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Une femme regarde des échantillons sous un microscope dans une laboratoire de recherche médical
Dans le domaine médical, des recherches ont montré que les femmes devaient publier un plus grand nombre d'articles que les hommes dans des revues prestigieuses ou spécialisées afin d’être perçues comme étant compétentes par les évaluateurs. (Shutterstock)

Des préjugés inconscients minent les chances des chercheuses dans leurs demandes de subvention

La demande de subvention est l’Everest des chercheurs. Obtenir le financement convoité est pour eux l'équivalent de planter son fanion sur le plus haut sommet du monde. Le parcours est long et semé d’embûches, en particulier pour les femmes, qui sont désavantagées par rapport aux hommes.

Dans un contexte compétitif et de valorisation de l’excellence, de nombreux professeurs-chercheurs soumettent chaque année des demandes de subvention. Seulement pour l’année financière 2020-2021, le Conseil de recherche en sciences humaines (CRSH), le Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG) ainsi que les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) ont accordé ensemble plus de 3,5 milliards de dollars pour financer différents projets.

Plusieurs critères sont appliqués pour sélectionner les projets, dont la capacité du chercheur à piloter la recherche (son curriculum vitae et ses expériences antérieures), la possibilité de mener à terme le projet dans les paramètres proposés ainsi que son objectif et son importance.

Sachant que la plupart des organismes subventionnaires exigent non seulement d’être titulaire d’un doctorat, mais aussi d’occuper un poste régulier de professeur-chercheur menant à la permanence, le chemin à parcourir pour soumettre une demande de subvention est long et fastidieux.

Les femmes peu nombreuses

À l’image des alpinistes qui gravissent l’Everest, la proportion de femmes qui occupent des postes de professeures-chercheuses universitaires est moins élevée que celle des hommes. Cette situation se fait particulièrement sentir en Europe.

En plus d'être moins nombreuses à présenter des demandes, les femmes reçoivent aussi moins de réponses positives. Entre 2013 et 2019, pour le concours du programme savoir du CRSH, le taux d’acceptation des projets proposées par des femmes a toujours été de 2 à 3 points de pourcentage moindre que celui des hommes.

Bien que cet avantage, en faveur des candidats de sexe masculin, est constaté dans une quantité restreinte de concours des organismes subventionnaires canadiens, les défis supplémentaires associés au genre dans la carrière professorale sont un sujet sensible méritant d’être diffusé.

En tant que chercheurs-professeurs, nous avons été interpellés par les préoccupations de chercheuses, lors de nos assemblées syndicales, quant aux défis supplémentaires découlant du genre dans la profession. Nous avons réalisé une revue des écrits scientifiques se rapportant à ce sujet en portant un regard spécifique à la présence de certains préjugés envers les femmes lors de l’évaluation de leurs demandes de subventions.

Le chromosome Y avantagé

Des travaux menés ces dernières années ont permis de relever que la présence du chromosome « Y » dans le code génétique du demandeur d’une subvention de recherche influence le financement de ses projets.

Une équipe de chercheurs européens a réalisé une méta-analyse qui a permis d’établir que, parmi l’ensemble des candidats qui proposent un projet à un organisme subventionnaire, les hommes ont 7 % plus de chances que les femmes de recevoir un financement. Et dans un processus d’évaluation par les pairs, l’avantage des chercheurs de sexe masculin se manifeste plus particulièrement lorsque ceux-ci sont évalués par des hommes.

Plusieurs domaines concernés

Des préjugés sexistes existent dans différents domaines de recherche. Voici quatre exemples :

1 – Dans le domaine de la psychologie, une étude américaine a montré que lors du processus d’embauche et lors de l’attribution d’une permanence, le processus d’analyse de curriculum vitae (CV) identiques se faisait au détriment des femmes. En fait, les candidatures féminines étaient quatre fois plus susceptibles de recevoir des commentaires à connotation négative quant à l’évaluation de leur dossier ;

2 – Dans le domaine de l’économie, un article paru dans Nature montre que les femmes qui prenaient un congé parental voyaient leurs chances d’obtenir une permanence chuter de 22 points de pourcentage alors que les hommes qui en faisaient autant étaient en mesure de bonifier leur dossier de recherche et de publier dans des revues prestigieuses durant cette période ;

