Diplomatie scientifique : une arme majeure sous-employée en France ?

20after4/Flickr, CC BY

Cet article est publié dans le cadre du partenariat avec les RUE 2017 Salon de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, qui se tient au Palais des Congrès de Paris les 16 et 17 mars 2017 autour du thème « France Campus du Monde, attractivité et rayonnement ». L’auteur de cet article intervient dans une conférence (le 16 mars à 16h45) sur le sujet suivant : « Diplomatie scientifique : une arme majeure sous-utilisée en France ? Quel modèle mettre en place ? »


La diplomatie scientifique, comme son nom le suggère, se situe au croisement de deux domaines, celui de la diplomatie (la mise en œuvre de la politique étrangère d’un pays par les voies privilégiées du dialogue et de la négociation) et celui de la science (entendue au sens large comme l’activité de recherche, toutes disciplines confondues, et l’accumulation des savoirs qui en résulte).

Ces pratiques dans lesquelles s’articulent l’action des chercheurs et celle des diplomates ne sont pas nouvelles. Les grands voyages d’exploration entrepris par les puissances d’Europe au XVIIIe siècle mêlaient déjà les objectifs scientifiques et géopolitiques. Plus près de nous, la période de la Guerre froide a montré en plusieurs épisodes que la politique étrangère pouvait avoir une forte imprégnation de science.

Une diplomatie scientifique en trois dimensions

Pourtant, on ne parlait pas à cette époque de diplomatie scientifique. Ce n’est que depuis une dizaine d’années que l’on utilise ce vocabulaire, qui a acquis droit de cité avec le rapport publié en 2010 par la Royal Society et l’American Association for the Advancement of Science à la suite d’une conférence consacrée à ce thème émergent. S’attachant à repérer les points de contact entre l’univers des diplomates et celui des chercheurs, ce rapport influent a identifié trois dimensions de la diplomatie scientifique :

  • La diplomatie pour la science: Chaque pays s’attache à promouvoir la communauté scientifique nationale sur la scène internationale et à faciliter les coopérations avec d’autres pays : les conseillers et attachés scientifiques en ambassade ont traditionnellement pour mission d’aider à la mobilité des chercheurs et de les assister dans certaines négociations. La création de grandes infrastructures internationales de recherche (CERN, ITER…) doit également beaucoup à l’action des diplomates.

  • La science pour la diplomatie: La science peut agir comme un substitut et une avant-garde de la diplomatie, par exemple lorsque les tensions politiques entre pays ne permettent pas à la diplomatie traditionnelle de s’exprimer. Les liens maintenus entre les communautés scientifiques occidentales et soviétique durant la Guerre froide, ou dans la période récente entre chercheurs américains et iraniens, en constituent des exemples.

  • La science dans la diplomatie: Certaines questions internationales requièrent les éclairages de la science, ce qui conduit les diplomates à rechercher la contribution des chercheurs. L’expertise, le conseil scientifique sont indispensables aux décideurs publics pour traiter des questions de climat, de sécurité alimentaire ou de santé humaine dans les grandes négociations internationales.

Une émergence récente dans les politiques publiques

Nous voyons trois raisons à cette émergence récente de la diplomatie scientifique dans les débats de politique publique.

La première tient à l’importance prise aujourd’hui par le soft power dans les relations de pouvoir et d’influence entre États sur la scène mondiale. Or dans l’exercice de l’influence, la science occupe une place de choix. La réputation et l’image d’un pays sur la scène mondiale doivent beaucoup à son potentiel scientifique et technologique.

Seconde raison, les vingt ou trente dernières années ont été celles de la montée en puissance des préoccupations concernant les atteintes à la biodiversité, les menaces sur la couche d’ozone ou les dangers des émissions de gaz à effet de serre. La perception aujourd’hui aiguë de ces défis a fait entrer la science de plain-pied dans la géopolitique mondiale.

Enfin, la diplomatie elle-même a évolué vers des pratiques intégrant davantage les acteurs non gouvernementaux. Dans ce nouveau contexte, les modes de travail en vigueur au sein de la communauté scientifique internationale la placent en position privilégiée pour interagir avec l’ensemble des acteurs et intervenir dans le débat public, comme le font par exemple couramment les Académies des sciences.

Afin de bien cerner ce qu’est la diplomatie scientifique, deux précisions s’imposent ici :

  • La diplomatie étant d’une manière générale l’un des attributs de la souveraineté des États, c’est au niveau des États que toutes ses déclinaisons doivent être pensées. Cela vaut en particulier pour la diplomatie scientifique, qui d’une manière ou d’une autre, a pour but de servir l’intérêt national.

  • Bien que le recouvrement soit large, la diplomatie scientifique ne doit pas être confondue avec la coopération scientifique internationale. Celle-ci peut en effet exister sans lien évident avec les enjeux diplomatiques, lorsqu’elle est le fait d’acteurs privés ou d’institutions publiques de recherche poursuivant leurs objectifs propres.

Quelle diplomatie scientifique pour la France ?

La France fait partie des pays qui, de plus en plus nombreux, revendiquent la démarche de la diplomatie scientifique. En 2013, le Ministère des affaires étrangères publiait un rapport intitulé « Une diplomatie scientifique pour la France », pouvant être vu comme un complément à l’international de la Stratégie nationale de recherche et d’innovation que le Ministère de la recherche avait publiée en 2009.

Servie par un réseau de conseillers et d’attachés pour la science et la technologie qui reste parmi les plus importants du monde et bénéficiant également d’une large représentation à l’étranger des grands organismes de la recherche publique, sa diplomatie scientifique poursuit sur la scène mondiale trois objectifs majeurs : celui de l’attractivité, avec l’accueil des chercheurs et étudiants étrangers, celui de la coopération scientifique internationale, et celui de l’influence, compte tenu de la capacité de la science à être un vecteur de soft power.

Mais trois questions peuvent lui être adressées aujourd’hui, qui soulignent autant d’enjeux face à l’avenir.

Comment faire en sorte que la démarche diplomatique ne porte pas seulement sur la science, mais également sur la technologie, et qu’elle bâtisse des synergies avec la diplomatie économique de notre pays, en intégrant notamment l’innovation, trop souvent en retrait ?

Deuxième question, comment lui donner davantage d’autonomie par rapport à la diplomatie culturelle, toujours considérée comme l’outil privilégié du rayonnement et de l’influence dans notre appareil diplomatique ?

Enfin, comment élever la sensibilisation des diplomates de carrière aux enjeux de science et de technologie ? La promotion de la diplomatie scientifique n’est pas seulement une question de budget : elle requiert aussi une vraie politique des ressources humaines.

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