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Devoirs à la maison, une guerre qui dure

La question des devoirs se pose de manière différente au niveau de l'école primaire et au niveau du secondaire. Shutterstock

La rentrée scolaire a eu lieu, et avec elle les enjeux autour des devoirs à la maison reviennent sur le devant de la scène. Peut-on vraiment donner en primaire aux élèves du travail à réaliser hors de la classe ? C’est une question qui est régulièrement posée et sur laquelle un flou demeure. Si les élèves peuvent avoir des lectures à faire ou des leçons à apprendre chez eux, les enseignants ne doivent en principe pas leur confier d’exercices écrits.

La circulaire du 29 décembre 1956 a en effet édicté « la suppression des devoirs à la maison ou en étude », avec des attendus significatifs qui restent très actuels :

« Six heures de classe bien employées constituent un maximum au-delà duquel un supplément de travail ne peut qu’apporter une fatigue préjudiciable à la santé physique et à l’équilibre nerveux des enfants. Enfin, le travail écrit, fait hors de la classe, hors de la présence du maître et dans des conditions matérielles et psychologiques souvent mauvaises, ne présente qu’un intérêt éducatif limité. En conséquence, aucun devoir écrit ne sera demandé aux élèves hors de la classe. »

Bien qu’« impérative », cette circulaire restera pour l’essentiel lettre morte… Et c’est en invoquant précisément cela que Jean‑Pierre Chevènement a justifié son choix de tenter de « rétablir » officiellement les devoirs écrits en février 1985 (afin, disait-il, de régulariser cet état de fait pour mieux l’encadrer…). En vain, le Premier ministre Laurent Fabius s’y étant opposé.

Études surveillées

En septembre 1995, en plein débat sur les rythmes scolaires, François Bayrou (alors ministre de l’Éducation nationale) décide que « pour lutter contre les inégalités des situations familiales » des études dirigées en classe se substitueront désormais aux « devoirs écrits » à la maison, « les élèves n’ayant plus que du travail oral à faire ou des leçons à apprendre ». En réalité, la pratique des devoirs après la classe n’a pas cessé alors, on le sait. Et pourtant les parents en général – et surtout certains en particulier – ne sont pas les mieux placés pour encadrer ces temps en principe scolaires.

Au début de la campagne pour les élections présidentielles de 2007, Nicolas Sarkozy, évoquant les « orphelins de 16 heures » a plaidé sur TF1 en octobre 2006 pour une généralisation des études surveillées afin que « l’ensemble des familles de France puissent venir chercher leurs enfants une fois les devoirs faits, à 18 heures ». Le point 10 du projet législatif pour l’éducation adopté par l’UMP en 2007 (pour la législature de 2007 à 2012) est un engagement précis en ce sens, mais plus fort encore (études dirigées et non pas simplement surveillées). En réalité, durant le quinquennat 2007-2012, il ne sera vraiment tenté de mettre en place ce type de dispositifs que dans les zones d’éducation prioritaire.

Les parents sont-ils les mieux placés pour encadrer les devoirs scolaires ? Shutterstock

Interrogé par Le Point fin mai 2017, le ministre de l’Éducation nationale Jean‑Michel Blanquer déplore la « querelle stérile « entre ceux qui affirment que les devoirs sont indispensables à une qualité de l’apprentissage et ceux qui y voient un risque d’accroissement des inégalités sociales. ». Pour le ministre, « les deux ont évidemment raison. Il est important que chaque enfant puisse travailler individuellement, au calme, pour faire des exercices, répéter ses leçons ou exercer sa mémoire et son sens de l’analyse ». Mais il souligne qu’« il est évident aussi qu’il y a des disparités entre les élèves suivant la situation familiale ».