3 – Dans le domaine médical, des recherches ont montré que les femmes devaient publier un plus grand nombre d’articles dans des revues prestigieuses ou spécialisées – jusqu’à 20 articles de plus – afin d’être perçues comme étant compétentes par les évaluateurs ;

4 – De jeunes spécialistes du domaine des communications ont relevé que les résumés de projets de recherche proposés par des hommes étaient perçus comme ayant une plus grande rigueur sur le plan scientifique. Ces évaluations constituaient ensuite un atout sur le plan du réseautage puisqu’elles donnaient davantage l’envie de collaborer avec les auteurs.

Des préjugés tenaces

Les préjugés sexistes se construisent dès la tendre enfance. Une étude réalisée en Amérique latine a établi que les préjugés associés au genre sont perceptibles dès l’âge de cinq ans chez les enfants et que les garçons d’âge préscolaire sont déjà considérés par leurs pairs comme étant meilleurs que les filles en mathématiques, en sciences et en technologie.

couverture du livre L’Effet Matilda
La sous-reconnaissance systémique de la contribution des femmes en science a été baptisée l’effet Matilda. (Leslibraires.ca)

Ces préjugés envers les femmes dans le domaine des sciences portent même un nom. Il s’agit du « phénomène Matilda » (ou Matilda effect), en référence à Matilda Joslyn Gage, une militante féministe qui fut la première à dénoncer le fait que des découvertes faites par des femmes étaient parfois attribuées aux hommes. Un ouvrage de littérature jeunesse intitulé L’Effet Matilda s’est inspiré du nom de ce phénomène afin de présenter l’histoire d’une jeune fille de douze ans intéressée par le domaine des sciences.

Des facteurs systémiques

Les préjugés sexistes n’expliquent pas tout. Différents obstacles systémiques peuvent aussi expliquer la nature des défis supplémentaires que vivent les chercheuses pour obtenir la reconnaissance qu’elle mérite dans leur carrière professorale.

Les contraintes familiales et parentales, par exemple, sont souvent plus lourdes pour les femmes. Elles peuvent les priver du temps d’accès aux laboratoires et faire diminuer leur productivité de recherche.


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De plus, les femmes sont moins susceptibles que les hommes de se voir offrir des opportunités professionnelles qui contribueraient à bonifier leur dossier de recherche. Elles sont moins fréquemment invitées à occuper des postes dans des associations scientifiques ainsi que dans des comités de rédaction de revues. Dans le domaine des mathématiques, cette situation est exacerbée par le fait que l’évaluation des activités d’enseignement universitaire, qui sont un tremplin pour des promotions, est généralement plus négative pour les professeures (en particulier les plus jeunes).

Promouvoir l’égalité des chances

Afin de promouvoir l’égalité des chances dans l’évaluation des dossiers qui leur sont soumis, les trois conseils de recherche du Canada proposent maintenant une formation destinée aux évaluateurs afin d’aider ceux-ci à mieux comprendre le phénomène des préjugés inconscients et leur influence possible sur le processus d’évaluation par les pairs.

Différentes catégories de préjugés inconscients sont relevées au sein de cette formation, soit : les préjugés sexistes, les préjugés culturels, l’âgisme, les préjugés linguistiques ainsi que les préjugés institutionnels.


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Bien sûr, ce type de problème d’ordre systémique ne pourra pas être réglé en claquant des doigts. Par ailleurs, le simple fait d’en parler peut contribuer à alimenter une prise de conscience collective sur le sujet. Pour promouvoir l’égalité des chances, il importe de réduire l’influence des préjugés inconscients susceptibles d’entraver le cheminement professionnel des professeures-chercheuses.

Sachant que le budget des trois conseils de recherche du Canada provient essentiellement de fonds publics, on peut penser que les contribuables souhaitent que les projets financés soient sélectionnés selon la qualité du projet et de l’équipe de recherche pilotant celui-ci et non en fonction du genre des chercheurs. Ici, l’objectivité dans l’évaluation des dossiers est synonyme d’une saine gestion des fonds publics.

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