une participation croissante

L’un des enjeux résidait dans l’importance de la mobilisation des électeurs (voir tableau ci-dessous). L’abstention était à la hausse de 1979 à 2014 (de 39 % en 1979 à 59% en 2009 et 58 % en 2014).

Ce scrutin était traditionnellement considéré comme peu important puisqu’il n’avait pas d’impact sur la gouvernance du pays et la campagne était peu suivie. 2019 avait constitué « une divine surprise », l’abstention régressant de 57,6 % des inscrits à 49,9 %.

La France était cependant plus abstentionniste (de 6,8 points) que la moyenne des pays de l’Europe des 15. Cette « divine » surprise de 2019 allait-elle se prolonger, indiquant un début de nouvelle tendance, plus participative, ou allait-on revenir au marasme antérieur ?

C’est plutôt la première hypothèse qui est confirmée même si la baisse de l’abstention n’est pas aussi spectaculaire qu’en 2019. 51.5 % des électeurs inscrits ont voté, montrant que l’Union européenne est davantage perçue comme une arène politique importante pour la France.

Sociologie des abstentionnistes. P.Bréchon, Author provided (no reuse)

Qui sont les abstentionnistes ?

Les chiffres de l’institut Ipsos sont révélateurs : comme depuis déjà longtemps, la participation électorale aux Européennes est très clivée selon les générations. Seulement environ 40 % des 18-24 ans ont voté alors que c’est le cas de 71 % des personnes de 70 ans et plus. Les jeunes ne vont voter que lorsqu’ils ont le sentiment d’avoir quelque chose à dire et une tendance à soutenir. Et ils ont du mal à comprendre le fonctionnement de l’UE et ses politiques.

Par contre, il y a aujourd’hui très peu d’écart de participation selon le positionnement social. On peut penser que la dynamique du Rassemblement national a entraîné un certain nombre d’électeurs populaires, autrefois abstentionnistes, vers la participation en faveur de la droite radicale.

L’évolution des forces politiques depuis un an

Le tableau ci-dessous permet, outre la comparaison des résultats de 2024 avec ceux de 2019, de mesurer les évolutions entre tendances politiques. Il met en évidence la forte croissance du vote en faveur du Rassemblement national qui gagne 7,5 points en un an. La liste PS-Place publique gagne aussi près de 4 points. Au contraire, la liste de la majorité présidentielle en perd 6,5 et EELV 4,5.

Prévisions et résultats. P.Bréchon, Fourni par l'auteur

Il y a incontestablement depuis un an une très forte dynamique de la droite radicale, surtout si on tient compte des autres listes de même tendance. Elle peut s’expliquer largement par la tactique de dédiabolisation entreprise par Marine Le Pen depuis plusieurs années et par la volonté de faire de ces élections un plébiscite anti-Macron.


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Cette stratégie avait toutes les chances de convaincre un nombre important d’électeurs dans un contexte de second mandat présidentiel, de majorité relative et de très grand mécontentement à l’égard de l’exécutif, avec notamment la montée des prix. Le fort euroscepticisme des Français et la peur d’une immigration jugée galopante ont pu aussi contribuer au succès de la droite radicale. Elle fait de très gros scores parmi les catégories populaires mais désormais sans grandes différences entre les localisations rurales ou urbaines.

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Les raisons du succès du RN expliquent aussi le très mauvais résultat de la majorité présidentielle. Même si Valérie Hayer, sa tête de liste, était peu connue du grand public, elle a beaucoup parlé de la construction européenne, ce qui s’imposait par rapport au programme de la majorité présidentielle mais avait peu de chances de convaincre des électeurs nationalistes et eurosceptiques.

Ces élections pour élire les députés européens ont finalement accouché d’une crise politique nationale, d’où sortira – peut-être – une recomposition politique : retour à une majorité parlementaire autour du président ? Situation de cohabitation entre le président et la droite radicale ou avec une gauche réunifiée ? Réponse dans quelques semaines.

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