Pour lui, il faut donc une « ligne claire : il doit y avoir des devoirs et ils doivent pouvoir être faits au sein de l’établissement grâce à un temps d’étude accompagnée ». Le ministre annonce qu’il va mettre en place un dispositif qui s’appellera « devoirs faits ». Ce ne sera pas obligatoire pour les élèves : ils seront volontaires ou non pour participer à ce dispositif où ils pourront être accompagnés par des professeurs mais aussi par des « bénévoles » (c’est-à-dire des retraités, des étudiants, des associations, des jeunes en service civique). Chaque établissement sera libre de trouver sa solution.

A la rentrée scolaire 2018, le SNDPEN (le principal syndicat des personnels de direction) indique que les effectifs inscrits dans ce dispositif sont encore limités : environ seulement 7 % des collégiens en bénéficient. Un rapport en date de décembre 2019 de deux inspectrices générales – Carole Sève et Nicole Ménager – souligne que le dispositif « devoirs faits » reste d’une grande diversité aussi bien dans son fonctionnement que dans ses objectifs, ses intervenants et son public.

Diminution du temps d’étude et disparités

Selon une étude « PISA à la loupe » datant de fin décembre 2014, les élèves de 15 ans français se situent à peu près dans la moyenne de l’OCDE en ce qui concerne la place des devoirs dans l’emploi du temps, avec 5 heures de temps consacrées aux devoirs chaque semaine (contre 4,9). Mais la diminution au fil des années a été nettement plus marquée pour les élèves français que pour l’ensemble des élèves de l’OCDE : une baisse de 1,7 heure par semaine de 2003 à 2012 (contre une baisse moyenne de 1 heure pour l’ensemble des pays de l’OCDE).

En tout état de cause, il est loin le temps où la durée des études dépassait nettement celle des temps de classe : 4 heures de classe seulement par jour sous la IIIe République, dans le secondaire ; et au moins 5 heures d’études quotidiennes. Un simple coup de projecteur dans le passé permet de prendre conscience d’un paradoxe qui devrait nous interpeller : la « massification » du secondaire s’est accompagnée de la quasi-disparition des études dirigées. Celles-ci constituaient pourtant un dispositif essentiel de l’enseignement secondaire sous les IIIe et IVe Républiques.

En France, les élèves de 15 ans consacrent en moyenne 5h par semaine aux devoirs à la maison. Shutterstock

Bien que l’enseignement secondaire ne s’adressât alors pour l’essentiel qu’à une petite élite socioculturelle (moins de 5 % d’un classe d’âge sous la IIIe République, moins de 10 % sous la IVe), celui-ci comportait pourtant un fort dispositif d’études dirigées. Ces études étaient assurées par un corps de « maîtres-répétiteurs » en direction non seulement des élèves internes, mais aussi des demi-pensionnaires et des externes. Et ce corps a disparu (ainsi que la quasi-totalité du dispositif d’études dirigées) lors de la première vague de la « massification » de l’école, qui a d’abord concerné le collège au début de la Ve République.

Le moins que l’on pourrait faire pour l’avenir, ce serait de s’interroger sur le paradoxe de cette évolution, et reconsidérer les temps respectifs des cours et des aides aux apprentissages ou aux « devoirs » pour tous. Peut-être faudrait-il aussi s’interroger sur l’étonnante disparité qui perdure entre classes et entre élèves sur le temps consacré à ces lectures, exercices, rédactions, exposés ou révisions.

Il y a déjà une vingtaine d’années, l’inspecteur général Roger-François Gauthier dans son introduction au très intéressant numéro d’avril 2002 de la Revue internationale de Sèvres au titre significatif : Le travail des élèves au cœur des tensions de l’école le soulignait déjà : « Comment ne pas s’étonner de constater qu’alors que les horaires d’enseignement des différentes disciplines sont réglés au quart d’heure près au plan national à la suite d’infinis marchandages, le flou le plus complet règne en ce qui concerne le temps prescrit par les professeurs de ces mêmes disciplines pour le travail des élèves en dehors du cadre de la classe ? »

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